mercredi 23 janvier 2013

Le chaos politique en Grèce : radicalisation, terrorisme d'extrême gauche, milices d'extrême droite, stratégie de la tension de l'Etat profond

ανταρσία
Publié le 22 janvier 2013
Et si l'économie n'était pas la cause de tous les maux grecs ?


Une attaque armée visant le siège du parti au pouvoir en Grèce, Nouvelle-Démocratie, a eu lieu la semaine dernière. La crise économique qui traverse le pays s'est immédiatement transformée en crise politique, et les grands partis pourraient disparaître au profit des extrêmes.


Stathis Kouvelakis

Stathis Kouvelakis est enseignant de sciences politiques à l'université anglaise de King's College. Il est spécialiste de la France et de l'Europe.

Atlantico : Une attaque armée visant le siège du parti au pouvoir Nouvelle-Démocratie a eu lieu lundi 14 janvier en Grèce, selon l'AFP. Des coups de feu ont été tirés très tôt selon la police, et une balle a été retrouvée dans le bureau du Premier ministre Antonis Samaras. Cette fusillade intervient après une série d'incendies criminels contre les locaux de partis politiques, et la police grecque a évoqué le possible retour de Lutte révolutionnaire, un groupe d’extrême-gauche qui a déjà mené plusieurs actions violentes. La Grèce est-elle au bord de l’explosion politique ?

Stathis Kouvelakis : Il y a une grande tension politique en Grèce, liée à l'intensité de la crise économique, sociale, et bien entendu politique. C'est dans ce contexte qu'il faut analyser les éléments d'une "stratégie de tension" qui se met en place. Ceci étant, il faut avoir des éléments sérieux pour identifier les auteurs de la récente attaque. Le scénario de la police parle d'une possible résurgence d'un terrorisme d'extrême gauche.

C'est aussi le discours tenu par le gouvernement, qui utilise cette attaque pour mettre en accusation Syriza, le principal parti d'opposition de la gauche radicale, en le sommant de se dissocier de cette attaque, ce qui est ridicule. Il laisse entendre qu'il serait moralement responsable de cette attaque du fait de la politique d'opposition qu'il mène.

J'observe que cette attaque n'a pas été revendiquée alors que traditionnellement, les groupes d'extrême gauche revendiquent leurs actes à travers des textes très longs car il s'agit pour eux de faire de la propagande leurs idées.

Les attaques de ces dernières années  (2000-2010) dans la foulée des événements de décembre 2008, ne provenaient pas du tout des groupes d'extrême-gauche classiques des années 1970-1980, mais plutôt de la mouvance anarchiste ou autonomiste qui existe en Grèce. Elle est extrêmement fragmentée et opaque.
Les divers sigles qui apparaissent ne renvoient pas à des entités identifiables. On est donc dans le brouillard le plus complet, et il faut comprendre que le climat économique est tendu.
La situation économique de la Grèce joue-t-elle un grand rôle dans la crise politique qui traverse le pays?

La crise économique qui traverse la Grèce s'est immédiatement transformée en crise politique. La mise en place de ces mémorandums signifie en réalité que le Parlement grec n'est plus le centre de décision du pouvoir, et les gouvernements grecs ne font que mettre en place des politiques qui sont décidées ailleurs. Les tensions sociales sont extrêmement fortes car la mise en œuvre de la politique a des conséquences dramatiques en matière d'appauvrissement de la population, de récession, de chômage - le chômage est à 28%. Un tiers de la population vit en dessous ou sur le seuil de pauvreté, selon les chiffres officiels.

Cette situation a provoqué des affrontements sociaux extrêmement vifs. Durant ces affrontements, la répression policière a été très forte. Les images de la répression contre les manifestations aux abords du parlement grec sont devenues monnaie courante. Nous y sommes habitués depuis maintenant près de trois ans.

Il y a une extrême droite néo-nazie extrêmement violente qui se développe aussi, et qui bénéficie de l'appui ouvert de la police. Ce courant est important, et ce sont des choses qu'on a déjà vu dans le passé. D'un côté une crise sociale, un véritable cataclysme, de l'autre côté un affaissement de l'autorité de l'État. On sait par l'expérience de l'histoire que ces groupes ne peuvent opérer une percée que lorsque l'État apparaît comme incapable d'assurer des fonctions essentielles, des fonctions de service public, social, jusqu'aux services de l'ordre et de la sécurité. Ces groupes peuvent bénéficier d'un soutien important de la population, et c'est cela qui est nouveau. 
Hormis les contestations sociales dans le pays, les groupes politiques sont-ils un moyen de lutter contre les réformes mises en place ? Est-ce un réflexe inhérent à la Grèce de résister via des organisations extrêmes ?

