lundi 25 juin 2012

Les causes profondes du conflit chypriote

Ergün Olgun, "Chypre : mythes, réalités objectives et avancées possibles", Outre-Terre, n° 10, 2005/1, p. 445-447 :

"Turcs et Chypriotes turcs n’ont toujours pas réalisé à quel point comptent les relations publiques et la médiatisation. Alors que les Chypriotes grecs et les Grecs sont des experts ès propagande et lobbying. Mais même si la propagande et le lobbying sont légitimes, la manipulation a quelque chose, pour parler par euphémisme, d’immoral.

Il est malheureux que même l’Union européenne se soit laissée berner par la machine propagandiste de la partie chypriote grecque. Le commissaire à l’élargissement Günter Verheugen rappelait, par exemple, dans une allocution au Parlement européen du 21 avril 2004 la promesse du gouvernement chypriote grec en 1999 : agir autant que possible pour garantir un règlement ; l’Union européenne, en revanche, ne ferait pas du règlement du problème un préalable à l’adhésion de Chypre. Pour donner libre cours à sa déception : « Je me sens trahi par le gouvernement chypriote grec. » Il convient d’aller au-delà de la propagande et de rendre manifestes les faits et causes latents.

Le conflit ne résulte pas, entre autres, d’« une invasion militaire et de l’occupation durable du territoire (chypriote) par un Etat souverain », comme le leader chypriote grec Tassos Papadopoulos a choisi de présenter les choses, le 23 septembre 2004, dans son exposé à la 59e session de l’Assemblée générale des Nations unies. De même que le conflit n’a pas émergé en raison d’une agitation sécessionniste des Chypriotes turcs, partenaire à égalité des Chypriotes grecs à l’intérieur de la République de Chypre de 1960.

Si l’« occupation » est censée incarner la racine de la question chypriote, alors que dire de l’occupation de l’instance gouvernementale, naguère bicommunautaire, de la République de Chypre par les Chypriotes grecs depuis 1963 ? C’est cette occupation-là et le conflit qui en a résulté entre les deux partenaires égaux en droit qui a nécessité le stationnement de forces de l’ONU sur l’île. Monsieur Papadopoulos a la mémoire sélective et il ignore la période de 1963 à 1974. Mais il ne peut pas être amnésique au point d’avoir oublié les raisons de l’intervention de la Turquie le 20 juillet 1974. Semblable rétention ou déni de faits par « sélection » ressortissent à une stratégie retorse qui consiste à laisser dans l’ombre les causes sous-tendant le dossier. En d’autres termes : la partie chypriote grecque propose un traitement de la question ignorant le fond de l’affaire, c’est-à-dire que les Chypriotes grecs ont fait en leur temps main basse sur la République de 1960.

Il n’y a d’ailleurs pas de résolution du Conseil de sécurité des Nations unies qui qualifie l’intervention parfaitement légitime de la Turquie en 1974 comme une « agression », une « invasion » ou une « occupation ». C’est au contraire la Grèce que l’archevêque Makarios, le président chypriote grec de l’époque, avait en termes ouverts et dramatiques accusée le 19 juillet 1974 devant le Conseil de sécurité d’avoir envahi et occupé Chypre le 15. C’est cette invasion et cette occupation destinées à réaliser l’Enosis (l’union de Chypre avec la Grèce), et la violation de l’état des choses créé par la Constitution et les traités de 1960 qui entraînèrent l’intervention de la Turquie en vertu des droits et obligations que lui conférait le Traité de garantie de 1960.

Et quant au fait que ce serait la partie chypriote turque qui aurait travaillé à la sécession, l’archevêque Makarios n’avait-il pas confessé à diverses reprises, comme par exemple au Times avril 1963, soit huit mois avant de pirater l’Etat, qu’il était impossible aux Chypriotes grecs de renoncer à l’Enosis ? La résolution 186 (1964) du Conseil de sécurité d’envoyer des forces des Nations unies (UNFICYP) dans l’île avait pour but de prévenir une reprise des combats et de contribuer au maintien et à la restauration de l’ordre légal, au retour à des conditions normales.

Immédiatement après que cette résolution avait été entérinée par le Conseil de sécurité, les Chypriotes turcs s’adressèrent au secrétaire général et lui demandèrent d’agir le plus efficacement possible afin que la loi et l’ordre fussent restaurés, et de contribuer à un retour aux conditions normales en faisant respecter la constitution de 1960. Celui-ci écarta cette requête, expliquant que ce n’était pas dans cette intention que le Conseil de sécurité avait voté la résolution 186. La résolution 186 admettait donc qu’il n’y avait pas, sur l’île, des conditions normales, mais se refusait à restaurer l’ordre : autant de preuves que les institutions de 1960 étaient dans l’incapacité de fonctionner comme stipulé dans la Constitution, ce qui frappait de nullité la République.

La partie turque fit une deuxième tentative de retour au parlementarisme par association, en sollicitant l’aide de l’UNFICYP au mois de juillet 1965
; il lui fut répondu par le président chypriote grec de la Chambre des représentants, Glafcos Clerides, qu’ils devaient au préalable reconnaître le gouvernement chypriote grec en tant que gouvernement chypriote, entériner toutes les lois promulguées en leur absence et accepter que soit aboli l’article 78 de la Constitution sur les majorités séparées. Comme les Chypriotes turcs n’acceptaient pas les conditions humiliantes qui leur étaient faites, les Chypriotes grecs s’empressèrent de les blâmer pour ne pas vouloir faire partie du gouvernement légitime de la République. La direction chypriote turque de l’époque y revint à diverses reprises : c’était là une dernière trahison qui allait déclencher la suite des événements et, pour finir, la division de l’île comme l’émergence de deux gouvernements séparés.

Ces réalités n’ont pas empêché les Chypriotes grecs de réussir à légitimer leur action derrière le voile de l’« état d’urgence » depuis 1963. Ceci alors que leur refus de s’engager dans un nouveau partenariat avec les Chypriotes turcs et leur choix de maintenir des « conditions anormales » par le vote du 24 avril 2004 leur interdisent sans contestation aucune de mobiliser l’argument de la nécessité et de la soi-disant « République de Chypre » en tant que gouvernement de l’île toute entière."

Voir également : Chypre : pourquoi l'intervention turque ?

Le nettoyage ethnique des Chypriotes turcs par les Chypriotes grecs (1960-1974)

Conflit chypriote : 500 Chypriotes turcs disparus en 1963-1974

Chypre, 1963 : le bain de sang de la "Semaine noire"

Chypre : la question du patrimoine culturel de l'île

Chypre : la question du patrimoine culturel de l'île (2)

Le sort des Turcs tombés à la merci des Grecs

La Megali Idea, une "grande idée"... criminelle

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec