mardi 8 mars 2011

Les réseaux de prostitution forcée à Chypre

> PARU DANS : Le Nouvel Obs
> DATE : mars 2007
> AUTEUR(S) : Cécile Bontron

Enquête sur les cabarets et la prostitution sous visa « artiste de cabaret » à Chypre, version initiale (avant la perte de l'une des 4 pages prévues) récompensée par le prix Louise Weiss espoir 2007.

Chypre, l'île maudite

Officiellement, Chypre combat la prostitution. Mais tous les six mois des centaines de jeunes femmes sont emmenées d'Europe de l'Est dans des bordels chypriotes avec des visas ad hoc : « artistes de cabaret ». Conscientes de leur destination ou pas.

La fuite fut fébrile. Pas le temps de récupérer vêtements, papiers ou souvenirs : en un mois de cauchemar, elles n'ont eu qu'une chance. Une seule. Course effrénée pour se réfugier dans une pharmacie… Fermée. La peur panique. Au bord de l'hystérie, Irina et Yelena s'engouffrent dans un supermarché. Et après de longues minutes d'angoisse, la délivrance arrive enfin sous les traits d'un prêtre orthodoxe et sa petite voiture. Irina en tremble encore : « J'étais tellement nerveuse que je n'arrivais pas à baisser le siège pour entrer… ».

Les deux Moldaves ont ainsi échappé à un véritable enfer. Arrivées depuis un mois à Limassol, la deuxième ville de Chypre, elles étaient enfermées dans leur « pension », une chambre de six lits au-dessus d'un cabaret. La porte ne s'ouvrait qu'à 18h. Vingt minutes du seul repas de la journée, puis elles descendaient travailler, c'est-à-dire pousser la clientèle exclusivement masculine à consommer. Par tous les moyens. Danse seins nus, caresses, et possibilité d' « acheter la fille » en fin de soirée. La blonde Irina aux grands yeux en amande et aux pommettes saillantes, s'est soumise. Elle qui pensait venir danser a été cassée par des méthodes bien rodées : brutalités, menaces, rétention du passeport, et dettes à rembourser.

Irina est ainsi devenue « artiste de cabaret » à Chypre. Une profession exercée uniquement par des femmes, étrangères, et principalement, issues de Russie, Ukraine, ou Moldavie. Toutes débarquent sur l'île d'Aphrodite grâce au visa « artiste de cabaret », un visa valable 3 mois, renouvelable une fois, et qui requiert… des tests de dépistage des maladies sexuellement transmissibles. 4000 de ces visas sont distribués chaque année. Officiellement, ces « artistes » sont des danseuses, ou des serveuses.

Yiannis* est un client régulier. Ce soir-là il descend dans l'un des nombreux cabarets de Nicosie. Entrée par un escalier de velours rouge, lumières tamisées. Sur la scène, une femme exécute mécaniquement une danse lascive sur une barre verticale. Au bout du bar, les autres filles, toutes légèrement vêtues, s'affalent sur le comptoir. Yiannis s'installe en étage sur un tabouret accolé à un comptoir. Il commande un verre. Au bout de quelques minutes, une grande brune en déshabillé vaporeux l'accoste : « vous voulez de la compagnie ? ».

Le rituel est bien réglé. Si le client accepte, il doit lui offrir un « cocktail ». « En réalité, c'est de l'eau ou du jus d'orange », précise Yiannis. Le « cocktail » coûte quand même près de 20 €. Pour emmener la fille, il faut en acheter quatre ou cinq et normalement attendre la fermeture, le propriétaire évite ainsi toute accusation de proxénétisme. Mais on peut toujours s'arranger. Car l'industrie de la nuit est devenue puissante. Le nombre de cabaret a quasiment doublé à Chypre depuis 1990 atteignant 108 établissements en 2002 sans compter de nombreux night clubs et bars qui s'en inspirent largement. Et sur une île de 750 000 personnes, les réseaux se tissent dans tous les milieux.

Tous les cabarets ne proposent pas forcément de vendre des femmes. Mais rares sont ceux qui croient le contraire à Chypre. « Tout le monde sait que les artistes de cabaret sont des prostituées ! » assure un professeur d'université. Pour la majorité des hommes, ce commerce du sexe est acquis. Ce serait même « la seule manière de discuter avec une fille dans un bar » selon notre professeur.

Dans une telle acceptation générale, l'alarme, tirée en 2003 par Eliana Nicolaou, la Médiatrice de l'Etat, n'a eu aucun écho. Son étude a surtout permis au secrétariat d'Etat américain de placer Chypre parmi les pays à surveiller dans son Rapport 2004 sur la Traite des êtres humains. Entre la Chine et Djibouti. Cette pression internationale a fait réagir le gouvernement : création d'un Plan national d'action, rafles… mais sans grand résultat. Les patrons de cabarets se sont fait plus prudents. Et le Plan n'a pas été appliqué.

Honte de celles qui reviennent, espoir fou de celles qui partent, en dehors de l'île, l'hypocrisie fonctionne encore. Irina assure, ainsi, le regard sans faille, qu'elle a été trompée. En Moldavie, elle était infirmière. Pour une misère. « J'élève seule mon fils de 9 ans… le seul moyen de s'en sortir, c'est de partir. J'ai lu une annonce qui proposait du travail bien payé à Chypre. Je suis allée dans le bureau de recrutement où une femme m'a dit que le travail consistait à danser. C'est tout. » L'agent a demandé 300 dollars, puis lui a promis un visa et un billet d'avion. Elle rembourserait sur place.

Mais lorsque Irina a visité son futur lieu de travail pour la première fois, « ce fut un choc ». « Les filles dansaient seins nues, c'était horrible ! ». Evidemment, elle refuse. Mais, elle est déjà captive. Les patrons des cabarets organisant la casse de leurs filles, celui d'Irina la tabasse, l'intimide et l'affame même : elle ne mange qu'une seule fois dans la journée si elle ne part pas avec un client. La jeune femme cède. Six nuits sur sept, elle appartient à son acheteur, « c'était souvent des vieux » grimace-t-elle.

Taille mannequin, le visage fin, Olena est arrivée d'Ukraine il y a trois ans pour travailler dans un cabaret de Paphos, au sud ouest de l'île. La blonde trentenaire assure également avoir été trahie. Mais par une connaissance. « Elle m'a dit qu'elle revenait de Chypre où son mari avait un bar. Elle cherchait une serveuse » se souvient-elle. La rabatteuse, ex « artiste de cabaret », a, là encore, tout pris en charge. Olena s'est retrouvée bien seule. « Le propriétaire m'a emmenée dans un appartement où vivaient les autres filles. J'y suis restée deux semaines sans travailler. Elles ne m'ont rien dit. Peu à peu, j'ai réalisé. » Olena tente de refuser, mais les menaces contre sa famille et la rétention de son passeport, la font craquer. Elle doit rembourser sa dette. Olena n'a effectué qu'un seul contrat : un client du cabaret l'a épousée avant son renouvellement. Un mariage ultra rapide qui soulève de lourds soupçons : beaucoup de filles trouvent ainsi leur porte de sortie en franchissant celle de la mairie. Femme puis mère de chypriote, l'Ukrainienne a obtenu la garantie de rester à Chypre et de pouvoir exercer un métier « normal ».

Car le visa « artiste de cabaret » est exclusif. Les femmes ne peuvent prétendre à une autre profession, ni pendant ni même après le séjour : il est difficile d'obtenir un autre visa après celui-ci. Il faut même attendre de nombreux mois avant de pouvoir revenir en tant que touriste. Alors qu'on peut multiplier les visas « artiste de cabaret » entre six mois de carence.

Très peu de femmes osent donc s'enfuir des cabarets. D'autant qu'une immigrée qui quitte son lieu de travail est en situation irrégulière. Si la police la retrouve, elle la renvoie chez elle, c'est-à-dire dans le pays de son agent, un mafieux, à qui elle n'a pas réglé ses dettes… La fuite épique d'Irina et de Yelena avait, elle, un garant : le père Savvas, fondateur du seul foyer pour victimes d'exploitation sexuelle de Chypre.

Mais beaucoup de femmes arrivent aussi sur l'île en connaissant leur but.Certaines reviennent même tous les six mois comme Tania, une jolie petite blonde bouclée, qui travaille dans des cabarets chypriotes depuis deux ans. Pétillante, sexy, elle joue son rôle à la perfection. Mais à l'évocation de sa fille restée dans une famille d'accueil, son sourire de scène, aussi largement affiché que la petite nuisette censée l'habiller, se décompose. « Je fais ça pour l'argent. En Moldavie, on peut gagner au maximum 100 $ par mois. C'est rien. Mon mari a fui en Russie. Ma mère est retraitée, il faut bien l'aider ! » Pour se donner du courage, Tania a glissé une photo de sa fille sur son miroir, elle « la regarde tous les matins ».

