lundi 4 mars 2013

La question grecque-pontique

Stéphane Yerasimos, "La question du Pont-Euxin (1912-1923)", Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 153, janvier 1989, p. 9-34 :
Parmi les mouvements d'indépendance qui se manifestèrent au cours des dernières années de l'Empire ottoman, un des moins connus est celui du littoral de la mer Noire. S'agissant de populations grecques orthodoxes et dans leur quasi-totalité hellénophones, ce mouvement fait également partie de l'irrédentisme grec de l'Empire ottoman, mais des particularités géopolitiques et ethniques confèrent à la question une place à part dans le processus d'éclatement d'un empire multi-ethnique en Etats nationaux.

La région du Pont couvre grosso modo le vilâyet ottoman de Trabzon, comprenant les sandjaks de Gümüşhane, Lazistan, Samsun (ou Canik) et Trabzon. Cette région comptait au XVIe siècle, d'après les registres ottomans de l'impôt de capitation (payé uniquement par les non-musulmans), le plus grand nombre des chrétiens en Anatolie, le taux de ces derniers dépassant les 90 % dans le sandjak de Trabzon. Une petite minorité arménienne mise à part, il s'agissait d'une population orthodoxe, dépendante du patriarcat de Constantinople et qui, quelle que soit son origine ethnique, parlait un dialecte bien particulier du grec, le « pontique ». Par ses attaches linguistiques et religieuses, cette population évoluera donc, à partir du XVIIIe et tout au long du XIXe siècle, vers le sentiment national grec de la même façon que les autres populations ayant les mêmes caractéristiques en Anatolie et dans les Balkans.

Des grands bouleversements démographiques, mais aussi ethniques et religieux, se produisent dans cette région entre le XVIIIe et le XIXe siècle. Ainsi, vers 1890, on ne compte plus qu'environ un cinquième de populations grecques orthodoxes dans l'ensemble du vilâyet (200 000 contre 800 000 musulmans et 50 000 Arméniens selon Vital Cuinet). Ce bouleversement est le résultat d'islamisations, d'immigrations de musulmans Lazes et Turkmènes, depuis les régions limitrophes, et de musulmans du Caucase et de la Crimée, ainsi que d'émigrations des Grecs orthodoxes vers ces mêmes régions après l'expansion russe.

La dispersion n'est pourtant pas homogène. Le sandjak de Samsun compte près de 25 % de Grecs et leur concentration est plus grande dans les villes. A cette présentation démographique, nous devons toutefois ajouter les aspects économiques et culturels, puisque les Grecs du Pont participent pleinement à la régénération des peuples chrétiens d'Anatolie en liaison avec la pénétration de l'influence occidentale dans l'Empire ottoman. Ainsi, à travers deux activités économiques majeures, la culture du tabac et celle de la noisette, auxquelles on peut ajouter la navigation côtière et le commerce avec la Russie et la Perse, une nouvelle bourgeoisie grecque commence à s'affirmer dans la région.

Des nombreuses monographies, rédigées par des réfugiés du Pont établis en Grèce après 1922, font revivre la vie économique et sociale des communautés grecques dans les villes côtières de la mer Noire. A Samsun, l'un des deux centres les plus importants, un réseau bancaire grec, quasi exclusivement monté par des immigrés de la région de Kayseri, joue un rôle important dans la mainmise des commerçants et des producteurs grecs sur les plantations de tabac, en achetant des terres aux grands féodaux turcs ou en récupérant, à travers l'usure, les terres des petits cultivateurs. Dans cette même ville de Samsun, qui compte alors 5 000 Grecs sur un total de 11 000 habitants, ceux-ci détiennent six des sept sièges du Conseil municipal, tandis que le Conseil d'administration de la Chambre du commerce est composé de 4 Grecs, 3 Arméniens et 1 Turc et le Conseil agricole de 6 Grecs et 2 Turcs. Ce qui fait dire à un chroniqueur grec : « Les Turcs, masse attardée et pauvre dans l'ensemble de la région, reconnaissaient passivement la supériorité des Grecs et l'acceptaient avec fatalisme comme la volonté d'Allah le tout-puissant. »

La puissance économique entraîne immanquablement des velléités politiques. L'adhésion des lettrés aux idéaux nationaux helléniques date de la deuxième moitié du XIXe siècle, mais l'idée d'une action possible naîtra après la révolution jeune-turque de 1908, se développera avec les guerres balkaniques de 1912 et se précipitera avec la guerre mondiale de 1914. Malgré la constitution, pendant cette période, d'un important noyau économique et intellectuel, c'est encore l'Eglise qui impose son leadership an moment du passage à l'acte.

Celle-ci est partagée entre deux tendances qui reflètent les aspirations nationales grecques de l'époque. La première prône l'expansion du nouvel Etat grec jusqu'à ce que celui-ci englobe l'ensemble des Grecs irrédimés vivant dans l'Empire ottoman et dans les nouveaux pays balkaniques. Cette option s'identifie avec la politique de Venizélos et ensuite avec la politique libérale lloyd-georgienne de l'Empire britannique, visant à transformer la Grèce en puissance régionale. La deuxième tendance a pour objectif la renaissance de l'Empire byzantin autour de la hiérarchie ecclésiastique et sous l'égide du patriarcat oecuménique. Elle vise aussi à remplacer progressivement par la base l'administration ottomane et à obtenir la re-christianisation de l'Empire.

Ghermanos Karavanghelis, métropolite d'Amasya, responsable du diocèse de Samsun, appartient à la première tendance. Métropolite de Kastoria entre 1900 et 1907, il fut un des protagonistes de la guerre secrète que se livraient Grecs et Bulgares sur le territoire ottoman de la Macédoine. Le gouvernement turc, pressé paraît-il par l'ambassade russe, qui craignait une trop grande influence grecque dans la région, demande son rappel, mais il est nommé, en janvier 1908, métropolite d'Amasya. C'est lui qui, fort de son expérience de la guérilla macédonienne, aurait organisé, en profitant sans doute de l'effervescence qui a suivi la révolution jeune-turque en juillet 1908, les premiers noyaux de la milice du Pont dans le faubourg de Kadiköy à Samsun, peuplé de Grecs, pour la plupart d'origine rurale récente. Une cinquantaine de fusils Manlicher sont acheminés par un bateau grec et la rumeur dit que le métropolite allait « incognito » dans sa voiture fermée, tirée par deux chevaux noirs, inspecter sa troupe qui s'entraînait dans la campagne. Quand la guerre des Balkans éclate, il envoie une vingtaine de ses protégés se battre aux côtés de l'armée grecque.

Cette guerre, pendant laquelle les chrétiens de l'Empire se trouvent mobilisés pour la première fois pour combattre leurs coreligionnaires, ce qui entraîne des désertions massives, se situe à la racine des enchaînements qui vont constituer l'affaire du Pont.
Les déserteurs, vivant on semi-clandestinité autour de leurs villages, vont former les premiers noyaux des bandes qui se manifestent lors des tentatives d'installation dans la région, par les autorités, de réfugiés musulmans des Balkans. Des rixes armées, entraînant une répression dirigée contre les notables des villages grecs, se produisent dans la région la plus sensible, celle des environs de Samsun et c'est dans ce climat qu'on arrive en août 1914 à la mobilisation générale qui précède l'entrée de l'Empire dans la guerre mondiale.

La mobilisation et l'affectation des recrutes chrétiennes à des « compagnies de travail » (amele taburu) augmentent naturellement le nombre des déserteurs. La pression des gendarmes sur les villages entraîne des représailles et l'interprétation religieuse et ethnique donnée à chaque événement accentue le clivage national de part et d'autre. Le métropolite et les notables de Samsun se mobilisent pour aider les fuyards, et l'intervention des autorités oblige les plus compromis parmi les notables à prendre également le maquis, ce qui contribue à la structuration politique des bandes.

Les autorités locales vont entreprendre les premières expéditions punitives dans la région de Samsun en octobre 1915, en commençant par ces villages mêmes qui s'étaient opposés à l'installation des réfugiés musulmans deux ans plus tôt. Ces villages sont rasés et la population valide rejoint les bandes qui commencent à se grouper autour des chefs, dont le plus connu est Vasil Usta, ancien déserteur devenu bandit d'honneur. Nous ne possédons pas toutefois d'indices d'une action concertée des bandes à objectif politique avant l'apparition des Russes dans le secteur.

Ceux-ci continuent leur offensive le long de la côte, occupant Trabzon au début de l'année 1916, et s'arrêtent aux bords de la rivière Harşit aux portes de Tirebolu. A la même époque, à Londres, Sir Mark Sykes et Francois Georges-Picot mettent la dernière touche au projet de partage de l'Empire ottoman et se rendent ensuite à Pétrograd pour obtenir l'accord du gouvernement russe. Ce dernier, pris apparemment au dépourvu, après une période de tergiversations, décide de laisser ouverte la question de la frontière occidentale russe sur le littoral de la mer Noire. Ainsi, les accords portent à ce sujet la mention vague, « jusqu'à un point à déterminer à l'ouest de Trébizonde ». Cela veut dire que la décision est laissée aux armes et Nicolas II commente l'accord en notant en marge de ce point : « Si notre armée réussit à atteindre Sinop, notre frontière devra commencer par cette ville. » Dans ce contexte, les conditions locales des territoires situés entre Tirebolu et Sinop acquièrent une importance particulière.

C'est alors que, sans perdre de temps, les services du contre-espionnage russe, installés à Trabzon, prennent contact avec Vasil Usta. Celui-ci, accompagné d'une trentaine d'hommes arrive à Trabzon vers la fin du mois de juin 1916 en traversant les lignes turques. Il y rencontre le colonel Artatov, chef du contre-espionnage, et il est déposé, le 3 juillet, par un contre-torpilleur russe à Dervent, près de Samsun, avec la mission d'organiser des bandes armées sur les arrières du front ottoman.

Vasil Usta revient encore une fois à Trabzon, le 20 juillet, accompagné de Dimitrios Kharalambidhis, notable de Samsun qui avait pris le maquis, porteur d'une lettre de Karavanghelis, exhortant le général Youdenitch d'occuper Samsun pour éviter un massacre des Grecs. Mais les Russes souhaitent apparemment utiliser les bandes grecques pour harceler les troupes turques. Ainsi, ils redéposent les Grecs avec 2 000 fusils aux environs de Samsun. Ces aller-retour finissent par être interceptés par les Turcs.

Vasil Usta prétend dans ses mémoires avoir parcouru, pendant l'été 1916, les régions de Niksar, Tokat et Reşadiye jusqu'à Sivas et d'avoir recruté 10 000 volontaires en vue de l' « insurrection générale ».
En septembre, inquiet de l'atermoiement des Russes, il décide de frapper un grand coup. Il entreprend avec 80 hommes une expédition punitive contre les villages turcs, destinée sans doute à provoquer dans un premier temps une réaction violente turque, entraînant à son tour une intervention russe, méthode fréquemment utilisée par les mouvements nationaux dans l'Empire ottoman. Il attaque ainsi les villages turcs et même la gendarmerie. Intercepté prés d'Ordu par l'armée turque, il se réfugie, après une bataille rangée, avec neuf de ses hommes à Trabzon où il restera jusqu'à la fin de la guerre.

La riposte turque sera de deux sortes : contre-attaques par des bandes turques et déportations. La première semble plutôt relever de l'initiative locale, tandis que les déportations sont décidées et mises en oeuvre par les autorités. La première est celle des Grecs de Tirebolu, ville frontière à l'époque, décidée probablement en octobre, annoncée aux habitants le 9 novembre et entreprise à partir du 16. Menés dans la région de Şebinkarahisar, les déportés sont installés dans le village arménien de Birk, vidé de ses habitants en 1915.

Les démarches du métropolite Ghermanos auprès de Vehip Pacha, commandant en chef du front du Caucase, restent sans effet et les déportations systématiques commencent en décembre dans la région de Samsun. Elles sont précédées par des attaques des bandes turques sur les villages. Jusqu'à la fin du mois, 18 villages sont entièrement et 15 partiellement incendiés. Le 9 janvier 1917, 80 notables de Samsun sont arrêtés et envoyés le lendemain à Havza. Ils sont suivis par 4 000 personnes, envoyées également à Havza et ensuite à Çorum. Les habitants grecs du canton de Giresun sont déportés à la même date, ceux de Bafra à la fin du mois de janvier et enfin ceux de Çarşamba et d'Ünye en février. 30 000 personnes sont déportées vers le vilâyet d'Ankara. La grande vague des déportations s'arrête à la fin du mois de février. Les Grecs d'Ordu sont déportés en août 1917, à la suite d'une manifestation de la flotte russe qui emporte 3 500 habitants de la ville. Les habitants de Sinop sont également déportés le 6 juillet.

Ces déportations, contrairement à celles de la population arménienne un an et demi plus tôt, ne sont pas accompagnées de massacres, puisque aucune source directe, grecque ou autre, n'en signale. Par contre, les auteurs grecs qui font monter le nombre des déportés au plus du tiers de la population grecque et celui des disparus aux deux tiers des déportés dénoncent un « massacre blanc » visant à exterminer la population par les privations et les maladies. Les témoignages directs dont on dispose indiquent que la déportation elle-même a fait peu de victimes, mais qu'après leur installation dans les villages de l'intérieur les déportés furent décimés par des épidémies, notamment le typhus, aggravées par la malnutrition et l'effet psychologique du déracinement qui semble affaiblir considérablement la résistance aussi bien des individus que du corps social.

Les bandes grecques, qui n'ont pas pu empêcher la déportation, accueillirent une partie des fuyards, notamment ceux des villages incendiés, et constituèrent des enclaves « libérées » dans les montagnes. Devant l'impuissance de l'armée face à ces foyers insurrectionnels et les attaques des insurgés contre les villages turcs, une entente locale s'établit. Les villageois turcs acceptèrent d'approvisionner les bandes et les réfugiés grecs, afin d'assurer en contrepartie leur propre sécurité. La fin de la guerre arriva sur ce modus vivendi, tandis que, dès le début de l'année 1918, les déportés commencèrent à rentrer progressivement chez eux.

LA SITUATION A TRABZON

Ces événements concernent la partie occidentale du Pont, celle correspondant au sandjak de Samsun. Le sort de celui de Trabzon sera bien différent. La communauté grecque de cette région est dirigée par Chrysanthos Filippidhis, métropolite de Trébizonde, homme diamétralement opposé à son homologue de Samsun. Celui-ci croit au développement pacifique de la communauté grecque, en collaboration avec la communauté turque, étant donné que cette évolution doit inévitablement conduire à la suprématie de l'élément grec au sein de l'Empire.

Animé de ces principes, il se lance, dès son élection en 1913, dans un intense développement culturel de sa communauté et dans une politique de bonne entente avec les autorités turques. A la mobilisation de 1914, il obtient de Cemal Azmi Bey, le vali de Trabzon, l'affectation des recrues grecques de la ville à des travaux civils urbains et réussit à empêcher la déportation des Grecs ayant acquis la citoyenneté russe. Animés par une commune méfiance contre les étrangers, que ce soient Russes ou Allemands, le vali et le métropolite finissent par diriger la ville conjointement et à l'arrivée des Russes, en avril 1916, Cemal Azmi confie avant son départ l'administration de la ville au métropolite.

Après avoir reconduit le vali, Chrysanthos regoit le grand-duc Nikolaï Nikolalevitch. Et c'est toujours dans le même esprit de la permanence de la communauté à travers les vicissitudes du temps qu'il fera également partie du Soviet de Trabzon en automne 1917. A cette époque, toutefois, la situation nécessite des choix cruciaux. Après l'effondrement du front russe du Caucase, les représentants des Alliés occidentaux dans cette région essaient de constituer une ceinture contre l'avance turque, qui serait composée, du nord au sud, des Grecs du Pont, des Géorgiens, des Arméniens et des Nestoriens d'Ourmiya. Chrysanthos préside, en été 1917, à la création de l' « Union nationale » grecque de Trébizonde, qui entreprend l'armement des paysans grecs de l'arrière-pays avec les fusils abandonnés par les Russes en débandade. Mais il ne paraît pas accorder beaucoup de chances aux tentatives des Alliés à Tiflis. Ainsi, quand le colonel Chardigny, le représentant français, lui écrit le 24 décembre 1917 pour lui demander des volontaires en vue de la constitution d'une division grecque du Caucase, Chrysanthos refuse poliment après quelques contacts exploratoires. Par contre, le début d'accrochages entre les paysans grecs armés et les irréguliers turcs, qui constituent l'avant-garde de l'armée ottomane, décide Chrysanthos à envoyer une mission auprès de Vehip Pacha pour négocier le retour des Turcs. Un officier de liaison, envoyé par ce dernier, siège avec le métropolite et le Soviet local afin d'établir les modalités de la reddition de la ville. En même temps, dans l'arrière-pays, une paix armée intervient entre les villages grecs et turcs.

