lundi 23 août 2010

Chypre : pourquoi l'intervention turque ?

Michel Bozdémir, La marche turque vers l'Europe, Paris, Karthala, 2005, p. 239-241 :

"Certes, les Chypriotes grecs ont combattu la domination britannique, mais pas pour obtenir l'indépendance. Animés par la « grande idée » panhellénique, ils voulaient tout simplement l'annexion de l'île à la Grèce l'enosis ou union, après avoir chassé les Britanniques.

Dans le même temps, les Turcs optaient pour un tout autre itinéraire politique : peu enthousiastes envers les thèmes islamiques, réfractaires à la lutte anticolonialiste grecque, leurs regards tournés vers la mère patrie, ils suivaient, comme ceux de la Thrace occidentale, une ligne laïque tracée par la Turquie kémaliste.

L'opposition des Turcs et les considérations stratégiques de la Grande-Bretagne ont abouti à la création d'une république au terme des accords de Zurich et de Londres en 1959. Des droits constitutionnels sont reconnus à la communauté turque, et des devoirs aux trois Etats (Turquie, Grèce, Grande-Bretagne), garants de l'indépendance et du bon fonctionnement du système créé, notamment le droit d'intervention conjointe ou unilatérale au cas où le nouveau statut de l'île serait menacé.

En vertu de ces accords, les Britanniques ont conservé leur souveraineté sur deux bases militaires (Limassol et Larnaca), installées pour assurer la protection du canal de Suez et des voies de communication avec l'Inde.

A peine trois ans après l'indépendance, les Grecs ont commencé à réviser, sans l'accord des Turcs et à leur détriment, le système politique instauré par les accords internationaux. Certes, le président Makarios bénéficiait à l'extérieur d'un prestige croissant au fil des années, dû à sa politique tiers-mondiste. En revanche, sur le plan insulaire, sa politique communautaire à l'égard des Turcs n'était pas de nature à les satisfaire. Pour ces derniers, ce qui était engagé n'était rien moins qu'une hellénisation à peine déguisée de l'île, en attendant un moment opportun pour déclarer ouvertement l'enosis. Il est vrai qu'à cette époque, tous les dirigeants grecs, toutes tendances confondues, avaient épousé la cause panhelléniste.

En novembre 1963, l'archevêque Makarios propose treize amendements constitutionnels pour écarter les obstacles dressés par les vetos et les prérogatives turcs (Bitsios, 1975 : 214). Ceci est accompagné d'une éviction des Turcs des instances publiques. Ils sont soit limogés, soit contraints de quitter tous les postes qu'ils détenaient selon la Constitution : du vice-président au plus petit fonctionnaire, en passant par les ministères, l'armée, la police, la justice. Depuis 1964, il n'ya plus de représentants de la communauté turque au parlement de l'île. La représentation de l'Etat à l'étranger est assurée exclusivement par les Grecs. Les libertés publiques et individuelles deviennent impraticables pour une partie de la population.

Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que, bien avant l'intervention de 1974, les Turcs aient estimé que la république de Chypre n'était rien d'autre qu'un « Etat grec ». En effet, l'archevêque Makarios n'a pas tardé à déclarer que les traités internationaux fixant le statut de Chypre n'étaient plus en vigueur (The Times, 1er janvier 1964). Ainsi, à Noël 1963, le temps des méfiances tourna définitivement à celui des hostilités. Des accrochages sanglants entre les deux communautés eurent lieu, l'entrée clandestine d'armes et d'officiers en provenance d'Athènes et d'Ankara firent de Chypre une île-arsenal. La violence dirigée autrefois par l'EOKA (Ethniki Orghanosis Kypriakou Aghonos, Organisation nationale des combattants chypriotes) contre les Britanniques frappait désormais les Turcs qui se déplaçaient d'une enclave à l'autre, à la recherche d'un lieu sûr. Le triste sort des réfugiés, dont l'exode se prolongea ensuite en s'amplifiant, avait ainsi débuté par celui des Turcs. Ceux-ci tentèrent de leur côté de monter une milice TMT (Türk Mukavemet Teşkilatı, Organisation de résistance turque) pour se défendre, sans grand succès. Comme dans toute guerre civile, chacune des parties invoquait ardemment la justesse de sa cause et traitait son adversaire de terroriste.

Cependant, les quelques observateurs impartiaux de cette affaire ont pu constater que la première responsabilité (et elle n'est pas la seule) des événements dramatiques revenait à la partie grecque. Cette dernière en effet acceptait mal cette république dont elle n'avait pas hésité à remettre en cause aussitôt les fondements, mais qu'elle avait pourtant défendue ensuite avec acharnement.

Devant l'inaction des deux autres Etats garants face à l'aggravation de la situation, la Turquie, en vertu de traités de garantie, dut agir seule pour faire cesser les hostilités en envoyant deux avions militaires qui effectuèrent « un vol d'avertissement » sur Nicosie. Cessez-le-feu, intervention d'une force de paix britannique, conférences et pourparlers à interlocuteurs variables n'ont pas permis d'apporter la paix et la sécurité à l'île. D'autres tentatives d'intervention turques furent empêchées par les Américains.

Finalement, en juillet 1974, l'armée turque débarquait sur les côtes nord de Chypre à la suite d'un coup d'Etat menaçant à la fois la république insulaire et l'avenir de la communauté turque de l'île."