lundi 23 août 2010

Chypre : la question du patrimoine culturel de l'île

Rapport d'information sur le patrimoine culturel de Chypre pour l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, présenté par la commission de la culture et de l'éducation (rapporteur général pour le patrimoine architectural : M. van der Werff), 6 juillet 1989, document 6079 :

"4.2.1. 1960-1974 : administration unique de l'ensemble de l'île

Les Chypriotes turcs font valoir que pendant cette période, marquée selon eux par l'exclusion des archéologues et des historiens chypriotes turcs, de nombreuses collections illégales, non déclarées, non enregistrées, sont tombées aux mains de propriétaires privés chypriotes grecs, que des antiquaires chypriotes grecs se sont livrés à un commerce illégal et que dans le Nord et dans le Sud 103 mosquées ont été détruites, et citent l'exemple de celle de Paphos qui a fait place à un parking.

Les accusations de trafic et de contrebande par des négociants privés sont à double tranchant : les sources chypriotes turques mentionnent un Chypriote turc pris en train de vendre des antiquités à des soldats des forces de l'ONU, mais celui-ci les avait achetées à un négociant chypriote grec avant 1974. (...)

4.2.2. Les hostilités de 1974

Les sources chypriotes grecques montent en épingle le coup de force de I'EOKA du 15 juillet 1974, auquel participaient des Grecs du continent et qui a été l'occasion d'un pillage des œuvres d'art du palais présidentiel.

Les deux côtés reconnaissent que l'invasion (ou l'intervention pour ramener la paix) de la Turquie le 20 juillet et les hostilités qui ont duré jusqu'au 16 août ont ouvert une période de confusion générale, et les deux parties apportent des preuves des destructions qui s'en sont suivies.

Les forces grecques et chypriotes grecques auraient utilisé des monuments et des sites historiques dans leur tentative de résistance à l'invasion turque. Des documents chypriotes turcs donnent des détails à ce propos (châteaux : Kyrénia, Kanthara, Bottavento ; monastères : Vouno, Saint-Chrysostome, Saint-Barnabé ; églises : Saint-Jean ; sites : Engomi, Salamine). Les deux côtés font état de dommages consécutifs à des engagements militaires (les Chypriotes turcs parlent de bombardement des remparts de Famagouste et de la mosquée Lala Mustafa Pasha ; les Chypriotes grecs font état de détériorations des mosaïques romaines de Paphos et d'incendies dans la chaîne du Pentadaktylos).

D'autres faits encore peuvent être cités, qui étaient peut-être « naturels en la circonstance ».

Les Chypriotes grecs, en partant vers le sud, ont emporté icônes, archives et manuscrits. C'est ce que disent les Chypriotes turcs, preuves à l'appui. Les forces turques ou chypriotes turques ont pillé des biens culturels et profané des églises et des tombes. Les Chypriotes grecs en ont des preuves. D'autres dégâts sont peut-être dus à des actes « de vengeance » de réfugiés chypriotes turcs se repliant vers le nord. (...)

En se retirant, les forces grecques ou chypriotes grecques ont détruit des communautés chypriotes turques isolées. Les Chypriotes turcs ont gardé de ces événements des traces qu'ils présentent à l'appui de leurs dires.

4.2.3. De 1974 à aujourd'hui: autorité de fait — autorité divisée (...)

Zones sous administration chypriote turque (depuis la Déclaration unilatérale d'indépendance par les Chypriotes turcs en 1983)

Les autorités chypriotes turques prétendent qu'au moment où elles ont pris le contrôle de la partie septentrionale de l'île, elles ont pris la décision de rassembler tous les biens culturels meubles et les ont soit entreposés après inventaire « pour en assurer la garde », soit remis, dans le cas de biens religieux provenant d'églises, à des représentants de l'Eglise orthodoxe grecque contre des reçus manuscrits.

Tous les sites, musées et collections auraient été placés sous surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Une loi a été votée en novembre 1975 pour réglementer le commerce des œuvres d'art, les collections, les fouilles, la recherche de trésor, etc.

La détérioration des biens religieux est le principal reproche formulé par les Chypriotes grecs.

De la liste établie par M. Leventis en 1987, qui comptait 37 cas, plus les 17 déjà mentionnés, on est passé à cas mentionnés par M. Michaelides (avril 1989), mais ce chiffre semble inclure tous les cas de dommages dans la partie Nord de l'île.

