mercredi 5 octobre 2011

Le nettoyage ethnique des Chypriotes turcs par les Chypriotes grecs (1960-1974)

André-Louis Sanguin, "Nettoyage ethnique, partition et réunification à Chypre", Revue Géographique de l'Est, vol. 45/1, 2005 :

"II. Le premier nettoyage ethnique et le séparatisme chypriote turc (1960-1974)

Le 13 août 1960, la Grande-Bretagne accorda l’indépendance à Chypre, assortie d’une Constitution agréée par les leaders des deux communautés (l’archevêque Makarios pour les Grecs comme Président de la République et le docteur Küçük pour les Turcs comme Vice-Président) et pour laquelle la Grande-Bretagne, la Grèce et la Turquie se portaient garantes. Cette constitution, boiteuse et bancale, se voulait un compromis entre la position grecque favorable à l’Enosis (rattachement à la mère-patrie) et la position turque favorable au Taksim (partition de l’île entre une zone grecque et une zone turque). Elle établissait donc un État bi-communautaire où les Chypriotes turcs étaient reconnus comme une communauté politique (et non comme une minorité !) avec des droits spéciaux qui dépassaient largement leur proportion démographique par rapport à la majorité grecque (15 sièges sur 35 au Parlement, 30 % des emplois dans la fonction publique, 40 % des emplois dans l’armée). Elle laissa les Chypriotes grecs déçus et les motifs de friction entre les deux communautés ne firent que grandir. Makarios présenta l’indépendance comme une étape vers l’Enosis, ce qui était inacceptable pour les Chypriotes turcs. Le 30 novembre 1963, Makarios proposait des amendements à la Constitution, dans un sens plus unitaire ; ce que les députés chypriotes turcs du Parlement ne pouvaient accepter et, conséquemment, ils démissionnèrent en bloc du Parlement. En 1963, chaque communauté avait reconstitué ses milices. Le choc semblait inévitable. Il surgit le 21 décembre 1963 à la suite d’un incident entre policiers grecs et des civils chypriotes turcs dans Nicosie. L’embrasement se propagea à toute l’île. Les forces grecques (police et milices) isolèrent les villages et les quartiers turcs afin que ceux-ci ne puissent recevoir d’aide de l’extérieur. Ici ou là, une véritable « chasse aux Turcs » se déroula. Après cette semaine sanglante, dénommée par les Turcs kanli Noel (la Noël sanglante), le bilan s’élevait à 334 morts, en majorité turcs. Le gouvernement central n’avait rien fait pour assurer la sécurité des Chypriotes turcs. Un cessez-le-feu fut proclamé le 30 décembre et les soldats britanniques se placèrent en force d’interposition dans Nicosie et dans d’autres agglomérations. La rupture était consommée sur le plan politique et sur le plan géographique. Sur le plan politique, le gouvernement à majorité grec expulsa tous les fonctionnaires turcs qui étaient encore en poste tandis que les dirigeants de la minorité turque quittèrent toutes les institutions de la République (vice-présidence et ministères) et proclamèrent un gouvernement séparé. Par une politique d’obstruction constitutionnelle, ils se mettaient en marge de la légalité.

Victimes d’un nettoyage ethnique orchestré par les extrémistes de la majorité grecque, la minorité turque abandonna des dizaines de villages et se regroupa dans 45 enclaves où les transferts de population furent organisés par le TMT (figure 2). Fin 1964, c’était 100 000 Chypriotes turcs, réinstallés dans ces enclaves, qui vivaient sous le contrôle d’une administration non reconnue par le gouvernement légal et qui porta le nom de PTCA (Administration Provisoire Chypriote Turque), financée et appuyée par la Turquie. Le Conseil de Sécurité des Nations Unies déclara ne reconnaître comme seule autorité légale de l’île que le gouvernement de la République où ne siégeait plus que des Chypriotes grecs. En mars 1964, une force de 6 000 Casques Bleus des Nations Unies s’installa à Chypre et mit en place la fameuse Green Line à Nicosie (ligne de séparation entre les deux communautés dans la capitale) tout en entourant les enclaves turques afin de les protéger. L’État bicommunautaire, conçu par la Constitution de 1960, venait de voler en éclats. La partition était consommée sous le double effet du nettoyage ethnique et du séparatisme du PTCA. Sur la base d’une population turque dorénavant regroupée dans 45 enclaves, les leaders du PTCA réclamèrent une solution territoriale proche du Taksim : transformer Chypre en État fédéral avec deux communautés géographiquement séparées et installées dans des cantons ethniques. Il ne restait plus que 9 000 Chypriotes turcs dans la zone gouvernementale (Patrick, 1976)."

Voir également : Le sort des Turcs tombés à la merci des Grecs

Conflit chypriote : 500 Chypriotes turcs disparus en 1963-1974

Chypre, 1963 : le bain de sang de la "Semaine noire"

Chypre : pourquoi l'intervention turque ?

Chypre : la question du patrimoine culturel de l'île

Chypre : la question du patrimoine culturel de l'île (2)

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec