dimanche 23 janvier 2011

Expulsion, hellénisation et oppression des Albanais par le stato-nationalisme grec

Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006 :

"La première guerre est celle qu'on appelle aujourd'hui le « nettoyage ethnique ». Il fut mené du côté yougoslave dans le cadre d'une politique de colonisation qui fut loin d'atteindre ses objectifs. Certes, depuis 1913, l'espace albanophone s'est réduit au profit de l'espace slavophone, mais le déplacement de la frontière linguistique n'a pas été considérable. Il l'a été beaucoup plus du côté grec où l'expulsion des Tchames (Albanais musulmans d'Epire), en 1944, ajoutée à une entreprise d'assimilation systématique, a presque fait disparaître l'identité albanaise en Grèce (signalons ici la présence nouvelle des immigrés économiques depuis 1991-92)." (p. 265-266)

"Paradoxalement, c'est peut-être dans un pays déjà membre de l'Union européenne que la reconnaissance des Albanais en tant que minorité nationale sera la plus problématique : il s'agit de la Grèce. Les Tchames, autrement dit les Albanais musulmans de la partie grecque de l'Epire, ont été expulsés en masse en 1944. Les Albanais chrétiens restés en Grèce continuent, pour beaucoup d'entre eux, surtout parmi les plus âgés, à parler leur langue (le dialecte tosque). Mais leurs enfants et petits-enfants, faute d'avoir été scolarisés en albanais, ont tendance à ne plus parler que le grec. Quant aux descendants des Arvanites du Péloponnèse, qui étaient nombreux à avoir conservé jusqu'à la fin de l'Empire ottoman leur langue et leurs traditions, ils ont été pour la plupart assimilés. De sorte que la présence albanaise en Grèce apparaît surtout liée, désormais, à l'immigration économique récente (depuis l'effondrement du communisme). Les travailleurs albanais sont aujourd'hui entre trois et cinq cent mille dans les entreprises grecques. Beaucoup ne sont pas déclarés. Il semblerait dès lors que la question albanaise en Grèce ne soit plus que celle de l'intégration de cette génération d'Albanais venus s'installer récemment. Mais c'est là une illusion d'optique ; les relations entre l'Etat grec et la nation albanaise ne peuvent en effet s'améliorer sérieusement sans le règlement du contentieux résultant de l'expulsion des Tchames en 1944. Tôt ou tard, la Grèce devra admettre le principe de leur droit au retour. Et, dans les cas où les propriétés ne pourront être restituées aux descendants des familles spoliées, elle devra les indemniser.

Dans une Europe régie par le droit, aucune « épuration ethnique » n'est admissible, où que ce soit. Si l'on veut aujourd'hui réconcilier, il faut restituer ou réparer. Dans les Balkans, il faut en outre que les Etats reconnaissent pleinement les droits de leurs minorités nationales.
Leurs frontières (même celles de la Grèce où l'entreprise de « purification » a été la plus poussée au cours des deux derniers siècles) ne correspondent pas à celles des nations. La confusion de la nationalité et de la citoyenneté, encore entretenue ici et là en Europe, n'est pas acceptable. Le respect des identités nationales, la défense de la diversité des langues et des cultures supposent qu'on admette le principe selon lequel on peut être citoyen d'un Etat, respectueux de ses lois, y payer ses impôts, sans en être « national »." (p. 418-419)

Citation du même auteur : Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec