mardi 1 novembre 2011

La christianisation-grécisation forcée des enfants turcs musulmans par les stato-nationalistes grecs

Yves Ternon, Guerres et génocides au XXe siècle : architectures de la violence de masse, Paris, Odile Jacob, 2007, p. 117-118 :

"Les deux guerres des Balkans [1912-1913] ont mis un terme au système politique qui, pendant cinq siècles, a maintenu dans l'inégalité musulmans et non-musulmans tout en préservant les identités religieuses et culturelles des communautés chrétiennes. Désormais, le clivage n'est plus religieux mais national. Ces guerres ont révélé la violence potentielle des identités nationales, une somme de ressentiments, de haines et de peurs accumulés pendant des siècles d'apparente soumission. Elles ont aussi permis de tester la puissance de destruction d'une guerre totale qui frappe les populations civiles et ne fait pas de distinction entre l'ennemi extérieur et un ennemi intérieur. (...)

Tous les interdits ont été violés pendant ces guerres, aucun règlement n'a été respecté. Ces crimes de guerre sont révélés par la fondation Carnegie.
Cet organisme de bienfaisance, fondé aux Etats-Unis en 1911, envoie dans les Balkans une commission d'enquête présidée par le baron Paul d'Estournelles de Constant, qui a été à La Haye un des trois délégués plénipotentiaires de la France. Le rapport de cette commission est remis en février 1914. Il confirme les récits d'atrocités faits par les correspondants de guerre. Les membres de la commission, qui représentent les Etats-Unis et les puissances, ont analysé l'évolution de ces violences. Lorsque les armées alliées balkaniques pénètrent en territoire ottoman, elles sont animées d'un esprit de revanche, surtout les Bulgares, (...). Ils exécutent des civils turcs : logique de massacre. Les soldats grecs ont reçu l'ordre de détruire les populations musulmanes, sans distinction d'âge ni de sexe, sauf les enfants assez jeunes pour recevoir une éducation grecque : logique génocidaire. Les Serbes, comme les Monténégrins, s'en prennent aux civils albanais. Au Kosovo, des villages sont incendiés, la population massacrée « en vue de transformer totalement le caractère ethnique des régions habitées exclusivement par les Albanais » : logique de purification ethnique. En 1914, le droit international humanitaire ne dispose que des conventions de Genève et des règlements de La Haye pour nommer ces crimes de guerre. Mais ce sont en fait des crimes contre l'humanité, puisque les belligérants ont l'intention de détruire un ou plusieurs groupes en raison de leur identité nationale, religieuse ou ethnique. La première guerre balkanique est déjà une guerre totale où les populations civiles sont livrées sans défense à des armées qui appliquent les instructions de leurs chefs. Pour reprendre la formule d'Alphonse Séché, l'ère des « guerres d'enfer ».

Pendant les huit mois qui séparent les deux guerres (décembre 1912-juillet 1913) les populations de Macédoine « libérées » font la dure expérience du nationalisme. Chaque troupe d'occupation (serbe, grecque et bulgare) conduit à l'égard des civils des deux autres groupes une politique de discrimination qui est une des causes de l'intervention bulgare.
La seconde guerre annonce, plus ouvertement encore, les violences extrêmes du XXe siècle. L'armée bulgare en retraite dévaste le nord de la Macédoine et le nord de la Thrace : plusieurs villes sont anéanties avec leurs habitants. C'est du moins ce qu'affirme alors la presse grecque et ce que rapportent les correspondants de guerre anglais et français qui accompagnent l'armée grecque dans sa progression. En fait, la seconde guerre des Balkans est aussi une guerre de propagande. La commission Carnegie déjoue la manœuvre et fait la part des responsabilités. Elle révèle que la campagne de presse dirigée par la Grèce a masqué les excès de l'armée grecque et que ceux-ci ont précédé les crimes bulgares. Dans cette campagne de presse, les Grecs ont pris la défense des musulmans turcs. Ils ont accusé les Bulgares d'avoir, dans leur retraite, violé les femmes et massacré les populations civiles grecques et turques, et aussi arméniennes."

Voir également : La brutalisation entraînée par les Guerres balkaniques (1912-1913), elles-mêmes provoquées par les Etats chrétiens-orthodoxes (Grèce, Serbie, Bulgarie)

Les conséquences désastreuses de l'agression coordonnée par les Etats grec, bulgare et serbe contre l'Empire ottoman (1912-1913)

Salonique, 1912 : les exactions de l'armée grecque contre les populations non-orthodoxes

Intolérance grecque-orthodoxe vis-à-vis des populations non-orthodoxes

Le traitement historiographique de la question de la violence contre les minorités en Grèce

Le nettoyage ethnique des Chypriotes turcs par les Chypriotes grecs (1960-1974)

Quand est-ce que l'Etat grec va reconnaître l'identité ethnique des minorités habitant son territoire ?
 
L'oppression religieuse en Grèce

Oppression des minorités et irrédentisme : l'europhobie violente du nationalisme grec

Les exactions des andartes grecs dans le sud de l'Albanie en 1914

L'antagonisme gréco-slave

La Grèce indépendante de 1833 : un territoire déjà épuré de ses musulmans

Le sort des Turcs tombés à la merci des Grecs

Expulsion, hellénisation et oppression des Albanais par le stato-nationalisme grec

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec