mercredi 20 février 2013

La Chypre grecque : pire que la Grèce elle-même ?

Decod'Eco
Publié le 12 février 2013

Chypre peut-elle refaire basculer la zone euro dans la crise ?

Cécile Chevré

Cécile Chevré est titulaire d’un DEA d’histoire de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) et d’un DESS d’ingénierie documentaire de l’Institut national des techniques de documentation (INTD). Elle rédige chaque jour la Quotidienne d'Agora, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance.

Le cas chypriote pourrait être beaucoup plus grave que ne le laissent entrevoir ses 0,2% du PIB global de la zone euro.
Voici pourquoi...

Chypre, c'est la Grèce... en pire. Les besoins de refinancement de l'île s'élèvent à 17,5 milliards d'euros, soit près de 100% de son PIB. Avec un fort taux d'endettement (87% de son PIB, ce qui fait d'elle un des pays les plus endettés de la Zone euro) et une économie en récession (-2,4% en 2012 et -4,5% anticipés en 2013), Chypre n'a plus accès aux marchés obligataires depuis plus de deux ans et est donc incapable de se financer elle-même. Or, nombre des dettes accumulées par le pays doivent arriver à échéance dans les trois ans, dont une première tranche de remboursements de 1,5 milliard d'euro due en juin prochain.

Pour faire face à ces obligations, Chypre a fait appel en juin dernier aux sauveurs habituels des pays en détresse : l'Union européenne, la BCE et le FMI. La Troïka a accepté d'aider l'île à hauteur de sept milliards d'euros en échange d'une réforme en profondeur du système de retraite chypriote ainsi que différentes mesures de privatisation et de réduction des dépenses. Seulement voilà, ces sept milliards ne sont pas suffisants. Et ce à cause des banques chypriotes, plombées par les dettes souveraines de leur Etat dont elles sont les principales détentrices et par une crise immobilière semblable à celle que connaît l'Espagne. Aujourd'hui, les besoins de financement de ces banques sont estimés à 10 milliards d'euros. Or,  les discussions avec la Troïka traînent en longueur. Elles sont même au point mort jusqu'aux prochaines élections présidentielles, prévues le 17 février.

Le problème, c'est que personne ne semble réellement disposé à mettre de nouveau la main à la poche. Même la Russie, dont les liens avec l'île sont historiquement et économiquement forts, vient d'annoncer qu'elle hésitait à lui accorder un nouveau prêt, après celui de 2,5 milliards d'euros de 2011.

Le FMI, parce qu'il s'est fixé comme principe de ne pas aider les pays dont la dette dépassait les 120% du PIB et qui ne prévoient pas de mesures permettant de réduire drastiquement cet endettement. Or d'après la plupart des estimations, la dette chypriote devrait dépasser les 138% d'ici 2016. Loin, très loin des exigences du FMI.

Quant à la Zone euro, sa réticence s'explique par deux raisons :

Premièrement, la moitié des capitaux déposés dans les banques chypriotes vient de l'étranger – principalement de la Russie. Recapitaliser directement les banques de l'île reviendrait donc à "sauver" des dépôts à l'origine... disons... sujette à caution. Difficile à faire accepter au contribuable européen.  Le deuxième élément, c'est le refus de l'UE et la Troïka d'aider en général de nouveau les banques chypriotes, la seule solution donc consisterait à faire accepter des pertes aux principaux créanciers de l'île. Or qui sont-ils ? Tout d'abord les banques chypriotes – encore elles. Vu leur état de santé, elles sont incapables de supporter des pertes supplémentaires, qui entraîneraient des faillites en série.

Une faillite du système bancaire que la BCE cherche à éviter à tout prix pour éviter une contagion au reste de la Zone euro – les deux principales banques de l'île détiennent une part importante de la dette grecque, et personne ne tient à ce que l'incendie reprenne en Grèce.

Ce qui est vraiment en jeu

Reste donc les autres créanciers – banques européennes, investisseurs institutionnels... – ceux-là même qui avaient dû accepter une restructuration de la dette grecque il y a quelques mois. Or là encore, ces créanciers espéraient que la BCE n'autoriserait plus de telles manœuvres. Accepter de telles pertes, des haircuts, décrédibiliserait en outre Mario Draghi, le président de la BCE, qui a réussi à calmer les marchés obligataires en promettant que le cas grec ne se reproduirait pas, et que les créanciers de la Zone euro n'auraient pas à encaisser de nouvelles pertes.

Pour cela, en août dernier, il a promis qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour éviter une explosion de la Zone euro et a promis une aide financière substantielle (via des rachats d'obligations souveraines) aux pays qui le demanderaient – en échange de réformes structurelles et d'une politique d'austérité.

Jusqu'à présent aucun pays n'a fait appel à la BCE mais la simple promesse de Draghi – qui revenait à dire que la BCE était prête à imprimer autant que nécessaire pour soutenir la Zone euro – a suffit à calmer les marchés. Les taux d'emprunt des pays du Sud de l'Europe étaient alors repartis à la baisse, l'euro est en hausse face au dollar, et les investisseurs faisaient leur grand retour sur le Vieux Continent alors que les marchés actions européens flirtaient avec leurs plus-hauts d'avant-crise.

Tout ceci repose sur l'engagement pris par Mario Draghi, sur la confiance que marchés, investisseurs et créanciers lui accordent. C'est cette confiance qui est menacée par Chypre. Si la BCE et d'UE ne parviennent pas à se mettre d'accord sur les solutions à apporter à la crise chypriote, Draghi sera déstabilisé.

Si la Troïka laisse le système bancaire de l'île faire faillite, la Zone euro sera déstabilisée (via les obligations grecques détenues par les banques chypriotes). Si les banques problématiques sont nationalisées, l'endettement de Chypre va s'envoler, aggravant encore son problème de refinancement. Si la Troïka décide de restructurer la dette détenue par les créanciers autres que les banques de l'île, alors Draghi verra sa crédibilité remise en cause. Une restructuration de la dette chypriote annoncerait un peu trop celle de l'Espagne, dont les banques ne sont pas dans un meilleur état que celles de Chypre.

Autant dire que Chypre, aussi petite qu'elle soit, pourrait de nouveau faire s'embraser les marchés obligataires
– et ce d'autant plus que les taux obligataires des pays du Sud de l'Europe sont de nouveau en hausse depuis quelques jours alors que les tensions politiques montent en Italie et en Espagne.

[Suivez l'actualité de la Zone euro et surtout, adaptez-y vos investissements en toute connaissance de cause ! Tout est là...]
Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/chypre-peut-elle-refaire-basculer-zone-euro-dans-crise-cecile-chevre-636101.html