mercredi 21 septembre 2011

Le choix : tutelle des Européens civilisés ou faillite inévitable de la Grèce inutile

mardi 20 septembre 2011
Grèce: La tutelle ou la faillite

Que faire pour aider la Grèce à sortir du marasme ? « Si on n’est pas capable de résoudre le problème d’un pays qui pèse 2 % du PIB de la zone euro, alors tout bascule. Car ce cela remettra en cause tout le projet de stabilisation et d’intégration du continent européen que l’on poursuit depuis 1950 », estime ce responsable européen qui a requis l’anonymat. « La Grèce est un problème modeste, mais c’est un détonateur dans un vaste explosif ». Plusieurs solutions pour redresser les comptes publics grecs sont envisageables. Décryptage.

* Le défaut de paiement

Pour les marchés, c’est acquis, le défaut grec aura bien lieu. Plusieurs partis – surtout minoritaires — de la droite et de l’extrême droite européenne, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Autriche, en Slovaquie ou en Finlande militent aussi pour cette solution extrême. Accompagnée ou non d’une sortie de l’euro, c’est selon. Mais la faillite, qui permettrait d’alléger la dette grecque, qui atteint 350 milliards d’euros pour un pays de 11 millions d’habitants (160 % de son PIB), est fermement écartée par la Banque centrale européenne (BCE), la Commission, les gouvernements de la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI). Un défaut de paiement de la Grèce « n’est pas une hypothèse de travail, ce n’est pas notre stratégie », a martelé hier François Baroin, le ministre français des Finances. « Ce n’est pas une option », assène un haut responsable de la zone euro.

Certes, la dette grecque est déjà, de facto, en cours de restructuration : les détenteurs d’actions grecques qui les vendent à la BCE se prennent une tôle de plus de 50 % sur la valeur nominale de leurs titres. Surtout, un programme d’échanges de bons d’État grec est en cours, les investisseurs privés acceptant « volontairement » de perdre en moyenne 21 % de la valeur de leurs titres contre de nouvelles obligations sécurisées (soit une vingtaine de milliards d’économie pour la Grèce).

Mais une faillite irait bien au-delà : du jour au lendemain, la Grèce n’aurait tout simplement plus les moyens de payer ses dépenses (par exemple le salaire des fonctionnaires) et cela déclencherait la faillite des banques, les détenteurs de dépôts plaçant leurs avoirs dans des établissements plus sûrs (« bank run »). Les banques européennes exposées à la dette grecque souffriraient aussi et il faudrait les recapitaliser en urgence. Bref, les Grecs, mais aussi les Européens, vivraient des heures terribles.

Athènes n’ayant déjà plus accès aux marchés, le défaut de paiement ne pourrait être décidé que par ses actuels bailleurs de fonds, l’UE et le FMI, lassés par l’absence de mise en œuvre des réformes annoncées. Le problème est qu’une faillite est lourde de dangers : les investisseurs et les détenteurs de dépôts dans les pays de la périphérie de la zone euro (Irlande et Portugal, actuellement sous assistance financière de l’Union, mais aussi Espagne et Italie, la sixième économie du monde) les fuiraient immédiatement, précipitant ainsi des faillites en cascades. Et l’Allemagne et la France n’auraient pas les moyens de les aider, sauf à être touchée à leur tour par la vague de panique. On comprend pourquoi la faillite fait peur.

* Placer la Grèce sous administration européenne

C’est la politique adoptée par la zone euro et le FMI depuis deux ans. En échange de réformes structurelles et d’économies budgétaires, ils fournissent au pays les liquidités dont il a besoin pour assurer ses fins de mois. Le problème est qu’Athènes n’a pas vraiment mis en œuvre les lois adoptées, faute d’une machine administrative efficace : il ne sert à rien, par exemple, d’annoncer des hausses d’impôts si ceux-ci ne sont pas perçus ou de promettre des privatisations si celles-ci ne sont pas effectuées. Hier, Bob Traa, le représentant permanent du FMI en Grèce, a ainsi expliqué qu’il fallait réformer d’urgence l’administration fiscale, augmenter les impôts ne servant à rien.

« Dès le départ, nous aurions dû être sur place de façon permanente afin de vérifier que chaque réforme était concrètement appliquée et non nous contenter de belles paroles », reconnaît un diplomate européen : « Il faut une main de fer pour les aider à bâtir un État en échange de notre aide ». Jean-Claude Juncker, le président de l’Eurogroupe et premier ministre luxembourgeois, avait déjà annoncé la couleur début juillet : « la souveraineté de la Grèce sera énormément restreinte ». Didier Reynders, le ministre belge des Finances, l’a répété samedi : « il faudra probablement les mettre sous tutelle d’une certaine façon ».

Déjà, les privatisions seront effectuées par un organisme indépendant qui comprendra des Européens afin d’éviter des détournements de fonds. De même, les aides régionales, qui seront désormais versées sans participation grecque, seront directement gérées par une « task force » communautaire présente sur place. Il est clair qu’à terme il faudra aller plus loin pour aider les Grecs à construire un État. Hier, le land allemand de Basse-Saxe a ainsi proposé d’envoyer sur place des experts. Ce n’est qu’un début.

Une fois le pays remis sur les rails, la zone euro n’aura sans doute d’autre choix que de faire cadeau de tout ou partie de l’aide financière accordée à la Grèce, c’est-à-dire effacer sa dette, comme on le reconnaît dans les coulisses. En clair, il y aura une sorte de « défaut » dont la facture sera supportée par les contribuables européens et non par les investisseurs. « La Grèce est une faute collective et nous devons l’assumer collectivement », reconnaît un diplomate.

* Créer un « Trésor européen »

« On n’y échappera pas, il faut en être conscient », affirme un haut responsable européen sous couvert d’anonymat : « c’est la prochaine étape ». En clair, la zone euro devra lancer des obligations européennes (« eurobonds »), afin que les marchés ne puissent plus attaquer tel ou tel pays et fragiliser ainsi l’ensemble de la zone euro. Un marché de la dette européenne aurait quasiment la taille du marché américain et offrirait une sécurité incomparable aux investisseurs. Cette idée, dont la paternité revient à Jean-Claude Juncker, est défendue par l’Italie, la Belgique, mais aussi la France. L’Allemagne, qui y reste officiellement opposée, se fait moins virulente, d’autant que les socialistes et les Verts militent ouvertement pour leur création. Les « eurobonds » impliquent un saut fédéral afin d’assurer une vraie tutelle sur les budgets nationaux et un contrôle démocratique des décisions prises à Bruxelles. Le 14 septembre, Franco Frattini, le chef de la diplomatie italienne, n’a pas hésité à appeler un chat un chat : « l'Italie est prête à abandonner autant qu'il le faudra sa souveraineté pour créer un réel gouvernement central européen ». C’est seulement à ce moment-là que la page de la crise de la dette souveraine sera définitivement tournée.



N.B.: article paru ce matin dans Libération, version longue
Source : http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2011/09/gr%C3%A8ce-la-tutelle-ou-la-faillite.html