mercredi 5 octobre 2011

Le traitement historiographique de la question de la violence contre les minorités en Grèce

Nikos Sigalas et Alexandre Toumarkine, "Ingénierie démographique, génocide, nettoyage ethnique. Les paradigmes dominants pour l’étude de la violence sur les populations minoritaires en Turquie et dans les Balkans", European Journal of Turkish Studies, 7 | 2008 :

"IV. Le traitement de la question de la violence sur les populations minoritaires en Grèce

Le cas de la Grèce, qui occupe avec l’Empire ottoman et la Turquie, de par le nombre des articles qui la concernent, une place privilégiée dans ce dossier, est différent de la plupart des autres pays balkaniques. Les études concernant la violence de masse sur les minorités dans ce pays étaient plutôt rares avant la publication de ce dossier. Ceci malgré le développement, depuis les années 1990, en Grèce, des études minoritaires, sous l’influence des trois événements importants du début de cette décennie : le pogrom contre les Musulmans de Komotini (en turc Gümulcine) de 1990 (Yannopoulos & Psaras 1990) ; l’émergence en 1991-1992 du différent macédono-grec ; et le début de la grande immigration albanaise en Grèce, qui a changé la donne des relations gréco-albanaises gelées pendant 40 ans. C’est le choc qu’ont provoqué ces trois événements sur un certain nombre de jeunes chercheurs (encore étudiants au début des années 1990) qui est à l’origine de la fondation en 1996 du Centre d’Étude des Groupes Minoritaires (KEMO), centre qui a donné une importante impulsion à l’étude des minorités en Grèce. Les membres du KEMO ont surtout pris comme objets d’étude des formes de violence administrative (brute ou symbolique), telle la restriction des droits minoritaires, l’oppression voire l’interdiction de l’expression en langues minoritaires et l’occultation de la diversité ethnoculturelle de la population grecque, en laissant largement de côté l’étude de la violence de masse. Le KEMO a commencé à travailler sur les questions de la violence de masse en organisant un colloque à l’Université Panteion en 2008 sur le sujet, tabou en Grèce, de l’expulsion des Chams (Albanais musulmans d’Épire). Ce colloque a soulevé une très grande réaction des média grecs.

Pourquoi l’historiographie des violences de masse de la première moitié du siècle contre les populations minoritaires occupe-t-elle en Grèce une place relativement faible, par rapport à la Turquie et à la plupart des autres pays des Balkans ? La raison principale semble être que ces violences, occultées par l’idéologie d’État, n’ont pas constitué, dans les années 1990, un enjeu politique national ou international important – comme c’était le cas de la question arménienne et, d’une façon différente de la question kurde, pour la Turquie ; ou encore des massacres qui ont eu lieu pendant les guerres de Yougoslavie, pour la plupart des autres pays balkaniques. Car c’est surtout l’internationalisation de ces questions qui a été la force motrice de leur constitution, d’abord en enjeux de mémoire et en enjeux politiques, puis en objets d’étude – les liens entre les champs politique et académique s’avérant très étroits.

Certes, la violence de masse contre les populations minoritaires a intéressé dans les années 1990 et 2000 un certain nombre de chercheurs et intellectuels de gauche, qui s’étaient à l’origine penchés sur la violence de l’État grec contre les communistes. Les références qui s’imposent ici sont l’intellectuel central de la « gauche du renouveau » grecque que fut Angelos Elephandis, trois historiens proches de celui-ci (Giorgos Margaritis, Spyros Karavas et Léonidas Embiricos), le milieu de la revue Scholiastis dont est issu le journaliste et historien Tassos Kostopoulos, le juriste et historien Lambros Baltsiotis, l’anthropologue Georgia Kretsi et enfin Dimitris Lithoxoou, personnage controversé, mais également très important.