Si elle affirme assumer son travail, la belle moldave reste prisonnière d'un système esclavagiste. Comme Irina, Yelena ou Olena, elle a été placée en résidence avec les autres filles du cabaret. Elle ne peut se déplacer qu'accompagnée par un homme de main du patron. Elle doit rembourser de lourdes dettes. Et son impresario (le correspondant de l'agent à Chypre) lui a aussi retiré son passeport. La quadrature du cercle. « Ce n'est pas parce qu'elles savent que c'est différent », affirme Josie Christodoulou qui réalise la toute première étude sur le trafic d'être humain à Chypre. D'ailleurs, « après plusieurs contrats, elles sont cassées, témoigne Olena. L'Ukrainienne a gardé contact avec des compatriotes ayant, comme elle, réussi à épouser (et souvent divorcer) un chypriote. Elles n'arrivent pas à oublier. Elles boivent. »

Irina et Yelena, elle, ont réussi à limiter leur calvaire. Il n'aura duré qu'un mois. Ayant témoigné contre leur patron, elles se battent aujourd'hui avec l'immigration pour pouvoir, enfin, avoir un travail « normal » à Chypre. Tania n'aura probablement jamais cette opportunité. Elle économise pour se construire une vie correcte en Moldavie avec sa fille. Une fille élevée par des étrangers que Tania doit payer. Pendant qu'elle se retrouve prisonnière la journée, et vendue la nuit.

Cécile Bontron

    * Le prénom a été modifié
Source : http://www.redacnomade.com/article.php3?id_article=634&id_auteur=63

