mardi 6 septembre 2011

Le lucide Jean-Marc Vittori ne veut pas payer la facture des Grecs

06/09 | 07:00 | Jean-Marc Vittori |

Mon problème avec la facture grecque

Je ne suis pas d'accord.

Les députés s'apprêtent à entériner le plan de sauvetage de la Grèce, décidé par les gouvernants européens en juillet. Mais je ne suis pas d'accord.


Que l'on s'entende bien. La solidarité européenne doit se traduire en actes. Même si la chute des Grecs est relative sur le plan économique (cette année, le revenu par tête sera au niveau de 2005 en Grèce et de 2006 en France), il est normal de payer davantage d'impôt pour soutenir un peuple dans le malheur. J'ai toutefois du mal à me résoudre à payer pour tous les Grecs. A financer par exemple les cheminots. A en croire l'enquête hallucinante de Michael Lewispubliée dans le magazine « Vanity Fair » en novembre dernier, les salariés de la compagnie publique ferroviaire toucheraient en moyenne... 5.000 euros par mois. Ca coûterait moins cher à l'Etat de transporter tous les voyageurs en taxi. J'ai encore plus de mal à me dire que mon argent va secourir des riches Grecs qui fraudent massivement l'impôt. Avec Google Map, l'outil du moteur de recherche sur Internet qui donne accès à de magnifiques photos aériennes, des inspecteurs ont découvert l'an dernier 50.000 piscines non déclarées, échappant donc à l'impôt sur les piscines. Ce n'est qu'une tricherie parmi d'autres. Je ne vois pas pourquoi je paierais plus d'impôt pour que des gens plus riches que moi continuent d'en payer moins.

Inutile cependant de nier la triste réalité. Des millions de Grecs vivent un enfer et je suis prêt à contribuer à un dispositif qui leur viendrait en aide. Mais ce n'est pas du tout ce que vont faire nos chers députés. Ils vont débloquer de l'argent pour acheter des obligations émises par l'Etat grec. Ces obligations perdront ainsi moins de valeur que si les dirigeants des autres pays de la zone euro n'avaient décidé d'agir. Or à qui appartiennent ces obligations ? D'abord aux épargnants grecs. C'est-à-dire aux riches Grecs (à Athènes comme ailleurs, l'essentiel du patrimoine se concentre dans les mains d'une petite minorité), ceux-là mêmes qui sont si nombreux à gruger le percepteur. Ensuite, ces obligations plombent les comptes des banques européennes. Mais je ne vois pas pourquoi je paierais à leur place. Surtout qu'elles ont recommencé à verser des milliards d'euros de dividendes à leurs actionnaires. Et si nombre d'entre elles ont licencié, elles continuent de payer dirigeants et employés encore en poste davantage que n'importe quel autre secteur économique. Enfin, ces obligations encombrent les sicav et autres placements collectifs des Européens. Mais pourquoi le contribuable que je suis doit-il voler au secours des épargnants ? Au nom de quelle justice ?

Pis encore : mon beau pays n'ayant pas d'argent, il va emprunter 32 milliards d'euros pour régler sa facture. Autrement dit, je vais payer des impôts non seulement pour sauver les épargnants qui ont acheté de la dette grecque, mais aussi pour verser des intérêts à d'autres épargnants qui achèteront de la dette française. Au taux d'intérêt actuel, il y en aura pour 10 milliards supplémentaires (3 % sur dix ans). Au total, nous allons payer autour de 40 milliards, soit plus des deux tiers de ce que rapporte l'impôt sur le revenu. Si seul cet impôt est actionné (il serait normal de ponctionner les Français les plus aisés), cette histoire me coûtera plus de 10.000 euros. Bien sûr, Athènes nous remboursera. Ce qui devrait ultérieurement alléger ma facture fiscale. Mais si c'était sûr, pourquoi les Finlandais exigeraient-ils des garanties en béton pour prêter à peine plus d'un milliard aux Grecs  ?

A tout prendre, ou plutôt à tout perdre, j'aurais préféré payer sous ma casquette d'épargnant. Cela aurait été plus logique. Il y a quelques années, j'ai été viré de mon travail comme un malpropre par un monsieur qui s'est lui-même fait virer comme un malpropre un peu plus tard. Ayant touché des indemnités, j'avais couru les placer en demandant à ma banquière, M me Gonzalez, le placement le plus sûr qui soit - il s'agissait de ma seule épargne financière. Elle m'a vendu des sicav farcies aux obligations publiques en expliquant que je ne gagnerais pas grand-chose (sur ce plan-là, je n'ai pas été déçu). Je me résignerais malgré tout à perdre une partie de ce capital : le risque zéro n'existe pas dans la finance. Mais pourquoi donc payer plus d'impôt ? Pour sauver un système qui semble déborder d'argent ? Je ne suis pas d'accord. Dans les mois à venir, d'autres citoyens le diront avec leur bulletin de vote, en France et ailleurs en Europe. Ca risque de ne pas être joyeux.
Source : http://www.lesechos.fr/opinions/chroniques/0201586862501-mon-probleme-avec-la-facture-grecque-214834.php