lundi 12 mars 2012

Le terrorisme des bandes grecques en Macédoine ottomane

Jean Ganiage, "Terrorisme et guerre civile en Macédoine (1895-1903)", Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 201, 2001/1 :

"Entre Grecs et Bulgares, depuis plus de vingt ans, c’était la guerre, pour des raisons confessionnelles et culturelles. En mars 1870, à la demande des Russes, le sultan avait accordé aux Bulgares le droit de constituer une Eglise autocéphale sous la direction d’un exarque résidant à Constantinople, ce que le patriarche grec s’était refusé d’admettre. Il ne s’agissait pas seulement de querelles de sacristies. Pour le Patriarcat, la mesure représentait une véritable dépossession. Depuis la conquête, en effet, le gouvernement ottoman lui avait laissé l’administration et la représentation de l’ensemble des chrétiens de l’Empire. Les affaires de droit privé étaient de sa compétence, de même que l’enseignement, partout négligé par les Turcs. Or, comme celle du culte, la langue de l’enseignement était le grec, ce que ne pouvaient plus admettre les Bulgares, portés par un éveil culturel récent. Il en était résulté un schisme, avec des querelles de village pour la possession d’églises et de cimetières, une compétition sordide entre des écoles rivales pour le recrutement de leurs élèves. Par crainte de l’excommunication, nombre de villages bulgares n’avaient pas rallié l’Exarchat, surtout au sud. Aussi les fidèles du Patriarcat restaient-ils les plus nombreux, mais ils ne constituaient qu’un groupement assez disparate, face à un « parti » bulgare uni et déterminé." (p. 61)

"Mais c’était compter sans les Grecs et les Serbes qui entendaient profiter des circonstances pour intervenir en force dans le pays. Retournant contre les Bulgares les méthodes qui avaient assuré le succès le l’ORIMA, les milieux activistes d’Athènes et de Belgrade organisaient les bandes de la contre-guérilla avec le soutien de leurs gouvernements. Si les Turcs pouvaient se réjouir des coups portés aux comitadjis bulgares, la prolongation d’une lutte inexpiable allait aggraver encore la misère et le désarroi des populations. Rien pourtant n’était acquis lorsqu’en juillet 1908 le succès de la révolution jeune turque, mettant une fin imprévue aux combats, inaugurait une période nouvelle, la dernière avant le dépècement de la Macédoine ottomane." (p. 79)


Jean Ganiage, "Les luttes entre chrétiens en Macédoine : Grecs et Serbes contre Bulgares (1904-1908)", Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 202-203, 2001/2 :

"Chez les Grecs, l’inquiétude était à son comble. Sur place, la plupart des évêques prirent la tête de mouvements de résistance, en encourageant la formation de groupes d’autodéfense plus ou moins bien armés. Ils accueillirent en sauveurs les premières bandes formées en Grèce qui débarquaient dans le golfe de Salonique quand elles n’avaient pas franchi les cols du Pinde ou de l’Olympe. Désormais le clergé s’engageait ouvertement dans la lutte en mettant à la disposition des antartès des guides, des vivres et des abris dans les églises et les monastères. Tous les prélats ne suivaient pas l’exemple du belliqueux évêque de Castoria, Mgr Caravangélis, qui parcourait en armes son dangereux diocèse. Il n’avait pas attendu 1904 pour s’engager personnellement dans le combat. Deux ans plus tôt, il avait réussi à rallier trois chefs de bande, dont le célèbre Kotha, un brigand de légende qui imposait sa loi entre les lacs de Castoria et de Prespa.