L'histoire de la Grèce est jalonnée par l'action de groupes violents liés à l'État, liés à a droite et aux fractions les plus dures de l'État grec qui ont à plusieurs reprises joué la carte de la déstabilisation comme lors de l'affaire Z en 1961. Des groupes paramilitaires ont assassiné un député de gauche.

C'est banal que ce type de groupes jouisse d'un soutien, et interagisse avec des fractions de l'appareil d'État et notamment la police. On sait que dans les unités spéciales de la police, peut-être la moitié des membres a voté pour Aube Dorée. Concrètement, sur le terrain, à chaque fois que des groupes d'extrême droite se livrent à des pogroms contre des immigrés, des migrants ou des militants de gauche, ils bénéficient systématiquement de l'appui et de la couverture de la police locale, comme c'est le cas dans certains quartiers d'Athènes.

L'opinion répandue dans les milieux d'opposition de gauche est que cette stratégie de la tension serait plutôt le fait d'éléments venant de l'Etat profond lui-même. Il chercherait à créer un climat d'instabilité et de peur pour faire barrage à la montée de la gauche et à la perspective d'un changement politique. Ce sont les termes du débat actuel.

Six mois après l’accord trouvé suite aux élections législatives en juin, comment sont perçus les "partis politiques classiques" par la population ?

L'aspect le plus spectaculaire est la disparition du Pasok. Ce parti a dominé la vie politique du pays les trois, quatre dernières décennies. C'est un parti qui il y à peine quatre ans avait remporté les élections législatives en 2009 avec 45% des voix. Il s'agit maintenant d'un groupuscule qui ne sera probablement même pas représenté au prochain Parlement.

C'est l'aspect le plus remarquable de l'effondrement du système politique tel qu'il existait auparavant. La percée de la gauche radicale d'un côté, et la montée de l'extrême-droite de l'autre sont d'autres expressions du même phénomène, dans une bien moindre mesure. Le parti de droite qui gouverne Nouvelle-démocratie est le seul parti qui tienne encore de l'ancien système politique, mais en se "droitisant" lui-même de plus en plus. C'est un parti qui apparaît d eplus en plus comme là pour maintenir l'ordre et faire barrage à la montée de la gauche. Le parti de M. Samaras n'est plus le parti de centre-droit modéré,  relativement ouvert sur certaines questions sociales et de politique étrangère. Le climat politique actuel est à des années lumières de cela.

La Grèce était un modèle de stabilité politique depuis la chute de la dictature des colonels en 1974 jusqu'à la fin des années 2000. Deux partis alternaient au pouvoir (centre-gauche et centre droit) et réunissaient plus de 80% des voix depuis le début des années 80. Il y avait des éléments de crise politique qui étaient déjà à l'état latent. Cependant, ce qui est venu mettre brutalement un terme est la thérapie de choc appliquée à la Grèce.

Comme le précise la journaliste canadienne Naomi Klein dans de nombreux écrits, la seule originalité du cas grec est que c'est la première fois qu'une telle thérapie est appliquée à un pays occidental membre de l'Union européenne et de l'eurozone. Par contre, ces recettes ont déjà été appliquées par le FMI dans des pays du sud, et ont partout produit les mêmes résultats: les anciens systèmes politique se sont tous effondrés. En Amérique Latine, l'ensemble de l'ancien personnel politique qui a eu à gérer ce type de programme de réajustement structurel a été complètement balayé par ce processus. C'est pour ça qu'on se retrouve en Amérique Latine avec des gouvernements de gauche, anti libéraux. C'est ce qui se produit en Grèce sous nos yeux. 
Des tranches d’aides doivent encore être versées sous condition à la République hellénique. Peut-on s’attendre à plus de contestations dans le pays ?

Les nouvelles mesures du troisième mémorandum votées par le Parlement grec en novembre dernier vont entrer en application à compter de ce mois-ci. Elles prévoient de nouvelles mesures d'austérité (batterie de nouvelles taxes, réduction de salaires, …) et cela dans un climat où la récession et le chômage  a connu tout ce qu'on connaît en Europe occidentale depuis la fin de la guerre. Le cataclysme ne peut que s'approfondir, et une nouvelle série de réaction est  inévitable.

Par ailleurs, les tranches d'aide accordées à la Grèce évoquées dans la question ne vont pas dans l'économie du pays, ou les besoins de l'Etat et donc de la population. Ce sont des prêts, accordés pour rembourser d'autres prêts aux créanciers. 

Propos recueillis par Ann-Laure Bourgeois
Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/et-economie-etait-pas-cause-tous-maux-grecs-stathis-kouvelakis-607655.html