jeudi 29 décembre 2011

Georges Prévélakis explique les raisons historiques de la faillite grecque : les illusions philhellènes de l'Europe, les tensions permanentes entre une élite athénienne européanisée et une population bigarrée et orientale

"Georges Prévélakis
Grèce : les raisons historiques de la faillite

La boîte de Pandore

C'était il y a deux ans, à l'automne 2009 : après avoir largement remporté les élections législatives à la tête du Mouvement socialiste panhéllenique (PASOK), le nouveau Premier ministre grec Georges Papandréou a subitement ouvert une véritable boîte de Pandore. Forcé d'avouer à ses électeurs qu'il ne serait pas en mesure de tenir ses promesses de campagne, il a accusé ses adversaires et prédécesseurs de la Nouvelle Démocratie d'avoir dissimulé l'étendue des déficits et de l'endettement. Pour combler le gouffre entre sa retentissante déclaration préélectorale ("De l'argent, il y en a !") et l'inévitable politique d'austérité, il a délibérément forcé le trait, comparant la Grèce au Titanic. (...)

La Grèce occupe une place centrale dans l'imaginaire européen. Dès lors que la modernité a fondé sa légitimité sur la référence antique, dès lors qu'un pays comme l'Allemagne s'est construit sur la mystique de l'affinité gréco-germanique, il n'a pas été possible, aux XVIIIe et XIXe siècles, d'admettre que la Grèce soit absente de la scène contemporaine de l'Europe. La création de l'État grec moderne au XIXe siècle doit à ce titre être comprise avant tout comme une grande entreprise identitaire européenne. Quel qu'ait pu être le fond d'antagonismes entre la France, l'Angleterre et la Russie dans lequel elle s'est imposée, l'indépendance grecque a été l'une des plus importantes affirmations de l'Europe.[2]

Il n'est donc pas surprenant que l'Europe ait cherché à construire la Grèce à son image. Il est aisé pour un visiteur du centre d'Athènes de percevoir la double appropriation de l'Antiquité grecque par la modernité européenne : débarrassé des traces du passé réel, byzantin ou ottoman, l'espace athénien a été littéralement investi par l'imaginaire néoclassique européen. (...)

À première vue, peu de nations paraissent de nature aussi simple et incontestable que la nation grecque. Elle existe depuis l'Antiquité, a été soumise pendant quelques siècles aux "Turcs", puis se serait réveillée en 1821, pour créer son État, libérer ses frères et récupérer ses territoires. Derrière ce récit de l'historiographie nationale grecque, volontiers repris en Europe, se cache pourtant une réalité bien plus complexe.

La population grecque actuelle est composée dans sa grande majorité de descendants de Rums (sujets ottomans de culte chrétien orthodoxe). Avant le milieu du XIXe siècle, l'identité religieuse était la principale référence identitaire de ceux dont les descendants sont les Grecs d'aujourd'hui. Ils n'étaient pas tous hellénophones : beaucoup étaient albanophones, turcophones, valaquophones ou slavophones. Seule une petite partie vivait dans l'actuel territoire grec, la plupart d'entre eux étant dispersés dans les Balkans, sur les pourtours de la mer Noire, en Asie mineure ou en Égypte. En ce sens, la Grèce a fonctionné comme un "creuset" de populations, ce qui la rend beaucoup plus comparable à Israël qu'à la France.[3]

Derrière l'apparente homogénéité "ethnique" se dessine donc une diversité d'origines, de cultures, de réalités anthropologiques, qui constitue un grand atout de résilience et d'ouverture pour la société grecque. Le fonds anthropologique albanais (les Grecs arvanites) explique par exemple la réussite de l'importante immigration albanaise en Grèce depuis la fin de la guerre froide.[4]

Malgré l'existence d'une élite cosmopolite fortement occidentalisée, la population grecque est culturellement, dans sa grande majorité, orientale. Indépendamment des crispations nationalistes, le Grec moyen est beaucoup plus à l'aise avec un Turc, un Libanais ou un juif sépharade qu'avec un Anglais ou un Allemand. La masse de la population grecque peut donc facilement tomber dans des attitudes anti-européennes et anti-occidentales plus ou moins justifiées par des sources d'amertume historiques (à commencer par le schisme et les croisades du Moyen Âge pour finir par l'occupation nazie des années 1940). Le Parti communiste grec, un des rares partis de ce type encore en vie, doit son influence au ressentiment anti-occidental bien plus qu'à l'idéologie marxiste.

Le substrat religieux de la nation grecque lui permet d'être encadrée par deux institutions, l'Église orthodoxe et l'État. Un défaut éventuel de l'État peut être compensé, au moins en partie, par une plus grande mobilisation de l'Église. La religion constitue donc un facteur important de résilience de la société grecque, ce que beaucoup de technocrates occidentaux ont du mal à saisir, puisque leurs expériences du rapport entre politique et religion appartiennent à d'autres registres. (...)

En arrivant à Athènes en 2010, les experts de la troïka ont eu une désagréable surprise quand ils ont découvert les coulisses de l'administration grecque ; désagréable en grande partie parce que l'ambiance économiste de l'expertise internationale s'obstine à ignorer que derrière le terme "État" peuvent se cacher des formes historiques très variées. Les particularités et les problèmes de l'administration grecque s'expliquent par les modalités de la construction de l'État et les tensions que celle-ci a créées entre l'élite athénienne et le reste de la population. Les faiblesses de l'État résultent du compromis entre le centre et la périphérie, qui a été conditionné, au moins dans les premières décennies de l'existence du pays, par le besoin d'assurer un minimum de stabilité politique et militaire au sein du territoire nouvellement constitué."

Lire la suite : http://www.eurozine.com/articles/2011-12-23-prevelakis-fr.html

Voir également : George Zarkadakis : "la Grèce moderne a peu à voir avec Périclès ou Platon. C'est plutôt un projet allemand raté."