samedi 21 mai 2011

Le séparatisme grec-pontique, le panhellénisme de la Megali Idea et le plan du "front chrétien"

Stéphane Yerasimos, "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 160 :

"L'événement le plus important, entre la révolution de Février et celle d'Octobre, est, toutefois, l'autodémobilisation de l'armée du Caucase, qui fond complètement au cours de l'été et de l'automne 1917. La disparition des autorités russes donne l'occasion aux réfugiés arméniens de revenir dans leurs villages sous la protection des milices arméniennes, ce qui entraîne des actes de vengeance et les représailles des bandes kurdes. L'évolution de la situation militaire inquiète les Arméniens, mais aussi les chefs des missions militaires de l'Entente dans le Caucase. Ainsi, le plan du front chrétien, tenté par les Russes en 1914-1915, sera repris à une plus grande échelle par l'intermédiaire des attachés militaires alliés à Tiflis. Ce front doit comprendre les Grecs du Pont (région de Trabzon), les Géorgiens, les Arméniens et les Nestoriens de la région d'Ourmia."


Paul Dumont, Mustafa Kemal invente la Turquie moderne, Bruxelles, Complexe, 2006, p. 19-21 :

"Les Grecs ont commencé à s'agiter dès les premiers jours de l'occupation [alliée]. Travaillés par la propagande irrédentiste du gouvernement d'Athènes, ils ont mis sur pied une multitude de comités patriotiques et ont ressuscité ici et là, la vieille tradition du banditisme. Depuis la signature de l'armistice de Moudros, l'idée d'une Grande Grèce englobant Constantinople, la Thrace orientale, l'ouest de l'Asie Mineure et peut-être même le littoral pontique ne paraît plus extravagante. Le nombre de ceux qui croient en la réalisation prochaine de la megali idea des nationalistes hellènes ne cesse d'augmenter.

Peuplée de plus de 250 000 Grecs et siège du patriarcat orthodoxe, Istanbul constitue un foyer d'effervescence particulièrement actif. Les irrédentistes, mettant à profit la présence des troupes alliées dans la ville, y publient plusieurs journaux et y animent diverses organisations. L'une de celles-ci, la Mavri Mira, fera à partir du début de l'année 1919 beaucoup parler d'elle. Patronnée par le consulat hellène et le patriarcat, cette organisation se présente officiellement comme une institution de secours aux émigrants. Mais certains de ses membres se consacrent aussi à des activités moins pacifiques. Ils exercent la jeunesse grecque au maniement des armes, organisent les bandes de comitadji et, à l'occasion, n'hésitent pas à lancer des raids contre les villages turcs. 

Les groupes de la Mavri Mira sévissent surtout autour d'Istanbul, dans les provinces égéennes et en Thrace orientale. Dans cette dernière région, deux autres organisations déploient également une grande activité. La première, le « comité de secours hellène », a pour mission essentielle d'aider les agriculteurs grecs à reprendre possession des terres qu'ils ont dû quitter au moment des hostilités. Conçue comme une association d'assistance, elle fournit aux émigrants l'aide financière dont ils ont besoin pour s'équiper et construire, ou reconstruire, leur maison. La seconde, le « comité thrace », est, à l'instar de la Mavri Mira, orientée vers l'action violente. Elle oeuvre ouvertement en faveur du rattachement de la Thrace orientale à la Grèce. Ses bandes armées multiplient les mauvais coups et sèment la terreur dans les campagnes, dans le but avoué de pousser les autochtones musulmans à s'en aller.

Les choses se présentent à peu près de la même manière dans le nord de l'Anatolie, le long du littoral de la mer Noire. Comme dans les autres régions à forte population grecque, l'effondrement de la Turquie a entraîné ici, dès novembre 1918, une vive poussée de fièvre. Les affrontements entre musulmans et chrétiens ont fait en l'espace de quelques semaines des centaines de victimes. Hors des grandes agglomérations, les autorités ottomanes sont absolument incapables d'assurer l'ordre et la sécurité. La campagne et les routes de l'hinterland appartiennent aux bandes de hors-la-loi. Les prélats orthodoxes, en particulier le métropolite d'Amasya Germanos et le métropolite de Trabzon Chrysantos, encouragent les insurgés et défendent leur cause devant les instances internationales. Le « comité du Pont » (une organisation créée vers le début du siècle avec l'appui des missionnaires américains et qui, depuis, n'a cessé de se dépenser en faveur de l'idée d'un Etat pontique autonome) orchestre toute cette agitation : il publie des journaux et des brochures de propagande, lance des mots d'ordre, organise des congrès, assaille de démarches les diplomates des grandes puissances."


Voir également : Trabzon, une pomme de discorde entre les nationalismes grand-grec (Megali Idea) et grand-arménien (Miatsial Hayastan)

Le soi-disant génocide des Grecs micrasiatiques

Le mensonge de l'expulsion d'1,5 million de Grecs d'Anatolie par les kémalistes