mardi 15 mai 2012

La Grèce, poison de l'Europe

Le "poison grec" tétanise de nouveau l'Europe

LE MONDE | 10.05.2012 à 15h27 • Mis à jour le 10.05.2012 à 15h30

Par Claire Gatinois, Clément Lacombe et Philippe Ricard (à Bruxelles)

Jeudi 10 mai, la Grèce était toujours à la recherche d'un gouvernement. Quatre jours après les élections législatives, à l'issue desquelles le Parlement est sorti émietté et émaillé de partis extrêmes, Alexis Tsipras, leader de la gauche radicale, a échoué à former une coalition à même de diriger le pays. La tâche délicate - impossible, disent certains - échoit désormais à Evangélos Vénizélos chef du parti socialiste, le Pasok.

Le compte à rebours s'accélère. La tenue de nouvelles élections à la mi-juin semble désormais inévitable. Si tel est le cas, la colère du peuple, excédé par des plans d'austérité "barbares" imposés par les Européens et le Fonds monétaire international (FMI), sera-t-elle apaisée ? Peut-on donner de l'air au pays exsangue en dépit de son indiscipline ? Faut-il envisager sa sortie de l'union monétaire, voire de l'Union européenne ?

En Finlande et en Allemagne, on perd patience. "Si la Grèce veut rester, il n'y a pas de meilleure voie que celle que nous avons adoptée, on ne peut pas avoir l'un (le sauvetage financier) sans l'autre (les économies et les réformes) ", s'est agacé Wolfgang Schäuble, ministre des finances allemand. Une ligne dure, soutenue par Jörg Asmussen, membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE) : "Il n'y a pas d'alternative au programme d'assainissement convenu.",

Bruxelles a, un temps, hésité à geler le versement de l'aide de 5,2 milliards d'euros prévue le 10 mai. Finalement 4,2 milliards seront déboursés mais 1 milliard reste en suspens. Il sera versé - ou pas - d'ici juin en fonction de la tournure des événements à Athènes... En cas de blocage politique persistant en Grèce, les Européens craignent le retrait du FMI du programme d'aide. "Des pays ont traîné les pieds avant de soutenir le second plan d'aide, ils pourraient mettre en avant le chaos politique pour plaider le désengagement du fonds", redoute un diplomate.

Autrement dit, une fois encore, l'une des plus petites économies de la zone euro - la Grèce représente 2 % de son produit intérieur brut (PIB) - concentre les angoisses. "La Grèce est un poison innoculé dans l'Union européenne qui occulte les vrais dossiers", se désole un ex-dirigeant européen très respecté.

Le spectre d'une sortie du pays de l'euro, hypothèse désormais abordée sans complexe par les plus orthodoxes, s'invitera de facto à l'agenda européen : le sommet du 23 mai devait parler de croissance ; il se penchera d'abord sur l'avenir de la Grèce dans l'union monétaire, prédit-on.

"Il faut garder son sang-froid", dit-on dans l'entourage d'un dirigeant à Bruxelles, où l'on s'agace de la moindre allusion au scénario d'une sortie d'Athènes de l'union monétaire : "Il n'y a aucune urgence financière. Il n'est pas malin de brandir la perspective d'une sortie de l'euro, au risque d'alimenter une rumeur aux effets psychologiques potentiellement dévastateurs."

Jusqu'ici, la zone euro a tout fait pour gérer le naufrage du pays. Mais, à ce stade, les dirigeants, démunis, en sont réduits à donner du temps au temps. "Il faut éviter d'interférer dans le jeu démocratique grec", plaide Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe.

L'idée est de laisser les pourparlers entre les différents partis aller à leur terme, puis d'attendre l'issue d'un nouveau scrutin. Sans fermer le dialogue, même avec les partis extrêmes qui ont fait campagne sur le rejet de l'austérité. Mais l'espoir s'étiole. "C'est l'impasse totale. Et si la Grèce sort de la zone euro, elle devra aussi sortir de l'Union européenne", prévient un ex-haut responsable de l'Union

La menace n'est pas inédite. Il y a six mois, lorsque le premier ministre Georges Papandréou envisageait un référendum pour obtenir l'aval de la population sur les conditions exigées en échange d'une seconde aide financière, le tabou d'une sortie du pays de l'union monétaire avait explosé. A l'époque, l'idée effrayait. Les banques de la zone euro, il est vrai, étaient gorgées de dette souveraine hellène. Mais depuis, le plan de restructuration de la dette grecque a permis d'effacer 100 milliards d'euros sur une créance de 350 milliards. Cette option, qui a soulagé modestement le pays, semble avoir fait disparaître la menace d'une implosion de tout le système financier européen. Il ne reste "que" 70 milliards d'euros de dette grecque entre les mains des créanciers privés. Certains s'interrogent donc sur la pertinence du maintien de ce "passager clandestin" dans l'euro.

CAS ATYPIQUE

A juste titre ? Les experts divergent. Pour les uns, l'effet de contagion aux autres "maillons faibles" de la zone euro comme le Portugal ou l'Irlande sera limité : le cas grec est assez atypique pour éviter de penser que d'autres pays pourraient suivre, disent-ils.

