mercredi 20 juin 2012

Bouc-émissairisation des Européens albanais en Grèce

GRÈCE
Les détenus albanais, boucs émissaires de la crise

Un prisonnier sur cinq en Grèce est d'origine albanaise. Condamnés le plus souvent pour trafic de drogue, leur cas nourrit les discours xénophobes. Abandonnés par les autorités de Tirana, ils sont une cible facile, s'inquiète un quotidien albanais.
21.05.2012 | Kristo Çakuli | Gazeta Shqip

Les chiffres officiels du ministère de la Justice grec, publiés en mars, font état de 11 965 personnes détenues dans les prisons grecques. Parmi elles, 7 482 sont des ressortissants étrangers dont 2 224 Albanais, soit un prisonnier sur cinq. Avec un âge moyen de 27 ans, la majorité écrasante des détenus albanais est condamnée pour trafic de drogue. Voilà de quoi apporter de l'eau au moulin des discours extrémistes.
Mais ces statistiques sont aussi inquiétantes pour l'Etat albanais qui, deux décennies après le grand exode de ses ressortissants vers l'ouest de l'Europe, a abandonné ces derniers à leur sort. Jusqu'ici aucune mesure n'a visé à les soutenir culturellement ou économiquement, à les inciter à revenir chez eux ou à défendre leurs intérêts. Or ces derniers font souvent l'objet de traitements indignes, sont mal nourris, pas toujours bien défendus... Autant de facteurs qui se sont aggravés avec la crise économique que traverse le pays et dans laquelle ils apparaissent comme de parfaits boucs émissaires.

Un accord albano-grec signé en 2006 autorise pourtant l'extradition réciproque de prisonniers, mais le transfert progressif des détenus albanais en Grèce vers les prisons albanaises est resté lettre morte faute de structures suffisantes du système carcéral albanais.

Plusieurs facteurs expliquent pourquoi autant d'Albanais peuplent les prisons grecques. Viennent en premier lieu les migrations massives et clandestines, le chômage de longue durée, l'absence d'un environnement familial protecteur, les multiples obstacles légaux empêchant l'intégration des Albanais, le racisme latent de certains Grecs, l'existence de groupes mafieux qui exploitent la misère et la faiblesse humaine. Le tout combiné contribue à plonger les jeunes Albanais dans l'arène du crime.

Autre raison : les tribunaux grecs sont particulièrement intransigeants avec les étrangers. Ancien ministre de la Justice, Mihalis Statopulos, déclarait récemment à la télévision : "La justice grecque est contrainte par les conventions européennes de respecter la présomption d'innocence. Or, pour les étrangers, c'est plutôt le contraire : ils sont suspects tant que leur innocence n'a pas été pas prouvée." Invité à une autre émission télévisée, Costas Skouras, le vice-président de l'Association des juges et des procureurs grecs, déclarait fin mars : "Les prisons grecques se sont fondamentalement transformées en 'camps de concentration' pour immigrés étrangers et miséreux grecs, car les riches trouvent facilement la voie de sortie." Dans la même émission, un représentant du parti Nouvelle Démocratie a dit : "L'absence d'une politique sérieuse à l'égard des émigrants et les peines maximales de leurs condamnations font que les prisons grecques, dont la capacité d'accueil est de 8 000 personnes, en comptent actuellement près de 30 % de plus."

Un reportage sur la criminalité des immigrés, publié par le quotidien grec Eleftherotypia en mai 2009, témoigne aussi de la prédisposition négative et de la partialité de la justice grecque envers les étrangers. On y évoquait 169 cas où des citoyens albanais résidant en Grèce accusaient la police grecque d'abus de pouvoir et d'usage disproportionné de la force contre eux ou leurs proches. Dans la totalité des cas, les juges ont innocenté les policiers.
Enfin, la philosophie actuelle de la "criminalité innée" des émigrants a aussi été nourrie par des tours de passe-passe statistiques liant la montée de la délinquance à l'arrivée massive d'immigrés en Grèce ces trois dernières années. Ce n'est qu'une partie de la vérité. Car la criminalité n'est pas uniquement l'apanage des prétendus "couches défavorisées de la société" ou encore d'un quelconque "héritage ethnique" comme veulent faire croire certains. Elle est, en revanche, tributaire du milieu social de l'individu qui le voit naître et grandir. Shakespeare le savait déjà en affirmant : "Les plus terribles et atroces crimes de l'Histoire ont eu lieu chez les riches, dans la splendeur de leurs palais de marbre, et non chez les pauvres, dans les caves sombres de la société primitive."
Source : http://www.courrierinternational.com/article/2012/05/21/les-detenus-albanais-boucs-emissaires-de-la-crise

Voir également : Haine anti-européenne au sein de l'armée grecque

Expulsion, hellénisation et oppression des Albanais par le stato-nationalisme grec

Les exactions des andartes grecs dans le sud de l'Albanie en 1914

Oppression des minorités et irrédentisme : l'europhobie violente du nationalisme grec