jeudi 12 avril 2012

Seconde Guerre mondiale : les lourdes responsabilités de l'administration grecque dans la déportation des Juifs de Salonique et la spoliation de leurs biens

Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, Flammarion, 2008 :

"Le 22 février 1943, Belev [commissaire aux questions juives bulgare] et Theodor Dannecker, le mandataire d'Eichmann, conclurent un accord, déjà approuvé par le gouvernement bulgare, selon lequel les Juifs « des nouvelles provinces de Thrace et de Macédoine » devaient être déportés « dans les territoires allemands de l'Est ». Leur destination fut en fait Treblinka, où les 11 343 déportés furent sans exception immédiatement exterminés. Les logements ainsi libérés furent occupés par des colons bulgares, afin de « bulgariser » ces territoires. Pratiquement au même moment, beaucoup des Grecs chassés de ces régions furent contraints de fuir dans la partie grecque de la Macédoine, où les attendaient les logements des Juifs de Salonique et des environs, également déportés. Le nord de la Grèce actuelle, longtemps disputé, fut ainsi « hellénisé »." (p. 318)

"La tentative de déporter à Auschwitz les 8 000 Juifs d'Athènes échoua début 1944. Faute d'aide extérieure, les maigres unités allemandes ne parvinrent à arrêter que 1 200 personnes environ. En revanche, la déportation des Juifs (nettement plus nombreux) de Salonique au début de l'année 1943 fut accomplie de manière quasi complète, du fait de la coopération de l'administration grecque avec les autorités d'occupation.

Salonique était une ville mixte, où vivaient depuis des siècles des Turcs, des Bulgares, des Grecs et des Juifs. Au début du XXe siècle, le ladino des Juifs séfarades y faisait même encore office de lingua franca locale. Entre 1912 et 1941, la communauté juive avait déjà perdu quelque 10 000 membres, qui avaient émigré en raison du nationalisme croissant et de la misère économique. Comme l'indique le Jüdisches Lexikon de 1927, « l'attribution de Salonique à la Grèce s'accompagna d'un mouvement d'éviction des Juifs. [...] L'échange de réfugiés avec la Turquie mena lui-même à l'émigration de nombreux Juifs qui devaient céder la place à des réfugiés grecs venus de Turquie ». Les Juifs eurent l'impression que ces « nouveaux arrivants avaient apporté l'antisémitisme ». Dès 1912, la nouvelle administration municipale grecque tenta de s'approprier les cimetières juifs du centre-ville, échoua, et y parvint seulement en 1942-1943 sous l'occupation allemande. C'est là que se trouve à présent l'université.

La mauvaise foi des autorités grecques jusqu'à aujourd'hui apparaît dans une documentation fallacieuse de plusieurs centaines de pages sur le sort des Juifs grecs, publiée en anglais par le ministre des Affaires étrangères du pays en 1988. L'introduction loue la « judéophilie » du gouvernement Venizelos, qui fut le premier gouvernement européen à se prononcer en 1917 en faveur d'un Etat juif indépendant, ce que le dictionnaire déjà cité expliquait en 1927 avec une grande clarté : le Premier ministre grec Venizelos se distinguait par son « aspiration à déjudaïser Salonique et à l'helléniser ».

Cette dimension de la coopération germano-grecque dans la déportation des Juifs de Salonique étant bien connue, elle ne sera pas abordée ici. En revanche, un autre aspect a été jusqu'ici omis dans la littérature, aussi bien grand public que scientifique, sur la Shoah : l'exploitation commune des biens des déportés et, une fois de plus, le lien entre les énormes frais d'occupation imposés par les Allemands à la Grèce vaincue et la tentative de consolider la drachme à l'aide de l'aryanisation. L'or des Juifs de Salonique, soit 12 tonnes au total, fut utilisé pour lutter contre l'inflation. Après la guerre, les responsables allemands et grecs cachèrent obstinément leur entente sur la liquidation des biens pillés. Ils fabriquèrent de fausses pistes et firent disparaître les traces authentiques ; une enquête minutieuse et un appareil de notes étoffé sont donc indispensables dans les pages qui suivent." (p. 332-333)

"Les 20 milliards de drachmes mensuels promis à la Wehrmacht correspondaient alors à environ 140 000 livres-or. Comme nous allons le voir, l'or volé aux Juifs de Salonique représentait une valeur d'environ 1,7 million de livres-or. Le début des activités de Neubacher en Grèce en octobre 1942 coïncida avec celui des spoliations massives des Juifs de Salonique par les Allemands. Le 3 janvier 1943, le représentant d'Eichmann, Rolf Günther, partit pour Salonique ; le sous-secrétaire d'Etat Luther, du ministère des Affaires étrangères, écrivit au même moment à Altenburg, à Athènes, « que Günther pouvait bien entendu travailler de concert avec lui ». Le 26 janvier 1943, Altenburg fit officiellement part du projet de déportation au Premier ministre grec Konstantinos Logothetopoulos, dont la réaction laissa penser à ce diplomate expérimenté qu'il ne fallait « pas s'attendre à des difficultés ».

Au début de janvier 1943, Eichmann informa son collaborateur Dieter Wisliceny de la tâche qui l'attendait, à savoir « résoudre, en liaison avec l'administration militaire allemande en Macédoine, la question juive à Thessalonique ». Un mois plus tard, Wisliceny et Alois Brunner arrivèrent à Salonique en tant qu'émissaires d'Eichmann. Le 6 février 1943, l'officier de la Wehrmacht Max Merten, responsable de l'administration militaire sur place, y ordonna le port de l'étoile jaune et le regroupement dans un ghetto ; il instaura également des couvre-feux et d'autres restrictions de communication. La déportation des Juifs de Salonique commença le 15 mars 1943, et « l'opération complète » devait « être terminée en six semaines environ » (cet objectif fut pratiquement atteint). Au total, 43 850 Juifs furent déportés au départ de Salonique, et 2 134 autres depuis la région alentour sous occupation allemande ; quelques milliers fuirent dans la zone italienne. Le 16 mars, à la demande d'Altenburg, Wisliceny dut faire au Premier ministre grec « un rapport sur les mesures antijuives ». A cette occasion, il l'avait (selon la version allemande de cette conversation) « parfaitement convaincu et [avait] mis fin à ses doutes ». Pendant cette période décisive, von Thadden séjourna une fois de plus en Grèce, du 2 mars au 4 avril.

Le 1er mars, toutes les familles juives avaient reçu l'ordre de déclarer l'ensemble de leurs biens, officiellement pour des raisons statistiques. Les personnes concernées devaient remplir des formulaires rédigés en allemand et en grec, et faire l'inventaire de leurs objets de valeur sous la rubrique « f » : « or, métaux précieux, devises et bijoux ». Le 8 mars, le gouvernement grec mit en place un « service d'administration des biens juifs », le YDIP (Yperesia Diacheririseos Isrilitikis Periousias), dirigé par le juriste Elias Douros. Ce service fut d'abord subordonné à l'administration militaire allemande, puis au ministère grec des Finances, sous l'autorité du directeur Mavraganis. Le prix d'achat des biens juifs devait être versé par les nouveaux propriétaires grecs sur le compte n° 707 de la Banque nationale grecque, succursale de Salonique. Côté allemand, l'inspecteur Eberhard Kuhn supervisait les opérations et veillait à ce « que [fussent] favorisés les Grecs germanophiles ou ayant rendu aux Allemands quelque service que ce [fût] ».

Le service des biens juifs attribua une partie des logements et du mobilier aux Grecs émigrés ou chassés du nord du pays, sous occupation bulgare. Il faut ajouter aux expropriations généralisées des Juifs, de leurs associations communautaires et de leurs institutions religieuses la démolition du très ancien cimetière juif de Salonique installé dans le centre de la ville. Ce lieu, de 357 796 mètres carrés, fut très rapidement divisé en parcelles de terrain à construire, et vendu. Même les pierres tombales furent mises en vente.
" (p. 342-344)

"Il reste à expliquer pourquoi l'essentiel de l'or fut transféré de Salonique à Athènes. La drachme étant alors en proie à l'inflation, le but de l'opération fut à mon avis de la stabiliser (en accord avec le ministère grec des Finances et la Banque nationale) jusqu'en août 1943. L'implication de trois personnalités confirme cette hypothèse : au début de l'intervention en faveur de la monnaie, le commissaire allemand auprès de la Banque de France, Carl Schaefer, fut d'abord envoyé à Athènes d'octobre 1942 à février 1943, tandis que Hahn était écarté. Schaefer avait acquis en France une expérience ad hoc s'agissant de juguler l'inflation. Ensuite, en janvier, le gouverneur de la Banque nationale grecque fut contraint de démissionner, et remplacé par des hommes plus enclins à la coopération, avec à leur tête le vice-gouverneur Hadjikyriakos. Enfin, Neubacher se choisit également un superministre des Finances à sa convenance : Hektor Tsironikos, dont la « germanophilie était au-dessus de tout soupçon ». Bientôt, il lui transféra en outre les ministères des Affaires sociales, de la Santé, de l'Economie et de l'Agriculture. Cet homme bénéficiait « de la confiance totale du plénipotentiaire spécial ».

Selon moi, des courtiers grecs, avec l'accord de Tsironikos et de Hadjikyriakos, vendirent l'or volé aux Juifs de Salonique sur la place boursière d'Athènes, se procurant ainsi des quantités considérables de drachmes sous forme de papier-monnaie, avec lesquelles la Wehrmacht couvrit ensuite ses dépenses. Pendant plusieurs mois, l'inflation put ainsi être stoppée ou au moins freinée, et le niveau des prix maintenu. Avec cette transaction, l'or des Juifs assassinés atterrit pour l'immense majorité dans les mains des acquéreurs et des spéculateurs grecs, tandis que les drachmes reçues en échange permettaient aux Allemands de payer les marchandises et les services grecs ainsi que leurs propres soldats." (p. 350-351)


Pour comparaison, les collaborationnistes albanais sous la présidence de Mehdi Frashëri refusèrent inflexiblement de livrer "leurs" Juifs (l'Albanie était également sous occupation allemande) :

"Quoi qu'il en fût des compromis, voire des compromissions de certains Albanais, il demeure que le gouvernement « collaborationniste » de Rexhep Mitrovica fut certainement l'un des moins dociles de ceux des pays occupés par l'Allemagne nazie. La meilleure preuve en est son attitude sur la question juive. Alors que la Serbie et les autres Etats de la région devinrent rapidement « Judenfrei », l'Albanie est le seul pays d'Europe où il y avait, à la fin de la guerre, plus de Juifs qu'au début ! Déjà, à la veille de la guerre, en 1938, alors que les Juifs d'Allemagne ou d'Autriche commençaient à se réfugier en Albanie, l'ambassadeur américain, Bernstein, écrivait : « Il n'y a pas en Albanie trace de discrimination contre les Juifs, parce que c'est un des rares pays d'Europe où il n'y a ni préjugé ni haine religieux ». On sait qu'au printemps 1944 les nazis demandèrent officiellement au Haut Conseil de régence la liste des Juifs vivant en Albanie ; les autorités albanaises, y compris le ministre de l'Intérieur Xhafer Deva, pourtant présenté dans l'historiographie communiste comme un « extrémiste » (voire aussi un « agent britannique »), résistèrent jusqu'au bout aux pressions. Céder eût été contrevenir au code moral des Albanais." (Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006, p. 310-311)


Voir également : L'antisémitisme sanglant des nationalistes grecs

Les Grecs et l'accusation antisémite du crime rituel

L'oppression des Juifs de Salonique par l'Etat grec

Quand est-ce que l'Etat grec va rendre les biens volés à la minorité albanaise-tchame qu'il a expulsée d'Epire ?

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec

Le violent conflit opposant la Grèce et la Bulgarie sur les questions macédonienne et thrace