lundi 25 juin 2012

Chypre : la question de la présence militaire turque

Ergün Olgun, "Chypre : mythes, réalités objectives et avancées possibles", Outre-Terre, n° 10, 2005/1, p. 449-450 :

"Bien que Chypre n’ait jamais été gouvernée par la Grèce, Grecs et Chypriotes grecs intègrent l’île, sur le plan historique (et mythologique), à l’hellénisme. C’est ce dogme qui a entraîné la catastrophe de l’Etat à deux partenaires de 1960. Un dogme qu’on ne peut ignorer, tant il est ancré dans la culture grecque (mythes, Eglise, école). Et sur dix ans, de 1963 à 1974, toutes les diplomaties ont échoué à faire évoluer ces croyances et à enrayer la marginalisation forcée des Chypriotes turcs, tout comme le fait que ceux-ci étaient privés de leurs droits constitutionnels et contractuels. C’est parce que la Constitution de 1960 était en permanence violée que la Turquie fut contrainte d’intervenir à Chypre en 1974 (conformément à ses obligations découlant du Traité de garantie de 1960). Malgré la sécurité que procurait aux Chypriotes turcs la présence de l’armée turque (seule et unique dissuasion à une reprise des hostilités sur l’île depuis 1974), le non-droit s’est perpétué durant des années ; les événements se sont enchaînés et ont produit la nécessité d’un nouveau cadre qu’illustre le Plan Annan : bizonalité, bicommunautarisme, fédéralisme. Mais la partie grecque reste obsédée par l’hellénisme et veut conserver les privilèges injustement acquis depuis 1963 ; voilà pourquoi elle ne désire pas partager le pouvoir avec son ex-partenaire égal en droit dans le contexte d’un nouvel Etat à deux partenaires.

Bien que l’armée turque continue d’être la seule et unique garantie de sécurité pour les Chypriotes turcs, la Turquie, tout comme une majorité des Chypriotes turcs par le référendum du 24 avril, a donné son accord au Plan Annan. Il y aura donc réduction substantielle des forces pendant la période initiale et fort délicate de sept ans : pas plus de 6000 soldats et officiers jusqu’en 2011 ; puis une nouvelle réduction au contingent symbolique de 650 au moment de l’intégration de la Turquie à l’Union européenne (voire après 2018 si celle-ci ne s’est pas encore produite). Il y avait même dans le Plan une clause qui stipulait la révision tous les trois ans avec pour objectif le retrait total des troupes (article 8, 1, b III de l’accord de Fondation).

Mais tout cela ne satisfaisait pas M. Papadopoulos qui s’en tient, dans sa lettre au secrétaire général, à son approche du tout ou rien : « Les questions de sécurité, cruciales pour les Chypriotes grecs, ont été largement ignorées ». Et puis : « La présence des troupes d’occupation et le comportement global des Turcs constituaient encore un sérieux sujet de préoccupation ». Monsieur Papadopoulos proclamant qu’en vertu du Plan, les troupes turques allaient rester indéfiniment sur l’île.

Il y a une logique qui soutient semblable position du tout ou rien.
Elle ressort dans l’allocution du 7 avril où monsieur Papadopoulos appelle les Chypriotes grecs à un non retentissant au référendum : encore quelques jours et Chypre sera membre de l’Union européenne ; le processus d’adhésion turque, lui, va se poursuivre ; le temps travaille donc en faveur des Chypriotes grecs qui feront désormais partie des évaluateurs d’Ankara ; les Turcs seront alors soumis à une pression constante en matière d’adoption et de mise en oeuvre de l’acquis communautaire ; les Chypriotes grecs peuvent donc se permettre d’ignorer les intérêts des Chypriotes turcs (sécurité incluse), ainsi que les dispositions du Traité de garantie de 1960 concernant les droits de la Turquie (ceux du Royaume-Uni demeurant intacts). Au fond, l’idée sous-jacente, c’est que les Chypriotes grecs peuvent attendre indéfiniment jusqu’à une victoire complète.

Il y a là une approche qui ne laisse pas grande marge de manoeuvre au compromis, à un règlement partagé et durable, à la construction d’un cadre stable. Alors qu’il n’y aura pas de règlement honnête sans égalité des parties ; que rien ne se règlera tant que les Chypriotes grecs sont autorisés à réaliser unilatéralement leurs objectifs, les Chypriotes turcs restant considérés comme subordonnés à leur autorité.

Dans tous les cas de figure, les Chypriotes grecs ne doivent pas oublier que leur refus du Plan Annan a prévenu, en même temps qu’un règlement, le démarrage d’un processus de démilitarisation de l’île. M. Papadopoulos ayant d’autant moins de raisons de déplorer la présence de troupes turques sur l’île."

Voir également : Quelques mensonges grecs ordinaires sur Chypre

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