D'après la liste chypriote grecque la plus récente, 37 églises orthodoxes ont été converties en mosquées, les autres affectations allant des activités culturelles (musées, centres culturels, clubs ou cinémas) aux étables et aux utilisations militaires.

Autre accusation : les vols dans les églises, les déprédations et les démolitions (23 plus 13 sur la liste la plus récente des autorités chypriotes grecques).

La réponse des Chypriotes turcs sur ce point consiste à rappeler les accusations erronées formulées par les Chypriotes grecs en 1985 quant au pillage de l'église de la Sainte-Croix à Kythréa. Les objets en question avaient été placés « en garde » et un inventaire en avait été dressé par les autorités chypriotes turques en 1975. (...)

5.2. Biens culturels mobiliers

Le Nord a déployé un effort considérable pour placer un nombre aussi grand que possible de ces biens « sous gardiennage de protection ». Nous avons visité plusieurs dépôts centraux et avons pu voir des reçus et des inventaires. Les dépôts sont soigneusement fermés par des scellés et lorsqu'ils sont situés dans des zones militaires, il faut plus d'une clef pour les ouvrir. Les conditions d'entreposage à l'intérieur (à l'exception de ce que nous avons pu observer dans les secteurs militaires de Famagouste) sont caractérisées par la chaleur et l'humidité.

Il a fallu un certain temps pour enclencher ce processus de gardiennage de protection et l'opération n'a pas été systématique. Des efforts excessifs ont été déployés par exemple pour dresser l'inventaire de la collection privée Hadjiprodromou (en raison de l'insistance du propriétaire), alors que rien n'était fait pour d'autres œuvres. Il est plus que probable que bien des pièces se sont perdues, que d'autres ont manifestement été illégalement transférées à l'étranger (pour apparaître sur le marché international de l'art) et qu'un certain nombre, enfin, a été emporté dans le Sud par les réfugiés chypriotes grecs.

Nous recommandons la publication des inventaires afin de faire connaître ce qui est en sécurité et de rassurer les Chypriotes grecs ainsi que la communauté internationale quant à l'étendue des biens préservés. (...)

Faute de temps, nous n'avons pu suivre dans le détail avec les autorités de l'Eglise orthodoxe grecque l'état du nombre considérable d'icônes qui auraient été apportées dans le Sud après 1974 et, sans aucun doute, placées dans des églises locales de cette partie de Chypre. Il nous a été cependant confirmé qu'un groupe d'icônes, d'ailleurs sans grande valeur, étaient bien arrivées dans le Sud.

5.3. Protection des biens abandonnés (...)

Quand les mosquées [de la partie Sud] ne sont pas reconverties (et certaines le sont, par exemple Omerye à Nicosie et Hala Sultan Tekke près de Larnaca), elles sont fermées et, en principe, protégées par un périmètre de clôture. On peut se demander si les sommes considérables affectées à ces travaux sont bien justifiées du strict point de vue du patrimoine culturel. La mosquée d'Evdhimou a été pratiquement reconstruite alors qu'elle n'a aucune valeur architecturale.

Nous avons eu, lors de notre visite, confirmation de l'application de cette politique générale, bien que manifestement les travaux de réparation ne soient pas terminés sur les mosquées enregistrées comme endommagées avant 1974 (minaret d'Omerye et Evdhimou). La clôture qui les entoure est très récente (elle date de l'année dernière) et, en bien des endroits, incomplète (absence de grilles). La peinture n'est pas d'un vert uniforme et parfois on utilise le brun national (Akaki et une partie de la mosquée Büyük à Larnaca). Les terrains de Hala Sultan Tekke ne sont pas bien entretenus.

Nous avons noté avec regret la totale destruction de la grande mosquée de Paphos. Son minaret qui dominait les bâtiments de la mairie avait servi aux Chypriotes turcs de poste militaire pendant la guerre civile de 1964. Toute la zone a été rasée pour élargir l'intersection routière et créer un parking. Aucun monument commémoratif ne rappelle l'existence de la mosquée. En dessous de la route, un complexe de bains turcs est enfoui dans les gravats et la végétation, et attend une remise en état (qui est prévue). Le cimetière chypriote turc, à côté de la mosquée toute proche de Sainte-Sophie-Mouttalos, est extrêmement délabré.

Dans la partie Nord, les biens abandonnés par les Chypriotes grecs ne sont pas classés dans une catégorie spéciale ; en ce qui concerne les églises, la politique du département des antiquités est, nous a-t-on dit, de préserver la « texture des bâtiments » et d'éviter des modifications irréversibles.

Nous n'avons vu aucune église détruite (bien que Saint-Georges à Limnia soit classée comme telle) ni aucun minaret de construction récente (à Engomi, le clocher de l'église est resté inchangé avec ses cloches). Dans deux cas, de petits cônes métalliques ont été placés sur les clochers, mais ils sont amovibles (pendant une certaine période, le département des antiquités les avait d'ailleurs enlevés, mais, pour les retrouver, les avait remis en place).

Plusieurs églises ont été reconverties pour d'autres usages : mosquée, centre culturel ou d'artisanat, centre médical, cantine, etc.

Bien qu'il s'agisse là d'un sujet fort controversé, il nous est difficile de critiquer ces reconversions. Comme le font remarquer les Chypriotes turcs, la politique générale du Conseil de l'Europe, depuis quelque temps, est précisément de pousser à réaffecter les bâtiments religieux en surnombre. Cette position a d'ailleurs été récemment réaffirmée par cette Assemblée lorsque nous avons adopté, en mai dernier, la Résolution 916.

Je sais bien que la situation à Chypre n'est pas définitive. Elle ne l'est jamais, mais tant que les réutilisations n'entraînent aucun changement irréversible dans les églises concernées et tant que les icônes sont entreposées, je ne saurais critiquer le processus en tant que tel.

5.4. Restauration

Des travaux de restauration sont entrepris dans le Nord comme dans le Sud. Le problème est relativement plus complexe dans le Nord qui abrite les monuments historiques les plus importants et, en particulier, les cathédrales et abbayes gothiques (Nicosie, Kyrénia, Famagouste). Elles semblent fort délabrées et il faudrait une assistance pour leur remise en état.

Les églises orthodoxes grecques semblent, en général, relativement bien préservées dans le Nord comme dans le Sud. Il faut cependant constamment veiller au problème de l'humidité montant du sol."

Chypre : pourquoi l'intervention turque ?

Michel Bozdémir, La marche turque vers l'Europe, Paris, Karthala, 2005, p. 239-241 :

"Certes, les Chypriotes grecs ont combattu la domination britannique, mais pas pour obtenir l'indépendance. Animés par la « grande idée » panhellénique, ils voulaient tout simplement l'annexion de l'île à la Grèce l'enosis ou union, après avoir chassé les Britanniques.

Dans le même temps, les Turcs optaient pour un tout autre itinéraire politique : peu enthousiastes envers les thèmes islamiques, réfractaires à la lutte anticolonialiste grecque, leurs regards tournés vers la mère patrie, ils suivaient, comme ceux de la Thrace occidentale, une ligne laïque tracée par la Turquie kémaliste.

L'opposition des Turcs et les considérations stratégiques de la Grande-Bretagne ont abouti à la création d'une république au terme des accords de Zurich et de Londres en 1959. Des droits constitutionnels sont reconnus à la communauté turque, et des devoirs aux trois Etats (Turquie, Grèce, Grande-Bretagne), garants de l'indépendance et du bon fonctionnement du système créé, notamment le droit d'intervention conjointe ou unilatérale au cas où le nouveau statut de l'île serait menacé.

En vertu de ces accords, les Britanniques ont conservé leur souveraineté sur deux bases militaires (Limassol et Larnaca), installées pour assurer la protection du canal de Suez et des voies de communication avec l'Inde.

A peine trois ans après l'indépendance, les Grecs ont commencé à réviser, sans l'accord des Turcs et à leur détriment, le système politique instauré par les accords internationaux. Certes, le président Makarios bénéficiait à l'extérieur d'un prestige croissant au fil des années, dû à sa politique tiers-mondiste. En revanche, sur le plan insulaire, sa politique communautaire à l'égard des Turcs n'était pas de nature à les satisfaire. Pour ces derniers, ce qui était engagé n'était rien moins qu'une hellénisation à peine déguisée de l'île, en attendant un moment opportun pour déclarer ouvertement l'enosis. Il est vrai qu'à cette époque, tous les dirigeants grecs, toutes tendances confondues, avaient épousé la cause panhelléniste.

En novembre 1963, l'archevêque Makarios propose treize amendements constitutionnels pour écarter les obstacles dressés par les vetos et les prérogatives turcs (Bitsios, 1975 : 214). Ceci est accompagné d'une éviction des Turcs des instances publiques. Ils sont soit limogés, soit contraints de quitter tous les postes qu'ils détenaient selon la Constitution : du vice-président au plus petit fonctionnaire, en passant par les ministères, l'armée, la police, la justice. Depuis 1964, il n'ya plus de représentants de la communauté turque au parlement de l'île. La représentation de l'Etat à l'étranger est assurée exclusivement par les Grecs. Les libertés publiques et individuelles deviennent impraticables pour une partie de la population.

Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que, bien avant l'intervention de 1974, les Turcs aient estimé que la république de Chypre n'était rien d'autre qu'un « Etat grec ». En effet, l'archevêque Makarios n'a pas tardé à déclarer que les traités internationaux fixant le statut de Chypre n'étaient plus en vigueur (The Times, 1er janvier 1964). Ainsi, à Noël 1963, le temps des méfiances tourna définitivement à celui des hostilités. Des accrochages sanglants entre les deux communautés eurent lieu, l'entrée clandestine d'armes et d'officiers en provenance d'Athènes et d'Ankara firent de Chypre une île-arsenal. La violence dirigée autrefois par l'EOKA (Ethniki Orghanosis Kypriakou Aghonos, Organisation nationale des combattants chypriotes) contre les Britanniques frappait désormais les Turcs qui se déplaçaient d'une enclave à l'autre, à la recherche d'un lieu sûr. Le triste sort des réfugiés, dont l'exode se prolongea ensuite en s'amplifiant, avait ainsi débuté par celui des Turcs. Ceux-ci tentèrent de leur côté de monter une milice TMT (Türk Mukavemet Teşkilatı, Organisation de résistance turque) pour se défendre, sans grand succès. Comme dans toute guerre civile, chacune des parties invoquait ardemment la justesse de sa cause et traitait son adversaire de terroriste.

Cependant, les quelques observateurs impartiaux de cette affaire ont pu constater que la première responsabilité (et elle n'est pas la seule) des événements dramatiques revenait à la partie grecque. Cette dernière en effet acceptait mal cette république dont elle n'avait pas hésité à remettre en cause aussitôt les fondements, mais qu'elle avait pourtant défendue ensuite avec acharnement.

Devant l'inaction des deux autres Etats garants face à l'aggravation de la situation, la Turquie, en vertu de traités de garantie, dut agir seule pour faire cesser les hostilités en envoyant deux avions militaires qui effectuèrent « un vol d'avertissement » sur Nicosie. Cessez-le-feu, intervention d'une force de paix britannique, conférences et pourparlers à interlocuteurs variables n'ont pas permis d'apporter la paix et la sécurité à l'île. D'autres tentatives d'intervention turques furent empêchées par les Américains.

Finalement, en juillet 1974, l'armée turque débarquait sur les côtes nord de Chypre à la suite d'un coup d'Etat menaçant à la fois la république insulaire et l'avenir de la communauté turque de l'île."

vendredi 20 août 2010

Haine anti-européenne au sein de l'armée grecque

Korrieri
Grèce : l’Armée insulte publiquement les Albanais
Traduit par Mandi Gueguen
Publié dans la presse : 27 mars 2010
Mise en ligne : lundi 29 mars 2010
« On naît Grec, on ne le devient pas, on fera couler ton sang, porc d’Albanais », ont clamé les militaires grecs en paradant dans les rues d’Athènes, pendant la cérémonie commémorative de l’indépendance de la Grèce ce 25 mars. C’est encore une fois une démonstration, devant l’opinion publique, du nationalisme extrémiste qui domine depuis longtemps l’éducation militaire dans les Balkans.

Des slogans anti-albanais, anti-turcs, anti-macédoniens ont ainsi été entendus pendant les revues des forces spéciales marines grecques, un rituel qui conserve intacts les clichés historiques de l’agression morale à l’égard du voisin toujours perçu comme un ennemi. « On les dit de Skopje, on les dit d’Albanie, de leur peau je ferai mon habit », scandaient encore les militaires grecs.

La presse dans les pays voisins, ainsi visés, n’a pas manqué de réagir vivement contre ces extrémismes. La presse grecque a évoqué la présence d’un individu qui aurait été à l’origine du lancement des slogans dénigrant Albanais, Turcs et Macédoniens. Le Commandant de l’escadron concerné a été limogé immédiatement après une réunion urgente entre le ministre de la Défense et le ministre de l’Ordre.

Il faut aussi rappeler qu’il s’agit de troupes spéciales professionnelles et non de soldats de l’armée grecque. Toutefois, l’incident fait écho aux méthodes éducatives souvent utilisées par l’Armée grecque et héritées d’un passé marqué par l’animosité entre voisins.

Le ministre albanais des Affaires étrangères, Ilir Meta, a aussi réagi vivement. « Nous allons consulté les responsables de notre ambassade et le gouvernement grec pour que lumière soit faite sur cet incident et que des mesures soient prises pour sanctionner ces extrémistes qui ont offensé les Albanais et qui veulent attiser les haines et les conflits dont personne n’a besoin », affirmait Ilir Meta.

« En tenant compte des centaines d’Albanais qui vivent et travaillent en Grèce, je reste persuadé que cet incident sera rapidement puni par les autorités grecques et qu’il ne s’agira que d’un cas isolé », précisait-il en ajoutant qu’il n’aurait aucune conséquence diplomatique sur les relations entre les deux pays.
Source : http://balkans.courriers.info/article14971.html

jeudi 19 août 2010

Intolérance grecque-orthodoxe vis-à-vis des populations non-orthodoxes

Georges Prévélakis, "Le processus de purification ethnique à travers le temps" in no spécial: "Les permanences balkaniques au XXe siecle", Guerres mondiales et conflits contemporains, janvier 2005/217, pp. 47-59 :

"Les atrocités perpétuées contre les populations civiles pendant l’insurrection qui a conduit à la création du premier état indépendant issu de l’Empire ottoman (la Grèce) peuvent être interprétées de diverses manières. La révolution ou guerre d'indépendance grecque est un phénomène complexe composé de luttes locales, régionales, religieuses et nationales. Les massacres des Musulmans et des Juifs au Péloponnèse en 1821 ne s’inscrivaient pas encore dans une logique moderne d'homogénéisation territoriale mais appartenaient plutôt à des formes de violence pre-modernes. Par contre, la création de l’Etat-Nation grec – un État moderne dans tout le sens du terme ne pouvait se réaliser sans une politique de “purification”. Cette politique était parfaitement acceptable (et acceptée) par les puissances européennes “protectrices”. Les Musulmans qui se sont trouvés dans le territoire soumis à l'autorité du gouvernement du nouvel État ont dû traverser la frontière et passer du côté ottoman. Par contre, aucune “purification ethnique” à l’encontre des populations orthodoxes non-hellénophones n’a été perpétuée.

Le premier territoire grec incluait une importante population albanophone (les Arvanites) et valaquophone (Koutzo-Valaques ou Tzintzares) qui n’a rencontré aucune difficulté pour s'intégrer dans la communauté nationale puisqu’ils étaient Chrétiens Orthodoxes. Enfin, la situation des Juifs est plus complexe: il n’ont pas été soumis à l'expulsion sans non plus être considérés comme Grecs à part entière."

Source : http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/11/04/27/PDF/Les_permanences_balkaniques.pdf

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec

Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006, p. 267-272 :

"Si la notion de « nettoyage ethnique » est récente, la pratique ne l'est pas dans les Balkans. Elle fut mise en œuvre dès la création des Etats nationaux. Elle a été répétée lors de chaque annexion au territoire « national ». Ce qui est remarquable, c'est que la logique jacobine, produit de la Révolution française et de la pensée socialiste du XVIIIe siècle (Morelly, d'Holbach, Helvétius, etc.), a été la première source d'inspiration des élites nationalistes dans les Balkans. Dans une région où des peuples aux identités fortes, avec des cultures et des langues différentes, cohabitent sans qu'il fût possible de définir de « territoires ethniques » à peu près homogènes plus gros que des cantons, cette logique conduirait à des catastrophes.

