lundi 18 avril 2011

Les brassages successifs dont est issu le peuple grec actuel

Les Pélasges et Minoens pré-indo-européens :

"Quoi qu'il en soit, que les proto-Grecs soient arrivés par l'Epire ou par la Macédoine, puis par la Thessalie, il est aujourd'hui quasiment acquis qu'ils s'installent dans l'Attique, puis dans le Péloponnèse, autour de 2000 av. J.-C. Si l'on appelle « Pélasges » les anciens habitants de la région comme le faisaient les Grecs dans l'Antiquité, c'est de ce peuple (dont une partie a peut-être fui vers les montagnes ou les îles, mais dont une autre partie, certainement importante, a dû payer tribut ou être mise en esclavage) que les nouveaux venus ont appris la navigation, ce qui leur a permis de conquérir la Crète." (Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006, p. 84-85)

"Dire que les Albanais sont les descendants des Pélasges est une banalité si l'on appelle « Pélasges » les habitants de la région avant l'arrivée des Indo-Européens. Car même si le mélange ethnique des Indo-Européens et des peuples qu'ils ont soumis a pris plus ou moins de temps selon les régions, a été plus ou moins retardé au cours des siècles par la prégnance des mythes, l'existence de lois ou d'interdits religieux, il s'est fait partout, même en Inde." (Serge Métais, ibid., p. 92-93)

"Les plus anciens Balkaniques sont sans doute les Grecs et les Illyriens-Albanais. Parlant des langues indo-européennes, ils firent mouvement vers le sud : les premiers au milieu du IIe millénaire avant J.-C., en se mélangeant aux autochtones policés par la Crète pour donner naissance à la civilisation mycénienne (1600-1100 avant J.-C.), et, par la suite, à celle de l'Athènes classique (...)." (Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991, p. 21)

Les Slaves (Péloponnèse, Crète, Macédoine grecque) :

"Les Slaves forment le contingent le plus important. Originaires de la zone de plaines entre Oder et Dniepr, ils franchirent les Carpates en direction du sud à partir du VIe siècle de notre ère en s'infiltrant à travers le couloir morave, les cols carpatiques, la plaine moldave. Sous Justinien, ils atteignirent la côte dalmate et firent trembler Salona (près de Split) et Dyrrachium (Dürres), puis, soumis par les Avars venus de l'Altaï, ils envahirent au siècle suivant l'Empire byzantin par vagues compactes qui submergèrent toutes les provinces, depuis l'Istrie jusqu'au Péloponnèse et à la Crète. En 626, ils mirent sans succès le siège devant les murailles de Byzance. La péninsule porte dans sa toponymie des traces de leur présence car, à la différence de leurs maîtres Avars, ces Slaves ne se contentèrent pas de piller les villes antiques : agriculteurs, exploitant le sol par leurs communautés familiales (zadruga) regroupées en clans et tribus, ils formèrent des « slavinies » qui surent se rendre indépendantes des puissances voisines. (...)

Les tribus slaves de la Grèce furent en effet soumises dès le IXe siècle à une hellénisation religieuse et culturelle qui fit disparaître peu à peu leurs caractères originaux, tandis que celles de la Macédoine, tiraillées entre leurs voisins, hésitèrent jusqu'au XXe siècle à acquérir une identité spécifique." (Georges Castellan, ibid., p. 22)

"Sous Justin 1er et son neveu Justinien (527-565), les Slaves franchirent le Danube en incursions dévastatrices jusqu'à l'Adriatique, le golfe de Corinthe, le littoral de la mer Egée, attaquant les villes puis se repliant au nord du fleuve. A partir des années 80 du VIe siècle, leurs tribus ne se contentèrent plus de pillages, mais s'implantèrent sur le territoire byzantin en masses de plus en plus nombreuses, poussées et dominées par les Avars, qui avaient crée un grand empire dans la plaine de Pannonie. Héraclius (610-641) écrasa leurs hordes qui assiégeaient Byzance en août 626. Délivrés de la domination avare, les Slaves restèrent dans les Balkans où ils avaient pénétré jusqu'au fond du Péloponnèse, qui deux siècles durant fut sous leur domination. Leur poussée fit refluer les populations antérieures sur la côte et dans les îles, renforçant ainsi leur caractère grec à l'est, illyro-romain à l'ouest. L'administration byzantine s'efforça de survivre ou de reprendre en main la situation en s'adaptant à l'organisation tribale de ces cantons désignés comme « Slavinies »." (Georges Castellan, ibid., p. 35)

"La poursuite des invasions fera que dans la première moitié du VIIe siècle on trouvera des tribus slaves installées dans pratiquement toutes les régions des Balkans, y compris aux environs de Constantinople. Certaines passeront même les Dardanelles et iront s'installer en Asie mineure. La politique de l'empereur byzantin Héraclius, dans la première moitié du VIIe siècle, visera à les intégrer : elles obtiendront le droit de s'installer dans les régions qui avaient été abandonnées par leurs habitants lors des invasions précédentes et dans les zones reculées, peu habitées." (Serge Métais, op. cit., p. 170-171)

"L'historien allemand Falmerayer contestait la notion de continuité de la « race » grecque, en insistant sur le repeuplement du Péloponnèse par des tribus slaves durant la période byzantine." (Georges Prévélakis, Géopolitique de la Grèce, Bruxelles, Complexe, 2006, p. 36)

"La date de l'immigration slave en Crète a été largement discutée. Beaucoup l'ont située au moment de la reconquête byzantine parce que Nicéphore Phokas comptait dans son armée, disent les chroniqueurs byzantins, des « sklavènes » et des Russes. Pourtant si les Actes de Démètrius ne mentionnent pas que les Slaves soient allés en Crète, nous disposons du témoignage irréfutable de la Chronique Syrienne pour l'année 623. Aussi nous pensons que les infiltrations slaves importantes dans l'île de Crète datent plutôt de la première période, de la grande vague des 7e-8e siècles, et que l'apport slave amené par Nicéphore Phokas a été de bien moindre envergure." (Elisabeth Malamut, Les îles de l'Empire byzantin : VIIIe-XIIe siècles, volume 1, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, p. 157)

"Au moment de leur ruée vers les Balkans, les Slaves avaient submergé la Grèce et la Macédoine de culture hellénique. Ceux d'entre eux qui avaient peuplé le territoire de l'ancienne Hellade s'y hellénisèrent assez rapidement. Les Slaves de Macédoine égéenne (cette partie de la Macédoine géographique annexée en 1912-1913 à l'Etat grec) furent beaucoup plus tardivement gagnés à la langue et à la culture grecque, puisque ce processus ne s'est achevé que très récemment. L'hellénisation des Slaves de Grèce résulte de la réintégration du territoire qu'ils occupaient dans l'Empire byzantin et de leur inorganisation politique, qui facilita leur assimilation. Celle des Slaves de Macédoine est imputable, à la fois, à l'action de l'Eglise orthodoxe, qui, dans le dernier tiers du XVIIIe siècle et le premier tiers du XIXe, était tombée entièrement sous la coupe des familles grecques de Constantinople, les Phanariotes, et aux mesures d'assimilation forcée de l'Etat grec." (Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 29-30)

"L'Etat grec, depuis 1913, applique la politique de dénationalisation et d'assimilation des Macédoniens de l'Egée. Le nom « macédonien » et « langue macédonienne » sont interdits et leur usage est sévèrement puni." (Frosa Pejoska-Bouchereau, "L'abécédaire d'une langue interdite : Le macédonien", in Thomas Szende (dir.), Politiques linguistiques, apprentissage des langues et francophonie en Europe centrale et orientale, Paris, Editions des Archives Contemporaines, 2009, p. 41)

"Si les Arvanites et les Koutzo-Valaques n'ont pas perdu le droit d'être bilingue, tous les autres allophones ont dû se convertir au grec. Cette attitude a surtout visé la slavophonie qui fut particulièrement réprimée à certaines périodes comme celle de la dictature militaire (1967-1974)." (Georges Prévélakis, op. cit., p. 44) 

Les Syriens et Arméniens déportés dans les Balkans :

"L'avance arabe en Asie Mineure se caractérisait par des raids profonds, mais ponctuels et séparés par de longues périodes de trêve qui permettaient une reconstruction au moins provisoire. La progression byzantine est extrêmement lente : la même région est, durant des années, le théâtre des opérations. Un dépeuplement accentué précède et même, parfois, suit, l'avancée des armées byzantines : fuite pour échapper à la famine devant la destruction des récoltes ; déportation des populations fraîchement rechristianisées et jugées peu sûres ; expulsion des musulmans qui refusent de se convertir. Ainsi Constantin V fait peupler les places fortes de Thrace par des Syriens et Arméniens qu'il a raflés autour de Mélitène et Théodosioupolis en 752." (Michel Kaplan, Les Hommes et la terre à Byzance du VIe au XIe siècle. Propriété et exploitation du sol, Paris, Publications de la Sorbonne, 1992, p. 448)

Les Arabes de Crète christianisés suite à la reconquête de l'île par les Byzantins :

"D'autre part l'expédition de Nicéphore, à laquelle avait participé un nombreux clergé, revêtait le caractère d'une guerre sainte qui s'était terminée par la victoire du Christ. La fermeture des mosquées, le rétablissement du culte chrétien, la conversion des Arabes entreprise par des missionnaires donnèrent à l'Empire un immense prestige dans la chrétienté entière aussi bien que dans le monde musulman. Le vainqueur de la Crète, déjà très populaire dans l'armée, fut acclamé avec enthousiasme à son retour à Constantinople et reçut les honneurs du triomphe." (Louis Bréhier, Vie et mort de Byzance, volume 1, Paris, Albin Michel, 1992, p. 161)

Les peuplades turques christianisées et absorbées dans l'Empire byzantin (Petchenègues, Coumans, Ouzes) : 

"Dans les Balkans, les Byzantins affrontèrent d'autres tribus nomades de race turque, restées païennes, les Ouzes, les Petchénègues et les Coumans, qu'ils finirent, après de lourdes pertes, par vaincre et assimiler à la fin du XIe siècle." (Jean-Claude Cheynet, Histoire de Byzance, Paris, PUF, 2009, p. 86)

"Au milieu du XIe siècle, un peuple turc, les Petchénègues [Pritsak, 513], pressé par le déplacement récent d'un autre peuple de même origine, les Ouzes, traversèrent le Danube [Skylitzès, 58, p. 455, 458] ; ils furent christianisés et installés au sud de la Serbie, dans une région alors peu peuplée. Les Petchénègues furent suivis de peu par leurs alliés les Coumans, eux aussi turcophones [Savvidès, 516]." (Jacques Lefort, "Population et démographie", in Le monde byzantin : L'Empire byzantin, 641-1204 (ouv. col.), tome 2, Paris, PUF, 2006, p. 207) 

"La Macédoine orientale offre un aspect original : si dans le sud de la province la population est grecque, dans les régions septentrionales les villages sont souvent occupés par des Slaves, mais (fait très ignoré) il existe aussi dans certains villages une population chrétienne d'origine turque, plus précisément coumane, colonisée au cours du XIIIe siècle par les empereurs byzantins : cette présence est révélée dans les documents par les noms des habitants qui apparaissent d'origine turque." (Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 133)

Les Koutzo-Valaques ou Aroumains (Epire, Macédoine grecque, Thessalie) :

"(...) les Valaques, qui se désignent eux-mêmes comme Aroumanes et que l'on trouve sous des noms divers : Tsintares du Pinde et de la Grèce du Nord, Vlasi de la Serbie orientale et de la Bosnie, Morlaques du littoral dalmate et de l'Istrie. Ce sont des Thraces, eux aussi romanisés mais pendant cinq siècles, et qui n'eurent jamais d'Etat propre." (Georges Castellan, op. cit., p. 21-22)

"Les Valaques, descendants de colons romains des premiers temps de l'Empire, de Daces et de Mysiens, mais aussi de Thraces et d'Illyriens latinisés, étaient présents dans toute la région, jusqu'en Thessalie." (Serge Métais, op. cit., p. 191)

"Dans la Grèce de 1830, il y avait des populations non hellénophones comme les Arvanites (Albanais), installés surtout dans le Péloponnèse, et des Valaques. Ces populations, généralement chrétiennes de rite grec, furent intégrées dans la communauté nationale « grecque » et ont progressivement cessé de parler leurs langues d'origine. Le « nettoyage » n'était donc pas à proprement parler « ethnique »." (Serge Métais, ibid., p. 269)

"Aujourd'hui, les Koutzo-Valaques grecs se trouvent néanmoins dans une situation délicate. De plus en plus assimilés à cause de la disparition de leur genre de vie pastoral semi-nomade et de leur sédentarisation, ils risquent de perdre leur spécificité culturelle. Ils ne peuvent pas trouver un appui notable dans la politique culturelle roumaine, dont la logique ne peut aller que dans le sens d'une roumanisation. De son côté, l'Etat grec ne s'est pas encore suffisamment éloigné de la logique d'homogénéisation culturelle et linguistique et confond encore l'intégration à la nation grecque avec l'assimilation linguistique." (Georges Prévélakis, op. cit., p. 38)

Les Albanais arvanites (Epire, Attique, Péloponnèse) :

"Au début des années 1830, Athènes était une ville déserte. Avant la guerre d'indépendance, elle fonctionnait comme un centre administratif régional de l'empire ottoman. Avec une population de dix mille habitants environ, elle était entourée par une campagne habitée essentiellement d'Arvanites (albanophones orthodoxes)." (Georges Prévélakis, Athènes : urbanisme, culture et politique, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 64)

"Les Tchames, autrement dit les Albanais musulmans de la partie grecque de l'Epire, ont été expulsés en masse en 1944. Les Albanais chrétiens restés en Grèce continuent, pour beaucoup d'entre eux, surtout parmi les plus âgés, à parler leur langue (le dialecte tosque). Mais leurs enfants et petits-enfants, faute d'avoir été scolarisés en albanais, ont tendance à ne plus parler que le grec. Quant aux descendants des Arvanites du Péloponnèse, qui étaient nombreux à avoir conservé jusqu'à la fin de l'Empire ottoman leur langue et leurs traditions, ils ont été pour la plupart assimilés." (Serge Métais, op. cit., p. 418-419)

Les Turcs musulmans christianisés et grécisés de force :

"Les soldats grecs ont reçu l'ordre [durant les Guerres balkaniques de 1912-1913] de détruire les populations musulmanes, sans distinction d'âge ni de sexe, sauf les enfants assez jeunes pour recevoir une éducation grecque : logique génocidaire." (Yves Ternon, Guerres et génocides au XXe siècle : architectures de la violence de masse, Paris, Odile Jacob, 2007, p. 117)

Les réfugiés micrasiates (descendants d'Anatoliens pré-grecs et de Turcs chrétiens), dont des chrétiens-orthodoxes turcophones (les Karamanlides) :

"A Tokat et Sivas, on trouve un peuplement chrétien important, mais l'origine ethnique de certaines communautés soulève quelques problèmes. Le recensement de Mehmed II inscrit dans les villes des quartiers qui portent les noms de « Rûm » ou « Ermeni ». L'onomastique des habitants est surprenante : certaines personnes portent un nom dont l'étymon est turc. Une question se pose alors : est-il possible que le terme « Rûm » n'ait pas indiqué une population grecque et celui d'« Ermeni » une population arménienne ? Dans le premier cas, « Rûm » concernerait une population turque chrétienne orthodoxe ou un mélange turco-grec orthodoxe et, dans le second, une population turque de rite grégorien ou un mélange arméno-turc grégorien. (...)

Les recensements ottomans du XVe siècle révèlent que la province de Karaman, comme celle de Rûm (Tokat, Sivas), comprend un pourcentage de Turcs chrétiens, aussi bien sédentaires que nomades. Le peuplement turc chrétien n'est pas uniquement une caractéristique des régions citées. Dans un nombre important de provinces d'Asie mineure vivent des Turcs chrétiens, dont l'onomastique est le plus souvent d'origine turque et non pas arabe ou persane. Ajoutons qu'une source byzantine du XIIIe siècle contient d'intéressantes données sur la population turque chrétienne d'Alachehir (Philadelphie)." (Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", op. cit., p. 134)

"(...) ce fut la défaite de l'hellénisme, présent depuis deux millénaires sur ces côtes orientales de la mer Egée et autour de la mer Noire, de la Bulgarie jusqu'aux pieds du Caucase : la Megale Idea était morte. Tous ces « Pieds noirs » grecs durent rentrer dans la mère-patrie : une foule de 1,3 million de réfugiés dans un pays qui comptait alors 4,5 millions d'habitants. La grande majorité avait fui la Turquie kémaliste, mais 170 000 venaient de Bulgarie et de la Macédoine devenue serbe ; seule demeura sur place une partie de la population hellénique de Constantinople, quelques milliers. Avec l'aide de la SDN, ces réfugiés furent établis dans les territoires nouvellement réunis au royaume : la Thrace et la Macédoine, pour moitié comme agriculteurs, pour moitié aussi dans les villes, avant tout Thessalonique et Athènes. En contrepartie des problèmes économiques et sociaux que posa leur réinstallation, les nouvelles régions du Nord étaient hellénisées au point que leurs habitants slavophones se plaignirent d'une politique systématique d'absorption par interdiction de leur langue. Désormais, la Grèce ne connaissait que des Grecs." (Georges Castellan, op. cit., p. 423)

"L'importance du confessionnel dans la définition du national fut poussée jusqu'à l'absurde dans les « échanges » de populations entre la Turquie et la Grèce dans les années 1920 : beaucoup de « Turcs » expulsés de Grèce avaient pour langue maternelle le grec, et beaucoup de « Grecs » expulsés d'Asie mineure avaient pour langue maternelle le turc." (Serge Métais, op. cit., p. 269-270)

"L'arrivée des Grecs de la diaspora s'est poursuivie tout au long du XIXe siècle. Une des principales vagues de cette immigration a eu lieu au tournant des XIXe et XXe siècles, quand la montée des nationalismes dans les Balkans et au Proche-Orient a poussé les riches marchands et banquiers grecs d'Egypte et d'autres pays à se replier sur Athènes. Le moment le plus important du point de vue quantitatif et qualitatif du repli de la diaspora grecque a été les échanges de populations entre la Grèce, la Bulgarie et la Turquie pendant les années 1910 et 1920 qui ont conduit à l'arrivée en Grèce de plus d'un million et demi de réfugiés des Balkans et d'Anatolie. Aujourd'hui, dans des proportions moindres, on assiste à un phénomène similaire avec l'arrivée massive en Grèce des Grecs de Russie.

Les réfugiés, ainsi que les populations des territoires annexés, assimilaient la nouvelle culture de l'ethnos grec tout en lui apportant des éléments nouveaux. L'apport le plus important a été celui des Grecs d'Asie mineure, qui, par leur nombre, leur culture et leur savoir-faire ont pesé considérablement sur l'évolution de la culture grecque du XXe siècle (p. 54). L'arrivée régulière de Grecs des grandes métropoles de la Méditerranée orientale d'abord, comme Istanbul, Smyrne ou Alexandrie, du monde entier ensuite, a apporté et continue d'apporter à Athènes une ambiance cosmopolite assez surprenante pour une capitale balkanique. Le brassage des différents groupes constitutifs de la population grecque lui a cependant donné une forte homogénéité, phénomène relativement rare dans les Balkans et en Europe centrale. Si le nationalisme et l'appareil étatique ont le plus contribué à la réussite du creuset grec, celle-ci a été aussi favorisée par l'arrivée des Grecs de la diaspora et par le départ de nombreux anciens habitants du territoire grec." (Georges Prévélakis, Géopolitique de la Grèce, Bruxelles, Complexe, 2006, p. 40-41)

"Derrière la surface lisse et homogène de la géographie culturelle grecque, se cachent bien des rugosités. Le processus d'homogénéisation a été rapide et brutal. Les cultures linguistiques, régionales... ont été soumises à la force du nationalisme. Les drames des guerres, le déracinement des réfugiés... ont poussé, au moins au niveau de la première génération, à l'oubli du passé et de ses traditions.

Pourtant, le nouveau modèle culturel grec n'a pas eu le temps de pénétrer en profondeur. Aux marges des expressions de la culture officielle, on observe la survie de cultures régionales. On trouve dans Athènes des quartiers peuplés par des immigrés venant d'une même région, voire d'un même village. Aujourd'hui, les descendants de réfugiés d'Asie mineure et du Pont, les Pontiques (Pontii), réapprennent l'idiome dialectal de la région d'origine de leurs parents. Ces phénomènes ne mettent pas en cause la solidité du creuset grec, mais ils montrent la persistance d'autres cultures." (Georges Prévélakis, ibid., p. 48)