samedi 14 janvier 2012

Un grand héros turc s'est éteint : Rauf Denktaş

Rauf Denktaş, entretien avec John Laughland pour Outre-Terre, n° 7, 2/2004 :

"Les Chypriotes turcs font depuis quarante ans l’objet de sanctions et d’embargos. On les a privés de leurs droits. Le monde a reconnu le gouvernement des Chypriotes grecs comme gouvernement légitime de l’île et ignore par là le droit et les réalités chypriotes depuis 1963."

"La tentative de transformer par la force la République instaurée en 1960 et reposant sur un partenariat entre Turcs et Grecs en une République chypriote grecque s’est soldée en 1974 par la séparation en deux communautés politiques égales. Une séparation territoriale acceptée par les deux parties en 1975, en 1977 et en 1979. Depuis lors, toutes les tentatives de résolution du problème ont échoué parce qu’elles assignaient aux seuls Grecs un monopole de légitimité comme unique gouvernement de l’île et détruisaient la base garantissant aux deux parties l’égalité des droits. Le problème, donc, vient des Chypriotes grecs qui s’arrogent le titre de « gouvernement de Chypre » et le droit d’exercer par là le pouvoir sur toute l’île. Nous insistons : il n’y aura pas de solution sans le principe d’un statut d’égalité à Chypre. Nous revendiquons les accords de garantie signés entre la Grèce, la Turquie, le Royaume-Uni et les Chypriotes au moment de l’indépendance en 1960. Nous nous opposons aux Chypriotes grecs qui cherchent à transformer l’île en République grecque chypriote de façon à ensuite pouvoir la rattacher à la Grèce continentale.

Le coeur du problème, c’est le fait qu’il y a à Chypre deux peuples. C’était le cœur du problème en 1954 quand la Grèce porta le dossier devant les Nations unies et ça l’était toujours lors de mes négociations avec [l’ancien président des Chypriotes grecs] Glafkos Cléridès en présence de Monsieur de Soto, conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU. Les Chypriotes grecs n’ont jamais renoncé à leur volonté de faire de cette île une terre grecque chypriote. Et nous continuons à redouter une expulsion rapide si nous n’y prêtons pas attention."

"Comme l’a déclaré monsieur Cléridès le 30 novembre 2003, les Chypriotes grecs n’ont aucune raison de rechercher la solution à un problème selon eux résolu dès lors qu’on leur a reconnu le droit de représenter l’île. Et toujours Cléridès : « par notre approche des négociations il nous fallait faire apparaître, sans rien accepter ni concéder, que l’échec était entièrement de la responsabilité des Chypriotes turcs. L’intransigeance des Turcs devait légitimer la position des Grecs ».

Un fait demeure : les violences interethniques de 1974 ont débouché sur une séparation territoriale entre les deux peuples et nous avons du même coup la paix sur cette île. Toute tentative d’en finir avec cette dispute par le rétablissement d’un partenariat a échoué parce que les Chypriotes grecs s’obstinent à se présenter comme le gouvernement de Chypre, alors que les Chypriotes turcs leurs refusent ce titre et s’en tiennent au partenariat bicommunautaire de 1960."

"Nous sommes prêts à un nouvel Etat et à un nouveau partenariat : deux entités politiques sur l’île et représentation commune de Chypre sur le plan international. Ce nouveau partenariat entrera en vigueur à condition d’être reconnu comme résultant d’un accord entre deux sujets politiques existants à droits préservés et maîtres de leur propre destin. Sans que l’un essaie d’imposer son pouvoir à l’autre, de le représenter ou de parler au nom de l’île toute entière. (...)

A Chypre, un plan nous est imposé par la communauté internationale sans que nous ayons eu la possibilité de négocier avec la partie chypriote grecque. Le conflit est parti du fait que les Chypriotes grecs pensaient incarner le gouvernement de l’île, un titre que la communauté internationale en général et l’Union européenne en particulier leur accordent bien volontiers. La tentative de résoudre un problème déjà résolu du point de vue chypriote grec a par conséquent échoué et toutes les tentatives à venir échoueront de la même manière.

Tout essai de solution fondé sur la fiction, le non-droit et l’inégalité, et pas sur la réalité de la séparation territoriale, du droit et de l’égalité, est voué à l’échec. Il est temps que la communauté internationale porte un regard nouveau sur la question chypriote."

Allah rahmet eylesin.

Voir également : Le nettoyage ethnique des Chypriotes turcs par les Chypriotes grecs (1960-1974)

Conflit chypriote : 500 Chypriotes turcs disparus en 1963-1974

Chypre, 1963 : le bain de sang de la "Semaine noire"

Charles de Gaulle était partisan de la position turque sur Chypre : la partition (taksim)

Chypre : pourquoi l'intervention turque ?

Comment rendre service aux Grecs et à l'humanité

Chypre : la question du patrimoine culturel de l'île

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