Le rôle d’Angelos Elephandis est central tant par ses interventions dans la presse et dans la revue Politis qu’il dirigeait, que du fait qu’il a favorisé le débat sur la violence contre les minorités parmi les nombreux intellectuels et historiens qui lui étaient proches. Le recueil d’articles sur les Juifs grecs et les Chams albanais d’Épire que Margaritis a publié en 2005 fut le premier livre important sur la violence de masse contre les minorités en Grèce publié par un universitaire grec (Margaritis 2005). Spyros Karavas pour sa part a publié plusieurs études importantes sur les dimensions démographiques de la politique suivie par la Grèce dans la question macédonienne et sur les violences perpétrées par les bandits grecs pendant la lutte des bandes de 1904-1908 (Karavas 2002, 2003). Léonidas Embiricos a fait le lien entre le milieu intellectuel rassemblé autour d’Angelos Elephandis et le KEMO, dont il est l’un des membres fondateurs. Le long entretien qu’il nous a accordé pour ce dossier (Embiricos n.p.), auquel il a annexé des riches matériaux d’archives, éclaire sous des angles différents l’expulsion des Slaves exarchistes de la région de Kilkis, en redonnant à cet événement occulté au sein de l’historiographie grecque – à l’exception notable de Kostopoulos – une place centrale dans l’histoire grecque des guerres balkaniques. Kostopoulos a, depuis le début des années 1990, balisé le terrain par ses nombreux articles sur les minorités, y compris sur la violence de masse perpétrée par l’État sur ces dernières, dans le quotidien Eleyterotypia. Il a été également un des journalistes grecs qui ont le plus systématiquement couvert les événements des guerres de Yougoslavie et l’un des principaux agents de la diffusion de la notion de nettoyage ethnique en Grèce. Pourtant, ses premiers travaux académiques concernant les minorités étaient consacrés à la répression de la langue slavo-macédonienne (Kostopoulos 2000) et à l’enjeu de pouvoir qu’a constitué la dénomination des Slaves macédoniens par les gouvernements grecs (Kostopoulos 2004). C’est en 2007 que Kostopoulos a publié un livré intitulé Guerre et nettoyage ethnique. Le côté oublié d’une croisade nationale de dix ans 1912-1922, qui constitue la première grande synthèse grecque sur la violence ethnique (Kostopoulos 2007). S’appuyant sur de riches matériaux d’archives, ce livre met en lumière les violences commises par le gouvernement et l’armée grecs contre les populations civiles pendant les guerres balkaniques et la campagne d’Asie Mineure. Son grand mérite est de replacer la question de la violence contre les populations civiles aussi bien dans un contexte balkanique (l’auteur ayant une bonne connaissance de la bibliographie et des archives bulgares et macédoniennes) que dans un contexte ottoman. Il met ainsi l’accent sur la dialectique entre les pratiques de violence des différents États impliqués dans les guerres balkaniques, la Première Guerre mondiale et la guerre gréco-turque de 1919-1922, en permettant de sortir du cloisonnement des perspectives historiographiques nationales. Lambros Baltsiotis, membre fondateur du KEMO, a mené d’importantes recherches sur l’histoire de l’albanophonie en Grèce et travaille actuellement sur les Albanais Musulmans d’Épire, les Chams, violemment expulsés du territoire grec en 1944 (Baltiosis n.p.). Très importantes pour l’historiographie sur les Chams, y compris pour les persécutions qu’ils ont subies après 1913 et leur expulsion, sont également les recherches de Georgia Kretsi (2003). Enfin Dimitris Lithoxoou, marginalisé même parmi les intellectuels de gauche à cause de son engagement politique en faveur d’une identité nationale/minoritaire macédonienne des Slaves macédoniens de Grèce (cf. Embiricos n.p.), est le premier à avoir mis l’accent aussi bien sur les manipulations démographiques et historiographiques grecques au sujets des minorités (Lithoxoou 1991) que sur la violence que les bandits grecs avaient exercé sur les populations civiles slaves macédoniennes pendant le conflit de bandes que l’historiographie grecque officielle appelle « lutte macédonienne » (Lithoxoou 1998).

Ces contributions n’ont pas beaucoup influencé le milieu académique grec. Celui-ci a été beaucoup plus profondément marqué par la polémique déclenchée dans les années 2000 autour de la thèse de Stathis Kalyvas (Kalyvas 2006) sur la violence de la gauche pendant la guerre civile grecque. Aussi bien Giorgos Margaritis que Tassos Kostopoulos, mentionnés ci-dessus, ont pris une part active à cette polémique.

