dimanche 13 février 2011

Le fanatisme destructeur des Grecs à l'encontre de l'architecture turco-ottomane

vendredi 19 mars 2010
Pour Lisa Montmayeur, les échanges de population gréco-turcs peuvent être une clé de lecture de la société turque contemporaine.

Lisa Montmayeur (photo) est chercheuse en sociologie, doctorante à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble et à l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes (IFEA) d’Istanbul. Elle travaille sur les initiatives de rapprochement entre des villes turques et grecques issues des échanges de population de 1923. Le 4 mars dernier, elle était l’invitée du séminaire sur la Turquie contemporaine de l’OVIPOT. Lors de cet entretien exclusif, Benoît Montabone est revenue avec elle sur les aspects les plus stimulants de sa démarche.


Benoît Montabone : Comment se manifestent les rapprochements entre les villes grecques et les villes turques ? Est-ce une volonté gouvernementale ?
Lisa Montmayeur : Depuis le début des années 1980, on constate que la société civile joue un rôle croissant dans la dynamique de rapprochement gréco-turc, même si les gouvernements continuent d’être des acteurs majeurs des relations bilatérales entre les deux pays. Ces nouveaux acteurs civils ont, par exemple, bénéficié des accords qui ont été adoptées lors du rapprochement établi dans les années 1980 entre Turgut Özal et Andreas Papandréou (appelé «processus de Davos»). Ces accords ont contribué à dynamiser les échanges culturels, économiques et sociaux entre les deux pays. Certaines villes grecques dont les habitants sont originaires de Turquie contribuent fortement à cette nouvelle dynamique en revenant dans leur ville d’origine (en organisant notamment des voyages-pèlerinages). C’est le cas par exemple de Nea Karvali et de Güzelyurt dont les populations ont été échangées en 1924. Les villes co-organisent un festival d’amitié depuis maintenant plusieurs années, à l’occasion de la venue des réfugiés grecs à Güzelyurt (anciennement Gelveri). Les Grecs de Nea Karvali viennent ainsi rencontrer les habitants de Güzelyurt, retrouver les maisons où vivaient leurs parents ou leurs grands parents. D’autres collaborations de ce type existent également entre les îles de la mer Egée et le littoral turc voisin.


BM : Les relations sont-elles réciproques ? La mémoire de la migration s’est-elle développée de la même façon en Grèce et en Turquie ?
LM : Le processus de construction de cette mémoire collective de l’échange est très différent en Grèce et en Turquie. En Grèce, les réfugiés ont très tôt fondé des associations au niveau local. Un centre a également été créé pour recueillir la mémoire des réfugiés (Centre d’études sur l’Asie Mineure) à Athènes. Ces associations locales ont été les vecteurs des premiers rapprochements. Si l’on prend le cas de Güzelyurt-Nea Karvali, on constate que les réfugiés ont commencé, dès la fin des années 40, à retourner dans leur ville d’origine pour de courts séjours. Ces initiatives étaient surtout individuelles et familiales. A partir des années 1980, ces initiatives ont pris un caractère plus structuré, collectif et ont permis le développement d’échanges plus poussés avec les habitants de la ville de Güzelyurt. En Turquie, le processus de redécouverte et de valorisation d’une identité individuelle et collective de réfugiés est un phénomène beaucoup plus tardif. La première fondation de réfugiés, le «Lozan Mubadilleri Vakfi» (La fondation des migrants du Traité de Lausanne), n’a été créée qu’en 2001. Cette fondation fait un important travail de collecte d’archives, qui est difficile après plusieurs décennies d’oubli. Elle organise aussi des voyages-pèlerinages en Grèce depuis quelques années.


BM : La question des biens immobiliers et patrimoniaux doit, par conséquent, être au cœur des ces échanges. Constitue t-elle un point de rapprochement ou d’achoppement entre les différentes communautés ?
LM : C’est effectivement une dimension importante du problème, notamment en ce qui concerne le patrimoine religieux. La question se pose beaucoup plus en Turquie qu’en Grèce, car il subsiste très peu de traces de la présence musulmane en Grèce, alors qu’églises et monastères orthodoxes sont encore très nombreux en Turquie. En Grèce, les mosquées qui n’ont pas été détruites après l’échange ou qui ont pu résister au temps, commencent timidement à être mises en valeur. Elles sont dans la plupart des cas transformées en musées (à Meis, Kavala, par exemple). En Turquie, les monuments religieux orthodoxes ont rarement fait l’objet de destructions, mais ont le plus souvent été laissé à l’abandon. Si certaines églises ont parfois été reconverties en mosquée (les « kilise-camii » de Güzelyurt et Kas), on constate que, dans la majorité des cas, ces églises ne sont plus utilisées comme lieu de culte. Certaines ont été transformées en musée, d’autres ont été rénovées pour permettre aux touristes de les visiter. Beaucoup ne sont plus des lieux de culte. La question du patrimoine architectural est aussi problématique. Le rachat de biens immobiliers par des étrangers, parfois descendants de réfugiés, comme à Ayvalik (en face de l’île grecque de Mytilène), peut être perçu comme une menace pour les habitants de certains villages.


BM : La question des identités individuelles et collectives semble être au cœur de ce processus. Comment est-elle appréciée en Turquie ?
LM : De manière générale, la question de l’échange de population, et plus largement des mouvements de populations à la fin de l’Empire ottoman, est une clé très intéressante pour lire la société turque contemporaine. On assiste, par exemple, à un renouveau du rapport à l’identité, phénomène récent en Turquie, mais qui tend à s’affirmer. Par exemple, l’année dernière, plusieurs membres de la société civile, dont la Fondation pour les réfugiés de Lausanne («Lozan Mubadilleri Vakfi»), ont osé contredire publiquement les propos du Ministre de la Défense Vecdi Gönul qui s’était félicité de l’échange de population (cf. l’article de Lisa Montmayeur dans notre édition du 29 novembre 2008). L’aspect traumatique de l’échange pour les populations concernées, jusque là longtemps resté tabou, commence à être abordé dans la sphère publique par certains acteurs. Ce processus d’affirmation d’une identité de réfugié se manifeste aussi par la redécouverte en Turquie de la musique Rebetiko. Mais dans le même temps, cette affirmation identitaire peut être aussi le fait de logiques nationalistes fortes. Les Grecs pontiques notamment s’estiment victimes d’une politique de nettoyage ethnique et l’ont fait reconnaître par le Parlement grec. Le rapprochement entre descendants de réfugiés peut être ainsi une source de nouveaux conflits entre les deux pays, sur des questions qui restent sensibles.
Propos recueillis par Benoît Montabone
Source : http://ovipot.blogspot.com/2010/03/pour-lisa-montmayeur-les-echanges-de.html

Voir également : Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec