lundi 27 juin 2011

Un article éloquent de 2004 sur la mythomanie grecque

Tribune 05/10/2004 à 02h26
Une recette, le mensonge grec.

QUATREMER JeanJEAN QUATREMER journaliste à Libération.

L'Allemagne et la France se seraient évité bien des maux de tête si elles avaient appliqué la recette grecque : le mensonge. En effet, depuis trois ans, ces deux pays se sont fait clouer au pilori pour leur déficit public dépassant le sacro-saint plafond des 3 % du PIB alors qu'il leur aurait suffi de truquer les chiffres des comptes publics et, ainsi, laisser la Commission européenne, gardienne du dogme du Pacte de stabilité et de croissance, dormir tranquille. La Grèce vient de faire la démonstration que Bruxelles n'y aurait vu que du feu. Sans l'audit mené par le gouvernement conservateur grec élu en avril dernier, et révélé le 20 septembre, elle ne se serait pas aperçue que le déficit réel de la Grèce était deux fois supérieur aux chiffres affichés : 4,1 % en 2000 au lieu de 2 %, 3,7 % en 2001 et 2002 au lieu de 1,4 % et 4,6 % en 2003 au lieu de 1,7 %. Pour 2005, le trou des finances publiques hellènes atteindra 5,3 % au lieu des 1,2 % annoncés. Certes, affirme la Commission, cela ne remet pas en cause la qualification de la Grèce pour l'euro puisqu'elle a été admise en janvier 2001 sur la base des chiffres de 1997 à 1999. On peut remarquer que, très opportunément, l'audit ne porte pas sur ces années-là et que tout laisse présager que le mensonge est bien plus ancien. Certes, le mensonge n'est pas total : la Grèce s'est simplement «contentée» de ne pas comptabiliser ses dépenses militaires. Mais si la France avait fait de même et si l'Allemagne avait sorti les dépenses liées à l'unification, ces deux pays ne seraient jamais sortis de l'épure de Maastricht.

Le plus étonnant est le calme olympien avec lequel la Commission mais aussi les partenaires d'Athènes ont accueilli cet événement inouï qui remet en cause le fondement même de l'Union économique et monétaire, la confiance. Même les marchés financiers n'ont pas cillé : non seulement l'euro n'a pas plongé mais il continue depuis à grimper face au dollar. On peut certes se dire que la réaction n'aurait pas été la même si l'un des poids lourds de la zone euro avait été pris la main dans le sac. Mais est-ce si sûr ?

Au fond, n'est-ce pas là la démonstration que les fameux critères de Maastricht (déficit public limité à 3 % du PIB et dette publique contenue à 60 % du PIB) sont totalement bidons et que l'Europe s'est imposée une cure d'austérité à marche forcée totalement infondée ? Ce que les banquiers centraux ont vendu aux gouvernements au début des années 90, c'est qu'il fallait des finances publiques saines pour faire la monnaie unique. Pour ce faire, ils ont littéralement inventé des «critères de convergence» afin que la qualification des pays ne se fasse pas seulement sur des critères politiques. Au passage, il faut remarquer que cela n'a pas empêché la Belgique, l'Italie et la Grèce de se qualifier avec des dettes supérieures à 100 % du PIB. Aujourd'hui, la démonstration est faite que le dépassement des 3 % n'a guère d'effet sur le niveau de l'euro face aux autres monnaies : l'Allemagne et la France sont hors des clous depuis trois ans et la Grèce n'a sans doute jamais été dedans sans que le niveau de l'euro en souffre. Au fond, ce qui semble compter pour les marchés, c'est la volonté politique de faire une monnaie ensemble. Le reste n'est que billevesées et croquemitaines de banquiers centraux qui ont toujours cherché à contrôler des gouvernements qu'ils soupçonnent d'être prodigues par nature.

Deux autres leçons peuvent être tirées du mensonge grec : il ne sert à rien de réformer le Pacte puisqu'il n'est en rien la garantie d'une monnaie stable. Mieux vaut le laisser dans le cercueil dans lequel il repose et plutôt encourager les gouvernements à coordonner leur politique économique. Quant à la Commission, elle a, une nouvelle fois, démontré son incapacité à assumer un rôle dans la gouvernance économique de l'Union : après avoir conduit le Pacte à sa mort à force de rigorisme juridique, elle n'a pas su voir qu'on la roulait dans la farine. Bref, il va falloir repenser sérieusement les fondements de l'Union économique et monétaire.
Source : http://www.liberation.fr/tribune/0101504185-une-recette-le-mensonge-grec