Les catastrophes, on les voit dès les insurrections de la première moitié du XIXe siècle qui conduisent à la mise en place d'un Etat national serbe et d'un Etat national grec. Bien souvent, les massacres de musulmans, mais aussi de juifs, sans parler des destructions de mosquées et de synagogues, n'ont pas de justification stratégique. Ils n'aident pas à libérer le territoire de l'occupation étrangère. Ils s'inscrivent plutôt dans une logique d'exutoire, voire de pillage. En même temps s'installe l'idée qu'il n'y a pas de salut hors de la nation : la nation, c'est la liberté et le progrès ! Ceux qui ne sont pas « nationaux » représentent le passé. Ils doivent partir ou accepter l'assimilation (adopter la foi chrétienne selon l'orthodoxie locale, et apprendre la langue nationale). Dans le cas de la création de l'Etat-nation grec, Georges Prévélakis note fort justement que la politique de « purification » était « parfaitement acceptable (et acceptée) par les puissances européennes "protectrices" ». En 1830, le territoire grec de l'indépendance qui ne comprenait encore pourtant ni la Thessalie, ni l'Epire, ni la Macédoine, avait une population musulmane non négligeable, en partie hellénophone. Elle fut chassée et dut s'installer de l'autre côté de la frontière, du côté ottoman. Le même principe était à l'œuvre en Serbie. Sans remonter à Karadjordje dont les méthodes étaient encore, en quelque sorte, pré-modernes, il suffit de rappeler que, sous le prince Milan Obrenović qui avait doté la Serbie d'institutions libérales, les expulsions des Albanais (musulmans) de la région de Niš furent massives lors de l'annexion entérinée au congrès de Berlin en 1878.

La constitution de la communauté nationale, tant en Serbie qu'en Grèce, reposait en fait sur deux principes : l'expulsion et l'intégration. Ce qui ne paraissait pas intégrable devait être expulsé. Cela signifiait une rupture avec la tradition ottomane faite de cohabitation dans l'espace des langues, des cultures et des religions. Le même phénomène s'est produit plus tard avec l'indépendance bulgare (de facto en 1878, de jure en 1908). On observera que si la nation est une notion moderne, le premier critère de sa définition dans les Balkans fut un élément pré-moderne : l'appartenance religieuse. En Serbie comme en Grèce, ce n'est pas l'appartenance à l'« ethnie » qui était le critère principal, mais le lien avec la religion « nationale ». Sous la domination ottomane, l'Eglise fut, chez les Serbes comme chez les Grecs, un refuge identitaire. La libération nationale, la constitution du peuple en nation ne pouvaient se faire contre l'Eglise. Celle-ci était au contraire au centre. Elle légitimait la nation. Le sentiment national était associé à l'idée de résistance dont l'Eglise avait été le vecteur sous l'occupation. Jusqu'à nos jours, le confessionnel et le national sont très liés en Grèce, tout comme en Serbie et en Bulgarie malgré près d'un demi-siècle de pouvoir communiste.

Le critère religieux était en fait un critère discriminant : il signifiait que les musulmans ne pouvaient appartenir à la nation. Ils devaient partir (ou être expulsés). Leur langue maternelle pouvait bien être, dans de nombreux cas, le serbe ou le grec, ils étaient désignés comme des « Turcs ». Cela faisait qu'ils n'étaient pas intégrables (à moins d'abandonner la foi musulmane). Tout autre était l'attitude à l'égard des populations chrétiennes qui ne parlaient pas la langue nationale. Dans la Grèce de 1830, il y avait des populations non hellénophones comme les Arvanites (Albanais), installés surtout dans le Péloponnèse, et des Valaques. Ces populations, généralement chrétiennes de rite grec, furent intégrées dans la communauté nationale « grecque » et ont progressivement cessé de parler leurs langues d'origine. Le « nettoyage » n'était donc pas à proprement parler « ethnique ».

L'importance du confessionnel dans la définition du national fut poussée jusqu'à l'absurde dans les « échanges » de populations entre la Turquie et la Grèce dans les années 1920 : beaucoup de « Turcs » expulsés de Grèce avaient pour langue maternelle le grec, et beaucoup de « Grecs » expulsés d'Asie mineure avaient pour langue maternelle le turc. Dans la Serbie du XIXe siècle, si les musulmans désignés comme « Turcs » furent massivement expulsés, il y eut aussi un processus d'intégration de populations chrétiennes dont la langue n'était pas le serbe. C'est le cas, en particulier, des Valaques (Tzintzars), souvent de rite orthodoxe grec ; ils furent progressivement serbisés et intégrés dans l'Eglise orthodoxe serbe. (...)