Grâce à ces concours, les Grecs n’eurent pas trop de peine à opérer à l’ouest, dans le vilayet de Monastir. Mais, au-delà du Vardar, Sandanski et son lieutenant Apostol Petkoff tenaient bien leur domaine. A la différence des Bulgares qui pressuraient les populations, les Grecs ne manquaient pas d’argent. C’était même un de leurs arguments pour recruter. Mais ils manquaient trop souvent de relais, ce qui rendait certains déplacements dangereux en leur posant des problèmes de logement et de ravitaillement. Sur le terrain, ils ne se comportaient pas autrement que ces Bulgares qu’ils accablaient de leur mépris. Dans les villages, comme eux, ils s’en prenaient aux popes et aux maîtres d’école ; lorsqu’ils le pouvaient, ils enlevaient des notables. On allait bientôt les accuser d’une série de massacres : bûcherons ou charbonniers dans la forêt, pêcheurs surpris au bord d’un lac, qui risquaient de révéler leur présence. Mais ils s’en prenaient aussi à des mariages, comme cette noce de Zélénitz dont les invités furent abattus de sang-froid par une soixantaine de terroristes, en novembre 1904.

Les Grecs devaient déplorer des pertes qui risquaient de gêner le développement de leurs opérations. Fin juin, Kotha avait été capturé à la suite d’une dénonciation. Après son jugement et son exécution, la bande qu’il commandait ne tarda pas à se disloquer. Le 13 octobre, Mélas était tué près de Florina, et, avec lui, disparaissait un chef qui connaissait bien le pays. De Constantinople parvenaient des nouvelles inquiétantes qui laissaient présager un nouveau schisme au sein du Patriarcat. La menace venait des Roumains qui intervenaient au nom de la minorité valaque de Macédoine. En avril 1904, le patriarche avait rejeté un projet visant à constituer, sous son autorité, des communautés autonomes qui pourraient célébrer la messe en roumain. La légation s’était alors adressée à la Porte par l’envoi en juillet d’un mémorandum reprenant les mêmes revendications. Les grandes puissances les jugeaient acceptables et le sultan, par un iradé de mai 1905, finit par les légaliser. Mais cette reconnaissance de droits civils n’entamait pas pour autant l’autorité religieuse du patriarche. Quoi qu’il en fût, depuis 1904, les esprits s’échauffaient autour de Monastir. Des prêtres étaient menacés, des églises devenaient le théâtre d’affrontements. Les Valaques qui avaient jusqu’alors fidèlement soutenu le Patriarcat étaient maintenant rejetés dans l’opposition. Considérés comme des traîtres, des délateurs en puissance, ils se voyaient désormais désignés à la vindicte des Grecs." (p. 118-119)

"Les pertes des Bulgares étaient de loin les plus lourdes. Ils le devaient surtout aux Grecs (plus de 40 %), moins du quart d’entre eux ayant été abattus par des soldats. En revanche, Grecs et patriarchistes avaient plus à craindre des Turcs, qui pourtant les ménageaient, que de leurs adversaires de l’ORM, 56 % de leurs pertes étant enregistrés au combat, 37 % « seulement » du fait des Bulgares. Même constatation en ce qui concerne les Serbes, avec des taux de 78 % et 12 % sans doute excessifs, si l’on tient compte du nombre de cas douteux signalés à Uskub. Quant aux Valaques, ils étaient à peu près tous victimes des Grecs." (p. 125)

"Bilan affligeant en revanche pour l’ORM qui cédait du terrain au nord comme à l’ouest, au profit des Serbes et des Grecs. Du moins les comitadjis réussissaient-ils à se maintenir dans les marais de Yanitza, à mi-distance entre Salonique et Vodéna, dont les Grecs entendaient faire un point de ralliement pour les leurs. Mais, sur tous les fronts, les pertes avaient été lourdes : une dizaine de bandes avaient été détruites, plusieurs autres avaient perdu leur chef. En décembre, Damian Groueff entreprenait une tournée de réorganisation dans le pays lorsqu’il fut surpris, de nuit, dans un village du caza d’Osmanié, par un détachement et tué avec toute son escorte (23 décembre 1906). C’était pour l’ORM une lourde perte, d’autant qu’il était connu pour sa prudence et sa modération. Avec lui disparaissait toute velléité de rapprochement entre deux factions dont les chefs, Sandanski et Sarafoff, se vouaient depuis des années une haine mortelle.