CHYPRE, L'ÎLE DE L'ABOMINATION
Paru le Vendredi 11 Avril 2008

JEAN-LUC DE ROVINELLI   

Contrechamp TRAITE - A Chypre, de jeunes immigrées sont soumises à la prostitution forcée via les «visas d'artistes». Depuis Genève, l'association ACEES appuie l'action locale contre cette forme d'esclavage.
Le 23 mai 2007 est fondée à Genève l'association ACEES, Association contre l'exploitation et l'esclavage sexuels. L'élément fondateur de cette association remonte au 6 novembre 2006. Ce matin-là, Androula Henriques entend Célhia de Lavarène présenter sur France Culture son livre-témoignage Un Visa pour l'Enfer1. Elle ressent un choc à l'écoute du témoignage de cette journaliste sur son action au Libéria, dans le cadre d'une mission onusienne de lutte contre la traite des êtres humains. Elle décide aussitôt de se mobiliser pour soutenir les victimes de l'esclavage sexuel et entre rapidement en contact avec Mme de Lavarène qui, après son retour de sa mission libérienne, a fondé à New York l'ONG Stop International2. Début 2007, au cours d'un séjour prolongé dans son pays d'origine, Chypre, l'actuelle vice-présidente d'ACEES lit un article du Nouvel Observateur, «Chypre, île maudite»3. C'est pour elle un deuxième choc: elle prend conscience que le commerce des êtres humains n'est pas l'apanage des pays sous-développés dévastés par la guerre et la misère, mais que les mêmes horreurs ont cours à Chypre, pays membre de l'Union européenne depuis le 1er mai 2004. La lecture de cet article aura au moins le mérite de lui révéler l'existence du père Savvas Michaelides, un pope de l'Eglise russe de Limassol. Ce religieux, mis au courant, au cours de confessions, de la réalité vécue par des jeunes filles slaves obligées de se prostituer par leurs employeurs propriétaires de cabarets, a fondé un refuge pour héberger les jeunes femmes qui réussissent d'une manière ou d'une autre à échapper à leur condition d'esclaves sexuelles. La rencontre avec le père Savvas et la visite de son refuge seront décisives pour Mme Henriques: elle remuera ciel et terre pour aider cet homme de bonne volonté. Tout d'abord à Nicosie même, avec quelques amies, sous forme d'une aide d'urgence au refuge, puis à Genève dès son retour à Pâques 2007, auprès de ses nombreuses connaissances et amis avec lesquels elle fonde l'ACEES.
En 2004, le père Savvas fonde donc un refuge pour accueillir les victimes rescapées de l'esclavage sexuel dans une maison prêtée par l'évêché de Limassol. Il est aidé dans la gestion de ce refuge par deux assistants sociaux qui ne perçoivent pas de salaires réguliers et doivent effectuer des petits boulots à côté de leur travail principal pour gagner à peu près décemment leur vie.
Le ministère de la Justice – sous certaines conditions – et les services sociaux chypriotes ont octroyé, dans un premier temps, une aide qui s'est avérée dérisoire pour subvenir au fonctionnement normal du refuge. Une demande de prise en charge des frais courants du foyer a alors été adressée à l'Eglise orthodoxe de Chypre et est restée sans réponse à ce jour. L'ACEES a alors apporté son soutien financier au père Savvas, pour éviter la fermeture de son refuge.
Il faut remarquer qu'à la suite de pressions réitérées de la Commission contre le trafic des êtres humains du Conseil de l'Europe, de l'ACEES et du passage remarqué de Célhia de Lavarène à Chypre en novembre dernier, un refuge gouvernemental a été ouvert à Nicosie le 27 novembre 2007: ce foyer, qui a connu d'emblée des problèmes de fonctionnement par manque de formation de sa première directrice, a néanmoins le mérite d'exister, et sa gestion va s'améliorant.
Le refuge du père Savvas, qui a déménagé dans la ville de Limassol, accueille de trois à dix jeunes femmes de provenances diverses, ce qui n'est pas sans occasionner des problèmes d'intendance, surtout après le départ d'un des assistants sociaux. Si bien qu'une famille a emménagé dans le bâtiment pour gérer les «conflits» naissant entre habitantes. Cet hiver, la vice-présidente d'ACEES, qui séjourne dans son pays d'origine, a, grâce à ses connaissances linguistiques, pris en charge personnellement cinq jeunes femmes originaires d'Amérique latine.
Le souhait de l'association genevoise est que l'Eglise chypriote s'engage rapidement et dans la durée à soutenir financièrement l'oeuvre du Père Savvas, car l'argent à sa disposition est limité.
Lors d'une conférence à l'Université de Nicosie organisée le 20 juin 2007 par Stop International au sujet du trafic des êtres humains, Marina Dimitriou lance un appel pour l'abolition des visas dits «d'artistes». Le 19 juillet 2007, le père Savvas adresse au président de la République de Chypre une lettre ouverte qu'il termine en demandant de considérer de manière radicale le problème de l'exploitation des jeunes femmes attirées à Chypre par des contrats d'artistes de cabarets. Ce problème sera repris en novembre 2007 au cours du séjour de la fondatrice de Stop International: le président de la République de l'époque, Tassos Papadopoulos, s'impliquera personnellement dans ce dossier et demandera au responsable des visas, Lazaros Savvidis, l'abolition, dans les quinze jours, du fameux «visa d'artiste». Cette démarche présidentielle, qui avait suscité d'immenses espoirs chez le père Savvas et ACEES, est malheureusement restée lettre morte. Même la visite du représentant de Stop International auprès des autorités compétentes, un mois plus tard, n'a pas permis de débloquer le dossier. Des fonctionnaires proches de ce dossier invoquent, sous le couvert de l'anonymat, des pressions multiples (lobby des cabaretiers; «mafia» du monde de la nuit), de la corruption, etc.
Le père Savvas ne perd pas courage et continue, haut et fort, à réclamer l'abolition du fameux visa4.
Le 24 février dernier, le nouveau président de la République de Chypre a été élu lors du deuxième tour d'une élection très disputée: Demetris Christofias, du Parti communiste chypriote. Ce dernier a promis de s'atteler sans tarder, avec son homologue de la partie turque, au problème de la partition de l'île. Nous avons grand espoir, suite à de premières prises de position encourageantes, que le nouveau gouvernement s'occupe rapidement du problème des «visas d'artistes» et de son corollaire: l'exploitation et l'esclavage sexuels, qui entachent l'image de Chypre à l'étranger. I
Note : * Respectivement président et trésorière d'ACEES, www.acees.ch
1 Un visa pour l'enfer : Une femme combat les marchands de sexe, Fayard, 2006.
2 www. stopinternational.org
3 Le Nouvel Observateur, 1er mars 2007, «Chypre, l'île maudite», par Cécile Bontron.
4 Comme le montre un récent article publié dans La Croix du 22 février 2008, «Un prêtre demande à Chypre d'abolir les visas d'artistes», par Thomas Jacobi.
Source : http://www.lecourrier.ch/index.php?name=NewsPaper&file=article&sid=439193

International |  07/01/2010 - 14:15
La CEDH sanctionne Chypre et la Russie

La Russie et la République de Chypre ont été condamnées jeudi par la Cour européenne des droits de l'homme pour leur inaction vis-à-vis des réseaux de prostitution forcée entre leurs deux pays. Condamnation qui fait suite à une affaire intervenue en 2001: une prostituée russe de 20 ans avait été retrouvée morte à Limassol, deuxième ville de Chypre. Or, la jeune femme avait été recrutée comme "artiste de cabaret", un statut que le Conseil de l'Europe et des organisations de défense des droits de l'homme dénoncent comme un artifice masquant des activités de prostitution.
 Source : http://www.lejdd.fr/International/Depeches/La-CEDH-sanctionne-Chypre-et-la-Russie-163042/