vendredi 8 juin 2012

La Grèce, un Etat-voyou ?

La Grèce, prototype des États devenus sans foi ni loi

Par Jean-Pierre Robin

CHRONIQUE - Pour Jean-Pierre Robin, les déboires économiques et financiers d'Athènes sont en dernier ressort de nature politique et le FMI a raison de le rappeler.

Le déclin n'est pas une idée neuve en Europe. Il y a tout juste deux siècles, Beethoven composait Les Ruines d'Athènes (1812), une musique certes moins connue que son Ode à la joie, devenue aujourd'hui l'hymne de l'Europe. Le musicien allemand y raconte comment Athéna, après un sommeil de deux mille ans, se réveille dans son pays envahi par les Turcs. Même si les occupants sont partis, les Grecs peuvent encore se dire «l'histoire est un cauchemar dont j'essaie de m'éveiller».

On comprend donc que Christine Lagarde ait soulevé beaucoup de poussières avec son interview au Guardian, le week-end dernier. La directrice générale du FMI estime que les Grecs devraient «commencer par s'entraider collectivement en payant tous leurs impôts». Et elle considère que les «jeunes enfants du Niger… ont encore plus besoin d'aide que les gens à Athènes».

La patronne du FMI ne fait en réalité que dire tout haut ce que pense l'immense majorité des 184 pays membres de l'organisation financière internationale dont elle a la charge. Tout d'abord la Grèce, qui a de nouveau reçu une aide de 28 milliards d'euros en mars dernier, bénéficie d'un traitement de faveur jugé extravagant par la plupart des pays émergents. Alors que traditionnellement un État ne peut recevoir des crédits dix fois supérieurs à sa quote-part (sa participation au capital au FMI), Athènes a pu obtenir une aide d'un multiple de trente.

Plus grave, le plan de sauvetage mis en place à partir de mai 2010 risque fort d'être le plus gros échec jamais enregistré par le FMI dans son histoire. Depuis sa création en 1945, un millier de programmes similaires ont été élaborés. Or, c'est la première fois qu'un pays «avancé» de l'OCDE a été autorisé à faire faillite sur sa dette. Ce qui est le cas, depuis que les banques ont accepté de réduire de 100 milliards d'euros leurs créances sur Athènes. L'une des règles de base non écrites du FMI veut qu'il soit toujours remboursé de ses avances. Seuls trois pays, la Somalie, le Soudan et le Zimbabwe, ont fait exception, tous trois qualifiés de rogue States, d'États voyous, sur le plan économique et social. Une expression qui figure désormais dans la presse américaine au sujet de la Grèce, notamment dans le New York Times.

Plutôt qu'un manque de diplomatie, les propos de Christine Lagarde traduisent le désarroi du FMI. Sous la pression de Dominique Strauss-Kahn et des Allemands qui voulaient une autorité extérieure à l'Europe capable de faire la police, il s'est embarqué dans une mission qui dépasse ses compétences. Sa tâche classique est de rétablir en trois ou quatre ans les comptes extérieurs des pays, en combinant mesures d'austérité et réformes structurelles. Fût-ce en bouleversant les structures capitalistes nationales, comme l'ont accepté en Corée du Sud les chaebols (conglomérats), lors de la crise de 1997.
Une kleptocratie

Il s'agit cette fois d'un véritable travail d'Hercule. Une forme denation building, comme disaient les Américains à propos de l'Irak, consistant à reconstruire les bases mêmes du pays. La troïka, censée regrouper les forces du FMI, de l'Union européenne et de la BCE, a délégué les tâches: une équipe allemande est chargée d'élaborer un cadastre, des Français doivent réformer les administrations centrales, alors que des Suédois repensent le système de santé.

Les Grecs les plus lucides évoquent «une culture du désordre et une kleptocratie qui a largement gaspillé les premiers bénéfices de l'adhésion à l'UE, pillé la richesse de la nation et mis en péril la monnaie unique», comme nous l'explique le financier Jason Manolopoulos, auteur d'un ouvrage décapant (La Dette odieuse). Et il ajoute: «Tous les Grecs sont responsables: à la fois la classe supérieure avec ses revenus minimisés et les masses avec leurs nombreux emplois fictifs et leurs pensions trop généreuses. Il existe une collusion tacite entre tous.»

Voilà l'exemple emblématique d'un État hypertrophié, où les deux tiers de la population aspirent à être fonctionnaires, rappelle Jason Manolopoulos. Avec son cortège de clientélisme et de népotisme qui conduit à se couper des réalités économiques. En 2008, alors que les comptes publics prenaient eau, le gouvernement a augmenté de 4,5 % les traitements «indépendamment de la productivité».

Le parallèle avec l'Argentine est révélateur. Les deux pays ont connu des dictatures militaires au même moment (autour des années 1970). Puis ils ont espéré trouver le salut dans une autre forme d'autoritarisme, en s'attachant l'un au dollar et l'autre à l'euro. Mais dans les deux cas le remède de la stabilité monétaire n'a servi qu'à occulter la sclérose de leurs sociétés.

En dernier ressort, la réussite économique dépend uniquement de la qualité des institutions. On en fait constamment l'expérience en Europe dans les régions frontalières: pourquoi la ville française de Sélestat a-t-elle 8 % de chômage alors que l'allemande Emmendingen, de l'autre côté du Rhin, n'en a que 3 %? se demandait récemment l'International Herald Tribune, non sans quelque perfidie.

Christine Lagarde a raison, tout est politique dans les déboires de la Grèce, et les électeurs doivent s'en prendre à leur manque de vigilance dans le choix de leurs dirigeants. «Le prix de l'apathie dans les affaires publiques est d'être dirigé par de mauvais hommes», disait Platon.
Source : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2012/05/28/20002-20120528ARTFIG00477-la-grece-prototype-des-etats-devenus-sans-foi-ni-loi.php