Les Bulgares n’avaient pas attendu ces derniers échecs pour faire appel à l’intervention des puissances. Surpris par l’intervention des Grecs, ils en dénoncèrent bientôt les méfaits, avant de dresser de longues listes de victimes, à l’attention des gouvernements. Dès lors, les Pro memoria se succèdent : établis par Schopoff, l’agent commercial à Salonique, ils étaient transmis par les agents diplomatiques de la principauté. Mais, avec leurs « tableaux des crimes bulgares », les Grecs n’étaient pas en reste. Si les Serbes se montraient plus discrets, les Roumains dénonçaient à leur tour les « atrocités commises par les bandes grecques » contre leurs frères de Macédoine. Partout des mêmes listes de tués, de blessés, de personnes enlevées, avec le détail de quelques horreurs, une façon de justifier la présence de groupes armés chargés de protéger les populations contre les cruautés de leurs adversaires. Chaque année, le nombre des plaintes allait croissant, le fait surtout des Bulgares qui en venaient à un véritable harcèlement du Foreign Office et du quai d’Orsay." (p. 126)

"Si les Grecs ne pouvaient mettre beaucoup de succès à leur actif, la campagne de 1907 s’achevait pour eux sans trop de dommages. Ils n’avaient eu qu’un sérieux échec à déplorer au cours de l’été, la destruction d’une de leurs bandes à Lochnitza, dans le caza de Castoria, le 29 juillet. Des 45 hommes qui la formaient, 33 auraient été tués, dont les 2 lieutenants qui la commandaient, les 12 autres étant pris ou blessés. L’automne avait été marqué par quelques accrochages avec les Bulgares et, comme trop souvent, par des actes de violence injustifiables, le massacre de convois d’ouvriers, de bûcherons et de charbonniers surpris dans la forêt.

Les opérations se poursuivirent pendant l’hiver, d’une douceur exceptionnelle. Grâce à l’envoi de renforts, les Grecs purent se montrer plus offensifs. Mais il leur fallait constamment se garder des Turcs. Ainsi Makris, qui avait pris à l’ouest la relève de Tsondos, était-il contraint de se réfugier par deux fois dans les forêts du mont Vitsi. Dans le centre, Stavropoulos, à qui les Turcs menaient la vie dure, réussissait à se maintenir autour de Verria, entre deux expéditions punitives contre les Valaques. A l’est, en revanche, dans une région de Serrès toujours bien tenue par Sandanski, les partisans grecs, constamment harcelés par la troupe, en étaient réduits à une morne défensive. La campagne d’été ne semblait pas devoir réserver de surprises, lorsqu’en juillet le succès de la révolution jeune turque mettait une fin imprévue à tous les combats." (p. 129)

"Les événements de Macédoine n’ont guère retenu l’attention des historiens, deux guerres balkaniques et une guerre mondiale ayant bien vite effacé les souvenirs de cette époque troublée. Les manuels ne s’attardent pas sur des événements trop confus. Ils stigmatisent seulement des massacres dont les responsables ne pouvaient être que les Turcs et leurs bachibouzouks, diabolisés une fois pour toutes depuis les trop fameuses « horreurs de Bulgarie ».

Sans vouloir leur chercher d’excuses, on peut seulement constater qu’en matière d’atrocités les Bulgares n’avaient de leçons à recevoir de personne, et que les Grecs, comme les Serbes, en étaient venus bien vite aux mêmes excès." (p. 136)


Voir également : Le terrorisme révolutionnaire chrétien-orthodoxe dans la Macédoine ottomane

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec

Oppression des minorités et irrédentisme : l'europhobie violente du nationalisme grec

La brutalisation entraînée par les Guerres balkaniques (1912-1913), elles-mêmes provoquées par les Etats chrétiens-orthodoxes (Grèce, Serbie, Bulgarie)

La barbarie de la tourbe grecque en 1912-1913

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L'antagonisme gréco-slave