lundi 12 mars 2012

La politique discriminante et restrictive de l'Etat grec à l'encontre des musulmans de Thrace occidentale

Jeanne Hersant, "Souveraineté et gouvernementalité : la rivalité gréco-turque en Thrace occidentale", Critique internationale, n° 45, 2009/4 :

"Citoyens helléniques considérés comme « allogènes », les musulmans ont été laissés en marge de la construction nationale, dans ses aspects politique et économique. Ils sont placés depuis 1923 sous la tutelle administrative du ministère des Affaires étrangères, aujourd’hui représenté en Thrace occidentale par un diplomate qui dirige le Bureau des affaires politiques de la minorité ; et la région était sous-développée jusque dans les années 1980, en partie à cause d’une politique dirigée contre eux. Les musulmans étaient soumis à une administration parallèle sous tutelle militaire et n’avaient accès ni aux carrières militaires ni à la fonction publique. Entre autres discriminations, une loi leur interdisait d’acheter des terres dans la région et il leur était quasiment impossible d’obtenir des crédits bancaires et des permis de construire. Plusieurs milliers d’entre eux furent en outre déchus de la nationalité grecque entre 1955 et 1998, en raison de l’application arbitraire d’un article du Code de la nationalité, jusqu’à ce que les instances européennes s’émeuvent de ces pratiques et réclament l’abrogation de la disposition litigieuse. En effet, si cette minorité fut définie comme telle à la fin de la première guerre mondiale et à la chute de l’Empire ottoman, les enjeux liés à la présence musulmane en Thrace occidentale ont été reformulés dans le contexte de la crise chypriote, à partir des années 1950. En dépit des discours officiels (notamment la célèbre déclaration du Premier ministre Mitsotakis en 1991 mettant officiellement fin aux discriminations administratives) la présence de cette population turcophone continue aujourd’hui d’être présentée comme un enjeu pour l’intégrité nationale." (p. 143)

"A la fin des années 1960, la junte ordonna en outre que les écoles de la minorité, alors reconnues comme « écoles turques », soient rebaptisées « écoles de la minorité » (meionotika scholeia). En 1972, les associations turques susmentionnées furent déclarées nuisibles à l’ordre public, et leur statut, contraire aux lois. Malgré le retour à la démocratie, les autorités grecques durcirent leur attitude après l’invasion du Nord de Chypre par l’armée turque en 1974. S’appuyant sur la législation de 1972, le préfet de Rodopi intenta un procès à deux d’entre elles en 1983, en raison de l’adjectif « turc » contenu dans leur intitulé. Plus généralement, il était interdit dans les années 1980 de parler le turc dans les lieux publics ; la presse turcophone locale ne fut pas mise au ban, mais les livres et journaux en provenance de Turquie étaient interdits et se vendaient sous le manteau." (p. 151)

Voir également : La politique de brimades de l'administration grecque à l'encontre de la minorité turque de Thrace occidentale

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