Mais il est difficile de prédire la psychologie des marchés souvent irrationnels et d'anticiper la réaction des populations. Paul Donovan, économiste chez UBS à Londres, craint une panique bancaire ("bank run") dans les pays fragiles comme le Portugal, l'Irlande et, pourquoi pas, l'Espagne, dès l'annonce d'une sortie de la Grèce de la zone euro.

L'enjeu du maintien de la Grèce dans l'union monétaire ne se résume pas à des considérations économiques mais aussi géopolitiques, prévient Jacques Delpla, membre du Conseil d'analyse économique. "Il faut se souvenir que la Grèce est aux frontières de la Turquie, proche de la Syrie, du Liban et d'Israël", prévient-il. Si on l'abandonne, "le pays deviendrait la "Somalie de l'Europe"".

Mais, à bien y réfléchir, le pays exsangue a peut-être tout intérêt à abandonner l'euro. A se défaire du joug de ses bailleurs de fonds et à reprendre sa liberté. "Dès 2010, je disais ne pas voir comment la Grèce pourrait se maintenir dans la zone euro. Sa sortie est inévitable", estime Jean-Jacques Rosa, professeur émérite à Sciences Po et auteur de "L'Euro : comment s'en débarrasser" (Grasset, 2011).

"Ce serait un choc énorme pour le pays, prévient Henri Sterdyniak, de l'OFCE. Il peut, soit leur permettre de rebondir, à l'image de l'Argentine (qui s'est déclarée en faillite fin 2001), soit de sombrer dans le chaos le plus total".

RETROUVER LA COMPÉTITIVITÉ

D'un point de vue purement théorique, la sortie de la Grèce de la zone euro peut revêtir certains avantages. En revenant à la drachme, le pays pourrait, enfin, dévaluer sa monnaie.
Cette option lui permettrait de rendre à sa main-d'oeuvre la compétitivité perdue au fil des ans. S'en suivrait un rebond des exportations à même de relancer au bout de quelques mois, quelques années peut-être, l'économie du pays.

Les partisans de cette solution prédisent aussi un afflux de touristes alléchés par les prix dérisoires des hôtels et des restaurants des îles grecques. "La chute des monnaies donnait un vertige hideux aux touristes", écrivait déjà Aragon dans Aurélien.

Un scénario qu'il faut très sévèrement nuancer, prévient Paul Donovan, économiste chez UBS à Londres. A ses yeux, "penser que dévaluer la monnaie grecque lui permettrait de relancer ses exportations est totalement faux". Pour une raison simple, explique-t-il : le pays n'a rien ou presque rien à exporter.

Aujourd'hui l'industrie grecque représente 18 % du PIB du pays. Mais une grande partie des produits fabriqués sont issus de l'agroalimentaire, comme l'huile d'olive.
En réduire le prix vis-à-vis de l'extérieur n'offrirait qu'un avantage modique, juge aussi Sylvain Broyer chez Natixis.

Ces experts soulignent aussi l'effet pervers d'une dévaluation. Avec une monnaie dépréciée, les Grecs verront leur pouvoir d'achat - 50 % des produits consommés viennent de l'étranger - s'écrouler, tandis que sévirait une inflation à deux chiffres : jusqu'à 30 % par an, selon M. Broyer.

Le choc pourrait certes être temporaire. Mais il reste la question de la dette du pays. Aujourd'hui libellée en euros, elle exploserait encore davantage si demain le pays devait adopter la drachme.

A moins de convertir les emprunts en monnaie nationale de façon autoritaire, ou de les répudier de façon unilatérale... L'option serait séduisante, si elle ne devait pas être suivie de mesures de rétorsion. En traitant ainsi ses créanciers, le pays deviendrait définitivement "la" bête noire des investisseurs du monde entier.

Les banques du pays, pour leur part, verraient leurs avoirs libellés en euros s'effondrer. Un genou à terre, le secteur financier devrait être recapitalisé alors que les caisses de l'Etat seraient vides.

Asphyxiée, isolée, la Grèce reviendrait ainsi à son point de départ. Ou presque.


Claire Gatinois, Clément Lacombe et Philippe Ricard (à Bruxelles)

Les échéances à venir

10 mai Quelque 4,2 milliards d'euros d'aide européenne et du FMI sont versés. L'enveloppe initiale était de 5,2 milliards. Le solde sera payé, ou pas, d'ici à juin.

18 mai Athènes doit rembourser 3,3 milliards d'euros d'emprunts détenus par la Banque centrale européenne. En mai, au total, la Grèce devra rembourser à ses créanciers 4,8 milliards d'euros.

Juin Quelque 31 milliards d'euros devaient être versés pour Athènes et ses banques. Ces aides seront gelées si Athènes n'adopte pas les mesures d'austérité prévues. Athènes ne pourra alors pas rembourser les 5 milliards de dettes arrivant à échéance en juillet et août.

