dimanche 13 novembre 2011

La barbarie de la tourbe grecque en 1912-1913

Joëlle Dalègre, Grecs et Ottomans, 1453-1953 : de la chute de Constantinople à la disparition de l'empire ottoman, Paris, L'Harmattan, 2002, p. 232-233 :

"Les Etats des Balkans préparent à partir de 1909 une action coordonnée contre l'Empire [ottoman] ; Serbie et Bulgarie parviennent à une alliance militaire en mars 1912, Grèce et Bulgarie s'accordent difficilement en septembre. La guerre éclate en octobre 1912, Monténégro, Serbie, Bulgarie, Grèce s'unissent contre l'Empire Ottoman. Les Serbes atteignent Ochrid et Durazzo (Durrës), les Bulgares, très efficaces, encerclent Andrinople dès la fin du mois d'octobre ; la flotte grecque empêche l'acheminement des renforts turcs et débarque successivement dans toutes les îles de l'Egée orientale avant d'atteindre la côte thrace ; une partie de l'armée grecque parvient à Salonique le 8 novembre, tandis que d'autres régiments mettent le siège devant Ioannina ; l'Italie en profite pour s'emparer du Dodécannèse. Le grand vizir ne peut que demander un armistice ; une conférence de paix se tient à Londres, mais les exigences des Alliés sont telles que la Porte refuse tout accord ; la guerre reprend donc en février 1913, les Grecs prennent Ioannina, les Bulgares Andrinople, et l'Empire doit céder.

Le 30 mai 1913 il abandonne donc toutes ses possessions européennes à l'ouest d'une ligne Enos-Midia. Reste alors à partager le terrain gagné entre les vainqueurs, mais leur désaccord est total. Le 29 juin 1913 la Bulgarie prend l'initiative d'attaquer les lignes serbes et grecques, les deux pays sont alors rejoints par les Roumains et les Ottomans, et la Bulgarie, submergée, doit un mois plus tard demander l'armistice. Le 10 août 1913 la paix est signée à Bucarest ; les Grecs y obtiennent la majeure partie de la Macédoine, la Porte reconnaît l'enosis de la Crète et cède les îles de l'Egée, les Bulgares annexent la côte thrace du Nestos à l'Evros (la Thrace dite occidentale).

Ces guerres sont marquées par d'innombrables exactions, massacres, viols, confiscations, incendies de villages commis par les armées battant retraite, les bandes d'irréguliers de tous bords et tous ceux qui ont de vieux comptes à régler. Grecs et Bulgares adressent aux puissances des mémoires décrivant les atrocités commises par l'adversaire, mais ne sont pas les seules victimes : "La fin du combat fut le signal d'actes de brigandage sans exemple commis non de la part des vainqueurs, mais de celle de la tourbe de la population grecque indigène. Une foule forcenée se porta dans les quartiers musulmans. Le konak du gouverneur, la mairie, le bureau de poste furent mis à sac, les meubles éventrés, les documents lacérés. Les maisons turques désertes, en grand nombre, furent envahies, le mobilier enlevé, toute espèce d'ustensiles emportés " ; ainsi l'instituteur juif de Didymoticho décrit-il la situation à ses correspondants de l'Alliance Israélite à Paris en octobre 1912. Il dépeint la ruine des paysans, les champs dévastés, les villages turcs proie des flammes, les comitadjis qui ont perpétré des viols collectifs de jeunes musulmanes, baptisé de force des Pomaques. En 1919 les Français constatent que plus d'une vingtaine de villages de la région n'ont pas été reconstruits depuis 1912 et que la majorité des autres parviennent à peine à assurer leur subsistance.

Les guerres jettent dans la boue d'hiver des sentiers macédoniens des milliers d'êtres humains qui suivent les flux et reflux des armées. La paix provoque d'autres déplacements ; certains préfèrent rejoindre leur Etat "de référence", d'autres sont chassés. C'est le cas en Thrace occidentale où la Bulgarie pratique une bulgarisation musclée avec prêtres exarchistes et instituteurs bulgares obligatoires, incorporation des jeunes et interdiction de parler le grec, obligation faite aux commerçants de se déclarer "Bulgares", installation de Bulgares venus de la Macédoine grecque. Les réfugiés "Turcs" envahissent Andrinople et Constantinople, les services officiels prennent en charge près de 300 000 personnes entre 1912 et 1915 (dont 120 000 viennent de Grèce) ; 15 000 Bulgares quittent la Grèce, 10 000 Grecs arrivent de la Macédoine serbe ; en 1913 quelques milliers de musulmans et au moins 50 000 Grecs quittent la Thrace occidentale."

 Voir également : Le sort des Turcs tombés à la merci des Grecs

Salonique, 1912 : les exactions de l'armée grecque contre les populations non-orthodoxes

La brutalisation entraînée par les Guerres balkaniques (1912-1913), elles-mêmes provoquées par les Etats chrétiens-orthodoxes (Grèce, Serbie, Bulgarie)

Les conséquences désastreuses de l'agression coordonnée par les Etats grec, bulgare et serbe contre l'Empire ottoman (1912-1913)

La christianisation-grécisation forcée des enfants turcs musulmans par les stato-nationalistes grecs

Intolérance grecque-orthodoxe vis-à-vis des populations non-orthodoxes

Le traitement historiographique de la question de la violence contre les minorités en Grèce

Le nettoyage ethnique des Chypriotes turcs par les Chypriotes grecs (1960-1974)

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L'oppression religieuse en Grèce

Oppression des minorités et irrédentisme : l'europhobie violente du nationalisme grec

Les exactions des andartes grecs dans le sud de l'Albanie en 1914

L'antagonisme gréco-slave

La Grèce indépendante de 1833 : un territoire déjà épuré de ses musulmans

Expulsion, hellénisation et oppression des Albanais par le stato-nationalisme grec

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec