lundi 27 décembre 2010

L'Eglise orthodoxe grecque : richesse et avarice

samedi 22 mai 2010
Grèce: l'Eglise priée de payer l'écot

À une heure et demie du Pirée, par hydroglisseur, Hydra. Une île, entre Attique et Péloponnèse, que la bourgeoisie athénienne investie chaque week-end. Une sorte de Porquerolles, si l’on veut, si Mykonos est le Saint-Tropez grec. Ici, le prix du m2 est l’un des plus élevés du pays : difficile de trouver une maison à moins d’un million d’euros, surtout près du port, les prix diminuant au fur et à mesure que l’on grimpe vers le haut de la ville, l’île étant interdite aux voitures et motos... Même s’il est difficile de savoir qui est propriétaire de quoi, les habitants d’Hydra estiment que 60 à 70 % des maisons du port, justement les plus chères, celles qui sont situées de part et d’autre de l’église et du monastère qui trône en plein centre du quai en forme de fer à cheval, appartiennent à l’Église orthodoxe. « C’est elle qui a les plus gros comptes dans les deux banques de l’île », assure Aristide qui a ses habitudes sur l’île. La preuve ? « J’ai croisé plusieurs fois une amie qui dirige l’une des agences sortant de la messe. Je lui ai fait part de mon étonnement, ne la sachant pas aussi croyante. Elle m’a expliqué que le pope l’avait menacé de retirer ses avoirs s’il ne la voyait pas à la messe chaque dimanche… »

Riche et puissante, l’Église orthodoxe grecque l’est assurément dans un État dont elle n’est pas séparée. Ce qui ne l’empêche pas d’être pingre. Un vent de révolte souffle depuis que le gouvernement de Georges Papandréou, désespérément à la recherche d’argent frais, a annoncé, début mars, que les revenus de l’Église seraient imposés. Pourtant, on est très loin de la nationalisation sans indemnité de ses biens envisagée en 1987 par le père de l’actuel Premier ministre, Andreas, projet qui fut abandonné sur pression d’une rue qu’elle a su mobiliser : il s’agit, cette fois, de soumettre les revenus de l’exploitation de biens fonciers à un impôt de 20 % et de taxer de 10 % les legs immobiliers (5 % seulement pour les dons en espèces, la quête du dimanche). Seuls les monastères du Mont Athos, une presqu’île au nord de la Grèce, échapperont à cette réforme, leur territoire bénéficiant d’un « statut spécial ».

Un bon tiers des métropolites, dont celui de Thessalonique, Anthimos, proche de l’extrême droite, a demandé au président du Saint Synode, l’Archevêque d’Athènes Hiéronimos II, de convoquer une session plénière de l’épiscopat afin de débattre du sujet. Des négociations sont en cours. Mais il est douteux que le gouvernement recule sur cette réforme symbolique alors que des sacrifices importants sont demandés au reste de la population.

On peut cependant se demander si cette bronca n’est pas largement symbolique, l’État grec ayant déjà démontré dans le passé qu’il était incapable de percevoir un impôt sur l’Église, faute d’instrument de contrôle efficace. C’est d’ailleurs pour cette raison que le gouvernement du socialiste Konstantinos Simitis a carrément supprimé, début 2004, à quelques mois d’élections qu’il allait perdre, l’impôt qui frappait les revenus de l’Église depuis 1945. À l’époque, alors qu’éclatait la guerre civile contre les communistes qui allait durer jusqu’en 1949 et faire quelque 150.000 morts, « le gouvernement a voulu s’assurer la fidélité des prêtres en prenant en charge le paiement de leurs salaires en échange d’une taxe de 25 % sur le revenu des paroisses », raconte Yannis Ktistakis, maitre de conférence en droit international public et spécialiste des questions religieuses. « Mais cet échange de bons procédés n’a pas fonctionné : l’Église a déclaré de moins en moins de revenus et les 25 % n’ont plus rapporté grand-chose. Pendant la dictature des colonels, entre 1967 et 1974, l’impôt est même passé à 35 %, mais cela n’a rien changé », poursuit Yannis Ktistakis.

Résultat : alors que les 11.000 prêtres coûtaient en 2003 au budget de l’État, plus précisément à celui de l’éducation nationale, leur ministère de rattachement, 255 millions en salaires et pensions, l’impôt sur les biens de l’Église ne rapportait que 17,6 millions d’euros. D’où le « cadeau » de Simitis. Reste qu’en 2010, le coût pour l’État est passé à 315 millions d’euros, soit à peu près le budget du ministère de l’Environnement (369 millions d’euros). Même si les Popes sont touchés par les restrictions frappant les fonctionnaires (suppression des 13e et 14e mois, notamment), la charge est importante.

Reste à savoir à quoi s’appliquera ce nouvel impôt et combien il rapportera, en imaginant que les services fiscaux deviennent enfin efficaces. Car il n’existe aucun chiffre fiable sur la fortune de l’Église qui ne publie pas de bilan. En 1987, lorsque le gouvernement avait préparé une loi d’expropriation, le chiffre de 3 milliards d’euros (chiffre actualisé) avait été avancé. Mais, à vrai dire, on n’en sait rien. « Faute de chiffres certains, on peut seulement remarquer qu’il y a des monastères, comme ceux du Mont Athos, qui sont vraiment très riches, et d’autres qui possèdent seulement des terres sans valeur », tempère Yannis Ktistakis. Quant aux revenus, c’est aussi le flou artistique. Le quotidien Kathimerini a publié, en novembre dernier, un rapport interne de l’Église portant su 2008 : 11,5 millions d’euros de revenus (locations, investissements) et 20 millions de legs.

« C’est sous l’occupation ottomane que s’est bâti la fortune de l’Église : si on n’avait pas d’héritier, on lui donnait sa fortune pour éviter qu’elle revienne à l’État ottoman, », explique Nicos Alivizatos, professeur de droit constitutionnel. Mais les biens de l’Église ont régulièrement fondu depuis 1830, date de l’indépendance. « Aux alentours de 1850, le nouvel État grec a décidé de distribuer aux paysans une partie des terres cultivables de l’Église. On peut dire qu’il y a eu expropriation, même si en échange l’Église a obtenu la non-taxation de ses revenus, un privilège fiscal qui durera donc jusqu’en 1945 ». En 1952, nouvel accrochage avec l’Église, lorsque l’État décide de saisir à nouveau une partie de ses terres agricoles. Mais, cette fois, elle sera indemnisée sous forme d’immeubles situés dans les villes. Ainsi, le siège du ministère de l’Agriculture, à Athènes, appartient-il à l’Église…
Quoi qu'il en soit, une majorité de métropolites estime qu’il sera difficile à l’Église d’échapper à la solidarité nationale. À l’issue de la fête de Sainte Irène, à Palea Fokea, au sud-est de l’Attique, le métropolite Nikolaos de Mesagaias a expliqué à Libération que « l’Église ne devrait pas être exemptée d’impôt au moment où tout le monde est accablé de taxes ». Il a, pour montrer l’exemple, renoncé à son salaire qu’il estime à 30.000 euros par an, afin de « montrer que l’Église veut aider le peuple ». Elle l’aidera encore plus en ouvrant ses livres de comptes…

NB: Il s'agit de la version longue de mon reportage paru jeudi dans Libération
Source : http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2010/05/gr%C3%A8ce-leglise-pri%C3%A9e-de-payer-l%C3%A9cot.html