Ainsi, par la richesse des ses articles concernant la Grèce, ce dossier pourrait renouveler le débat sur la violence de masse contre les populations minoritaires et les groupes ethniques dans ce pays. Mais l’apport principal de ces articles dans le cadre du dossier est qu’ils contribuent à décloisonner le débat sur la violence ethnique, débat qui reste aujourd’hui, en Turquie comme en Grèce, limité dans les cadres de l’histoire nationale. Car, d’une part, ils apportent à ce dossier une perspective comparatiste et, de l’autre, y introduisent la problématique très pertinente de la transmission des pratiques de violence à travers le conflit. Ainsi, certaines contributions de ce dossier reviennent sur la centralité de l’affaire macédonienne (cf. Adanır 1979), non seulement pour la culture politique jeune turque, mais aussi pour la transmission des pratiques de violence qui se sont cristallisées en Macédoine, à travers la lutte des bandes bulgares, grecques, serbes, turques et albanaises (1904-1908), les guerres balkaniques (1912-1913) et les migrations forcées qui les ont suivies (Embiricos n.p., Sigalas n.p.). Selon ces auteurs, la longue expérience de violence en Macédoine contribue à brutaliser le rapport de la politique à la population et engendre des pratiques de « déterritorialisation » des populations « minoritaires » (telles que le massacre, l’expulsion, le déplacement forcé et l’échange de populations) qui sont transférées ensuite, à une échelle, il est vrai, beaucoup plus large, dans l’espace anatolien, à travers leur adoption par le gouvernement du Comité Union et Progrès (CUP) et l’échange gréco-turc de populations. L’article de Tassos Kostopoulos dans ce dossier se joint à celui d’Erol Ülker pour expliquer que ces politiques ne s’arrêtent pas après la fin des conflits, après l’expulsion ou l’échange des populations, mais qu’elles continuent, en changeant de registre, pour prendre la forme de projets d’assimilation des populations considérées dangereuses pour la sécurité du territoire national ; le moyen principal de cette assimilation étant souvent l’implantation parmi ces populations « dangereuses » des réfugiés jugés fidèles à l’État (Kostopoulos n.p. ; Ülker 2008). Tandis que le manuscrit de Lambros Baltsiotis sur les Chams montre comment ces projets, et les pratiques qui en découlent, préparent le terrain pour la réémergence de la violence brutale dans des conditions de guerre (Baltsiotis n.p.). Enfin l’article de Yannis Bonos sur l’émigration de Musulmans de Thrace occidentale en Turquie, analyse les conditions du passage sous silence, au sein même du groupe minoritaire, de cet événement important. Il relève ainsi la question – fondamentale pour la plupart des événements qui sont étudiés dans ce dossier – des conditions politiques de la mémoire et de l’oubli (Bonos n.p.).

Pour revenir à la question des paradigmes historiographiques, la marginalité, par rapport au milieu académique grec, de l’historiographie concernant la violence sur les populations minoritaires, a comme résultat l’absence de débat conceptuel autour de la question. À en juger pourtant d’après les contributions sur la Grèce qui sont comprises dans ce dossier, deux d’entre elles font usage systématique du concept de nettoyage ethnique (Kostopoulos n.p. ; Baltsiotis n.p.), qui apparaît aussi dans une troisième (Embiricos n.p.), tandis qu’une seule discute son objet également en termes d’ingénierie démographique, qui ne constitue pour autant son prisme d’analyse principal (Bonos n.p.). Par ailleurs, Kostopoulos dans l’introduction de son livre Guerre et nettoyage ethnique mentionné ci-dessus défend l’utilité du concept de nettoyage ethnique qui exprime un degré de violence intermédiaire entre la guerre milicienne et le génocide (Kostopoulos 2007 : 18-20). Les chercheurs grecs semblent ainsi être davantage disposés à employer les termes dans lesquels la question de la violence sur les populations minoritaires à été posée dans le conflit yougoslave que le paradigme d’ingénierie démographique. Ce paradigme reste ainsi, en ce qui concerne l’aire géographique prise en considération par ce dossier, le propre du domaine des études turques et ottomanes et plus précisément, comme nous allons voir plus bas, d’un versant spécifique de ce domaine."

Voir également : Le nettoyage ethnique des Chypriotes turcs par les Chypriotes grecs (1960-1974)

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