lundi 13 décembre 2010

Le mensonge de l'expulsion d'1,5 million de Grecs d'Anatolie par les kémalistes

Dimitri Kitsikis, Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, volume 20, n° 5, 1965, p. 1076-1077 :
Le cas des réfugiés grecs 1.

Autour de 1923 la Grèce, Etat qui ne possédait alors que cinq millions d'habitants, reçut un flot de plus de 1,3 million de réfugiés, tandis que seulement 350 000 Turcs et 90 000 Bulgares la quittaient. Ainsi, en 1928, ce pays se retrouva avec une population de 6,2 millions. Cette augmentation brutale représentait le 1/5e de sa population. imaginons la France recevant neuf millions de réfugiés après la perte de l'Algérie !

Ce formidable déplacement de population constitue la clef de l'évolution de ce pays depuis les années vingt. Une nouvelle Grèce a vu le jour, celle d'après la débâcle d'Asie mineure. On comprend dès lors l'importance de cette question pour la compréhension de l'histoire grecque des dernières quarante années.

L'échange de minorités, volontaire en principe entre la Bulgarie et la Grèce, forcé entre cette dernière et la Turquie, est un sujet qui a déjà été étudié en tant que premier exemple, dans l'histoire contemporaine, pouvant servir à d'autres échanges du même genre. On se souvient notamment de l'étude détaillée de M. Stephen P. Ladas, parue à New York (Macmillan Co.) en 1932, et intitulée The Exchange of Minorities. Bulgaria, Greece and Turkey. La partie originale du livre de M. Pentzopoulos est celle où il nous montre ce que sont devenus ces réfugiés en Grèce (mais en Grèce seulement).

Après avoir rappelé que la décision grecque d'accepter un échange forcé des minorités entre la Turquie et la Grèce n'était nullement un acte téméraire, puisque au moment de la conférence de Lausanne il ne restait que 200 000 Grecs en Turquie (moins Constantinople), les autres ayant fui pendant la débâcle, et qu'il s'agissait par conséquent, devant le fait accompli, de forcer les 350 000 Turcs de Grèce (moins la Thrace occidentale exclue avec Constantinople de l'échange) à évacuer le pays, contre les 200 000 Grecs qui n'avaient pas encore fui l'Anatolie, l'auteur aborde dans la dernière partie de son ouvrage le problème de l'influence considérable qu'exercèrent les réfugiés sur la vie politique, sociale et économique de la Grèce.

Viennent d'abord les conséquences ethnologiques de leur installation : le pays devient ethniquement homogène. En 1920, 20 % de sa population n'était pas grecque (en y incluant la Thrace orientale mais sans le district de Smyrne). Après l'échange, en 1928, ce pourcentage tombe à 6 %. En 1913 la Macédoine grecque n'avait que 42 % de Grecs, en 1926, 88 %. L'élément grec de la Thrace occidentale passe de 17 % à 62 % après l'échange. L'afflux des réfugiés apporte un sang nouveau à l'agriculture, au commerce et à l'industrie grecques. On a comparé cette migration à celle des huguenots français en Europe. Dans la vie politique les réfugiés d'Asie Mineure introduisent un élément d'instabilité par leurs positions radicales, passant du soutien farouche donné au vénizélisme au communisme. Sur le plan social l'intégration se fait difficilement à cause de la persistance d'une « conscience de réfugié ». La classe ouvrière est renforcée par la prolétarisation d'une partie d'entre eux. Enfin sur le plan culturel et linguistique leur influence est également importante, notamment en hâtant la consécration du démotique en tant que langue littéraire.

On aurait aimé que l'auteur fit une étude plus poussée de ce problème capital de l'influence des réfugiés sur l'évolution intérieure de la Grèce depuis quarante ans. Bien que celui-ci présente clairement les différents aspects de cette influence, il nous laisse souvent sur notre faim. Un usage trop grand est fait de sources secondaires dans les explications données. L'étude est de valeur mais elle n'est certainement pas définitive.
Dimitri Kitsikis

1. Dimitri Pentzopoulos, The Balkan Exchange of Minorities and its Impact upon Greece, Paris, The Hague, Mouton & Co., 1962, 293 p., tabl., cartes, bibliogr. (Publications du Centre de Sciences sociales d'Athènes, avec la collaboration de l'Ecole pratique des Hautes Etudes).