jeudi 19 août 2010

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec

Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006, p. 267-272 :

"Si la notion de « nettoyage ethnique » est récente, la pratique ne l'est pas dans les Balkans. Elle fut mise en œuvre dès la création des Etats nationaux. Elle a été répétée lors de chaque annexion au territoire « national ». Ce qui est remarquable, c'est que la logique jacobine, produit de la Révolution française et de la pensée socialiste du XVIIIe siècle (Morelly, d'Holbach, Helvétius, etc.), a été la première source d'inspiration des élites nationalistes dans les Balkans. Dans une région où des peuples aux identités fortes, avec des cultures et des langues différentes, cohabitent sans qu'il fût possible de définir de « territoires ethniques » à peu près homogènes plus gros que des cantons, cette logique conduirait à des catastrophes.

Les catastrophes, on les voit dès les insurrections de la première moitié du XIXe siècle qui conduisent à la mise en place d'un Etat national serbe et d'un Etat national grec. Bien souvent, les massacres de musulmans, mais aussi de juifs, sans parler des destructions de mosquées et de synagogues, n'ont pas de justification stratégique. Ils n'aident pas à libérer le territoire de l'occupation étrangère. Ils s'inscrivent plutôt dans une logique d'exutoire, voire de pillage. En même temps s'installe l'idée qu'il n'y a pas de salut hors de la nation : la nation, c'est la liberté et le progrès ! Ceux qui ne sont pas « nationaux » représentent le passé. Ils doivent partir ou accepter l'assimilation (adopter la foi chrétienne selon l'orthodoxie locale, et apprendre la langue nationale). Dans le cas de la création de l'Etat-nation grec, Georges Prévélakis note fort justement que la politique de « purification » était « parfaitement acceptable (et acceptée) par les puissances européennes "protectrices" ». En 1830, le territoire grec de l'indépendance qui ne comprenait encore pourtant ni la Thessalie, ni l'Epire, ni la Macédoine, avait une population musulmane non négligeable, en partie hellénophone. Elle fut chassée et dut s'installer de l'autre côté de la frontière, du côté ottoman. Le même principe était à l'œuvre en Serbie. Sans remonter à Karadjordje dont les méthodes étaient encore, en quelque sorte, pré-modernes, il suffit de rappeler que, sous le prince Milan Obrenović qui avait doté la Serbie d'institutions libérales, les expulsions des Albanais (musulmans) de la région de Niš furent massives lors de l'annexion entérinée au congrès de Berlin en 1878.

La constitution de la communauté nationale, tant en Serbie qu'en Grèce, reposait en fait sur deux principes : l'expulsion et l'intégration. Ce qui ne paraissait pas intégrable devait être expulsé. Cela signifiait une rupture avec la tradition ottomane faite de cohabitation dans l'espace des langues, des cultures et des religions. Le même phénomène s'est produit plus tard avec l'indépendance bulgare (de facto en 1878, de jure en 1908). On observera que si la nation est une notion moderne, le premier critère de sa définition dans les Balkans fut un élément pré-moderne : l'appartenance religieuse. En Serbie comme en Grèce, ce n'est pas l'appartenance à l'« ethnie » qui était le critère principal, mais le lien avec la religion « nationale ». Sous la domination ottomane, l'Eglise fut, chez les Serbes comme chez les Grecs, un refuge identitaire. La libération nationale, la constitution du peuple en nation ne pouvaient se faire contre l'Eglise. Celle-ci était au contraire au centre. Elle légitimait la nation. Le sentiment national était associé à l'idée de résistance dont l'Eglise avait été le vecteur sous l'occupation. Jusqu'à nos jours, le confessionnel et le national sont très liés en Grèce, tout comme en Serbie et en Bulgarie malgré près d'un demi-siècle de pouvoir communiste.

Le critère religieux était en fait un critère discriminant : il signifiait que les musulmans ne pouvaient appartenir à la nation. Ils devaient partir (ou être expulsés). Leur langue maternelle pouvait bien être, dans de nombreux cas, le serbe ou le grec, ils étaient désignés comme des « Turcs ». Cela faisait qu'ils n'étaient pas intégrables (à moins d'abandonner la foi musulmane). Tout autre était l'attitude à l'égard des populations chrétiennes qui ne parlaient pas la langue nationale. Dans la Grèce de 1830, il y avait des populations non hellénophones comme les Arvanites (Albanais), installés surtout dans le Péloponnèse, et des Valaques. Ces populations, généralement chrétiennes de rite grec, furent intégrées dans la communauté nationale « grecque » et ont progressivement cessé de parler leurs langues d'origine. Le « nettoyage » n'était donc pas à proprement parler « ethnique ».