Une crise interminable

4 octobre 2009 Le Parti socialiste grec de Georges Papandréou prend le pouvoir. La nouvelle équipe compulse les comptes et annonce que le déficit sera deux fois plus élevé qu'annoncé par le précédent gouvernement.

2 mai 2010 Athènes étant devenu incapable de se financer sur les marchés, les Européens et le Fonds monétaire international débloquent une aide de 110 milliards d'euros.
En échange sont imposées les premières mesures d'austérité d'une longue série.

21 juillet 2011 La zone euro jette les bases d'un deuxième plan d'aide à la Grèce, de 130 milliards d'euros au final. Les créanciers du pays - banques, assureurs... - renoncent à 21 % des sommes qui leur sont dues, un chiffre qui sera porté à 53,5 % en octobre.

31 octobre Sans consulter les autres pays, M. Papandréou annonce un référendum sur le second plan d'aide. Il renonce peu après et cède la place à un gouvernement transitoire de coalition.

6 mai 2012 Les électeurs plébiscitent les partis anti-austérité, aucune majorité ne semble pouvoir émerger au Parlement.
Source : http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/05/10/le-poison-grec-tetanise-de-nouveau-l-europe_1699246_3214.html

Les commentaires en-dessous :

"Claude DOUCET il y a 4 jours

Le peuple grec inventeur de la démocratie ? Inventeur d'un concept qui dans la pratique écartait du pouvoir les plus pauvres au profit d'une élite riche et esclavagiste. La démocratie grecque d'aujourd'hui ? Une table ouverte ou tout le monde consomme les maigres ressources d'un pays pauvre sans se soucier de son financement. Et quand la table est vide ? On demande aux voisins de la regarnir pour continuer comme avant. Terrible situation pour un peuple qui s'est suicidé à petit feu avec constanc"

"Archos il y a 4 jours

La question est de savoir s'il y a ou non en Grèce un État digne de ce nom. C'est à dire capable de s'appuyer sur une administration fiscale capable de faire rentrer l'impôt dû par chaque citoyen. Tout le reste est blabla. Et cette question vaut aussi bien pour chaque pays européen, à commencer par la France,qui devrait s'assurer de mesures contre l'évasion et la fraude fiscale massives qui sont devenues de fâcheuses habitudes."

"Xenos il y a 4 jours

La "finance prédatrice" !? Peut-on vous faire remarquer que la Grèce se bat pour continuer à emprunter tout en refusant de payer même les intérêts de ses emprunts précédents, tout cela sur fond de chantage à l'Europe. Je ne sais pas qui est prédateur dans ce cas, mais j'en ai une idée... En tous cas eux verraient bien la "finance prédatrice" continuer à payer à leur place."

"Tof il y a 4 jours

Il n'y a pas de solution pour la Grèce qui finira en faillite. Au passage, la France aura perdu plusieurs dizaines de milliards d'euros qu'elle ne récupèrera jamais. L'Euro a été une erreur et dès le début Philippe Séguin avait prédit ce qui aujourd'hui se réalise. M. Delors, dont Hollande est le fils spirituel, a mis le feu à l'Europe avec cette utopie mal fichue. Le pire risque est une destruction totale de la construction européenne."

"JEAN-CLAUDE MEYER il y a 5 jours

si la Grèce est un poison pour l'UE, celle-ci doit prendre des antidotes et vite. cela fait plusieurs années que l'UE et d'autres injectent des centaines de milliards d'€ dans les finances d'un pays en perdition et qui ne veut pas de réformes. on peut certes comprendre le petit peuple qui trinque à cause du comportement des castes privilégiées qui se sont goinfrées des subsides internationaux. mais il faut que cela cesse. quittez l'UE, messieurs les grecs, mettez votre pays en ordre, après voire"

"bof il y a 5 jours

Qu'on les laisse faire faillite,et que cela serve d'exemple.Lorsque les salaires ne seront tout simplement plus payés,les grecs comprendront qu'il est impossible de se passer des méchants FMI etc., si l'on a à la fois un déficit courant et un déficit budgétaire primaire négatif.Cela aussi permettra peut-être de calmer les économistes en herbe qui ne comprennent pas que quelqu'un qui paye les factures à autrui puisse en plus demander à ce dernier de faire en sorte que la situation s'améliore."

"DS il y a 4 jours

Mille fois raison ! Industrie à 18% du PIB, et encore sans la moindre valeur ajoutée, armateurs qui ne payent pas d'impôts depuis des siècles, sans parler de l'Eglise ; fonction publique comparable à l'armée nord-coréenne; à propos, armée pléthorique et dépenses militaires fantastiques depuis des années (Rappel : 2ème budget de l'OTAN derrière les USA ! ) La Grèce est une caricature de ce qu'est la mauvaise gestion d'un Etat pendant des années, sans que le peuple ne s'y intéresse. Thatsall !"

"Eme il y a 5 jours

Si la Grèce continue à nous bassiner, on peut s'attendre à ce que le FN ait de très beaux jours devant lui."