Cette vision dans laquelle le confessionnel et le national étaient intimement liés explique que les « nettoyages » (destructions de villages, maisons incendiées, pillages et massacres de masse) étaient avant tout de type « religieux » au XIXe siècle. Lorsqu'ils revêtaient un caractère objectivement « ethnique » (comme celui dont les Albanais de la région de Niš furent victimes en 1878), ils n'en restaient pas moins dirigés contre une religion qui était considérée comme non intégrable dans la nation.

L'ethnicité était une notion très étendue dans la vision nationaliste de Vuk Karadžić. Elle l'était également chez les nationalistes grecs pour lesquels étaient « grecs » tous les chrétiens rattachés à l'orthodoxie grecque. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, à l'époque de la bataille des cartes ethnographiques entre Serbes, Grecs et Bulgares (et ses prolongements dans les universités et les chancelleries européennes), chacun avait intérêt, pour justifier ses prétentions territoriales, à étendre au maximum la définition ethnique. C'est ainsi (nous l'avons noté) que, chez Cvijic, les Albanais de la région de Shköder devinrent des « Serbes albanisés ».

Ce n'est qu'avec l'effondrement de l'Empire ottoman, à partir des guerres balkaniques de 1912-13, et surtout après la Première Guerre mondiale que les déplacements de populations définies sur une base « ethnique » furent de grande ampleur. On estime qu'en tout, entre 1913 et la fin des années 1920, 2 millions de personnes environ furent déplacées, en relation avec ce qu'on peut appeler un « nettoyage ethnique », sur les territoires de la Bulgarie, de la Grèce et de la Turquie. Dès 1913, la plupart des Turcs de Bulgarie furent expulsés vers la Turquie, et en sens inverse les Bulgares de Turquie vers la Bulgarie. En novembre 1919, un traité bulgaro-grec organisa le transfert de la plupart des Bulgares de la Macédoine et de la Thrace grecques vers la Bulgarie, et, inversement, des Grecs de Bulgarie vers la Grèce. Mais c'est dans les années 1920 que les échanges furent les plus spectaculaires ; ils concernèrent la Grèce et la Turquie. La plupart des musulmans de la Macédoine et de la Thrace grecques ainsi qu'une partie de ceux d'Epire (généralement albanais) durent aller s'établir en Turquie. En sens inverse, ce furent environ 1 100 000 Grecs d'Asie mineure et de Thrace orientale qui allèrent s'établir en Grèce. Ces échanges de populations étaient généralement approuvés par les diplomates, en Europe occidentale et à la Société des Nations. Rendant la Grèce, la Bulgarie et la Turquie plus « ethniquement homogènes », ils étaient censés être une condition de la paix dans la région.

La Grèce paracheva ce processus en 1944 en expulsant vers l'Albanie la plupart des Albanais musulmans (les Tchames) encore présents en Epire. Le chiffre concernant ce dernier exode serait d'environ 30 000 personnes. De la sorte, la Grèce apparaît aujourd'hui comme un pays dont la population est unie dans l'orthodoxie. L'article premier de la Constitution affirme d'ailleurs que celle-ci est la « religion dominante » du pays. L'équation « Grec égale orthodoxe » semble par ailleurs tellement aller de soi que la religion est aujourd'hui encore mentionnée sur la carte d'identité de chaque citoyen grec. La Grèce est-elle pour autant un pays essentiellement de « sang grec », qui aurait achevé sa « purification ethnique » ? Nous pensons avoir montré l'inanité de cette question depuis notre réflexion sur les Indo-Européens. Le « nettoyage » mis en œuvre entre 1830 et 1944 était lié à la formation d'une identité nationale dans le contexte balkanique. Il fut organisé sur des critères essentiellement religieux. Si l'ont met à part les échanges avec la Bulgarie sur la base du traité de 1919 (qui ont porté en tout sur environ 120 000 personnes), c'est une population présumée inassimilable dans la nation, parce que musulmane, qui fut expulsée, et une population assimilable, parce que partageant la foi orthodoxe grecque, qui est restée ou qui est arrivée."