L'importance du confessionnel dans la définition du national fut poussée jusqu'à l'absurde dans les « échanges » de populations entre la Turquie et la Grèce dans les années 1920 : beaucoup de « Turcs » expulsés de Grèce avaient pour langue maternelle le grec, et beaucoup de « Grecs » expulsés d'Asie mineure avaient pour langue maternelle le turc. Dans la Serbie du XIXe siècle, si les musulmans désignés comme « Turcs » furent massivement expulsés, il y eut aussi un processus d'intégration de populations chrétiennes dont la langue n'était pas le serbe. C'est le cas, en particulier, des Valaques (Tzintzars), souvent de rite orthodoxe grec ; ils furent progressivement serbisés et intégrés dans l'Eglise orthodoxe serbe. (...)

Cette vision dans laquelle le confessionnel et le national étaient intimement liés explique que les « nettoyages » (destructions de villages, maisons incendiées, pillages et massacres de masse) étaient avant tout de type « religieux » au XIXe siècle. Lorsqu'ils revêtaient un caractère objectivement « ethnique » (comme celui dont les Albanais de la région de Niš furent victimes en 1878), ils n'en restaient pas moins dirigés contre une religion qui était considérée comme non intégrable dans la nation.

L'ethnicité était une notion très étendue dans la vision nationaliste de Vuk Karadžić. Elle l'était également chez les nationalistes grecs pour lesquels étaient « grecs » tous les chrétiens rattachés à l'orthodoxie grecque. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, à l'époque de la bataille des cartes ethnographiques entre Serbes, Grecs et Bulgares (et ses prolongements dans les universités et les chancelleries européennes), chacun avait intérêt, pour justifier ses prétentions territoriales, à étendre au maximum la définition ethnique. C'est ainsi (nous l'avons noté) que, chez Cvijic, les Albanais de la région de Shköder devinrent des « Serbes albanisés ».

Ce n'est qu'avec l'effondrement de l'Empire ottoman, à partir des guerres balkaniques de 1912-13, et surtout après la Première Guerre mondiale que les déplacements de populations définies sur une base « ethnique » furent de grande ampleur. On estime qu'en tout, entre 1913 et la fin des années 1920, 2 millions de personnes environ furent déplacées, en relation avec ce qu'on peut appeler un « nettoyage ethnique », sur les territoires de la Bulgarie, de la Grèce et de la Turquie. Dès 1913, la plupart des Turcs de Bulgarie furent expulsés vers la Turquie, et en sens inverse les Bulgares de Turquie vers la Bulgarie. En novembre 1919, un traité bulgaro-grec organisa le transfert de la plupart des Bulgares de la Macédoine et de la Thrace grecques vers la Bulgarie, et, inversement, des Grecs de Bulgarie vers la Grèce. Mais c'est dans les années 1920 que les échanges furent les plus spectaculaires ; ils concernèrent la Grèce et la Turquie. La plupart des musulmans de la Macédoine et de la Thrace grecques ainsi qu'une partie de ceux d'Epire (généralement albanais) durent aller s'établir en Turquie. En sens inverse, ce furent environ 1 100 000 Grecs d'Asie mineure et de Thrace orientale qui allèrent s'établir en Grèce. Ces échanges de populations étaient généralement approuvés par les diplomates, en Europe occidentale et à la Société des Nations. Rendant la Grèce, la Bulgarie et la Turquie plus « ethniquement homogènes », ils étaient censés être une condition de la paix dans la région.

La Grèce paracheva ce processus en 1944 en expulsant vers l'Albanie la plupart des Albanais musulmans (les Tchames) encore présents en Epire. Le chiffre concernant ce dernier exode serait d'environ 30 000 personnes. De la sorte, la Grèce apparaît aujourd'hui comme un pays dont la population est unie dans l'orthodoxie. L'article premier de la Constitution affirme d'ailleurs que celle-ci est la « religion dominante » du pays. L'équation « Grec égale orthodoxe » semble par ailleurs tellement aller de soi que la religion est aujourd'hui encore mentionnée sur la carte d'identité de chaque citoyen grec. La Grèce est-elle pour autant un pays essentiellement de « sang grec », qui aurait achevé sa « purification ethnique » ? Nous pensons avoir montré l'inanité de cette question depuis notre réflexion sur les Indo-Européens. Le « nettoyage » mis en œuvre entre 1830 et 1944 était lié à la formation d'une identité nationale dans le contexte balkanique. Il fut organisé sur des critères essentiellement religieux. Si l'ont met à part les échanges avec la Bulgarie sur la base du traité de 1919 (qui ont porté en tout sur environ 120 000 personnes), c'est une population présumée inassimilable dans la nation, parce que musulmane, qui fut expulsée, et une population assimilable, parce que partageant la foi orthodoxe grecque, qui est restée ou qui est arrivée."