LES PREMIERES ORGANISATIONS POLITIQUES

Les événements sur le terrain animent l'enthousiasme de la diaspora pontique en Russie, en Grèce et en Europe. Constantin Constantinidis, négociant à Marseille et fils de Kaptan Yorgi, ancien maire de Giresun, décide de convoquer un congrès « pan-pontique » à Marseille. Mais cette initiative est précédée par la réunion, à la mi-octobre 1917, à Athènes, d'une conférence des représentants de la population grecque « des villes du littoral de la mer Noire », laquelle avait l'intention, selon Demidov, l'ambassadeur russe à Athènes, « de profiter de la disposition des esprits dans le monde entier et de la sympathie des Soviets russes pour réunir, grâce aux circonstances favorables, les Grecs de la mer Noire en un seul Etat indépendant ». C'est la première fois, à notre connaissance, que l'idée d'un Etat indépendant est avancée et cela se fait à Athènes. Quelques jours plus tard, le 25 octobre, le journal athénien Hora annonce la création de l'association française. La première lettre connue de Constantinidis date du 31 octobre, elle est adressée aux Grecs du Pont et demande l'envoi des délégués pour le congrès de Marseille. Dans une autre lettre, écrite à l'association du Pont à Athènes le 13 novembre, il annonce sa rencontre avec Vénizélos à Nice.

Le congrès se réunit le 4 février 1918 sans la participation des Grecs du Pont, lesquels, à supposer qu'ils l'eussent souhaité, n'avaient pas la possibilité de se rendre à Marseille. Le congrès décide d'envoyer une lettre à Trotski, alors commissaire aux Affaires étrangères, pour lui annoncer qu'il souhaite la création d'une République du Pont « jusque et au-delà de Sinope avec l'arrière-pays ». Cette lettre, qui reprend curieusement à son compte les desiderata de l'état-major impérial russe, est mal vue par les Alliés et notamment par la France. De même Vénizélos, dont on ne connaît pas exactement le rôle dans cette affaire, dans une note remise à Piclion le 18 janvier 1918, ne mentionne pas le Pont et se borne à réclamer des garanties pour les Grecs de l'Empire ottoman après la guerre.

L'ARMISTICE ET LA SITUATION SUR LE TERRAIN

L'armistice, signé le 30 octobre 1918, autorise les Alliés à intervenir en tout lieu où leurs intérêts seraient menacés (art. 7). Ce point entraîne des lourdes conséquences, puisqu'il provoque aussi bien des mouvements des populations chrétiennes afin d'obtenir cette intervention que des actions des populations musulmanes visant à l'empêcher.

Au lendemain de l'armistice, le gouvernement ottoman proclame une amnistie pour les déserteurs, mais celle-ci semble avoir peu d'effet, au Pont comme ailleurs. Certains déserteurs rentrent dans leurs villages, sans toutefois rompre avec la vie d'insoumission ni avec les habitudes de liberté et d'indépendance prises lors de leur séjour en montagne. Ainsi, l'amnistie, au lieu de liquider les bandes, tend plutôt à les institutionnaliser. De même, face aux populations turques, démoralisées par la reddition de l'Empire, les Grecs sentent que l'avenir leur appartient. Dans ce but les notables grecs et la hiérarchie ecclésiastique essaient d'organiser ces éléments en un noyau d'une future force armée.

L'hiver et le printemps 1919, période pendant laquelle les Alliés prennent progressivement possession des points stratégiques du territoire ottoman, Turcs et Grecs s'accusent mutuellement d'agressions et les seconds réclament une occupation alliée. Yakup Şevki Pacha, commandant de l'armée du Caucase, on cours de démobilisation, envoie des renforts à Samsun pour faire face aux bandes grecques, mais les effectifs squelettiques et démoralisés de l'armée régulière sont loin de faire le poids. Les notables turcs de Samsun et des environs invitent alors les bandes Lazes pour rétablir l'équilibre. Celles-ci prennent rapidement l'habitude de vivre sur le pays sans trop distinguer les Grecs des Turcs. De son côté, le métropolite Ghermanos organise à Samsun un comité des notables grecs qui dispose des sous-comités dans les villages. Ceux-ci se chargent des collectes locales des fonds, assurent les contacts avec les chefs des bandes et la coordination en cas d'alerte générale.

La position des Alliés face à cette situation est assez complexe. Pris entre la tendance à occuper le vide et la peur de l'engrenage, ils sont en même temps en concurrence. Dans ces conditions, les agents locaux, travaillés par les populations chrétiennes, sont les plus favorables à l'intervention, tandis que les gouvernements, effrayés du désordre mondial de l'après-guerre, sont plus que réticents. Entre les deux, les hauts-commissaires à Constantinople hésitent et font pression sur le gouvernement ottoman pour maintenir l'ordre.

Parmi les Alliés, les plus engagés sans doute sur le terrain sont les Américains, représentés par les agents de l'American Tobacco Co. à Samsun et par les missionnaires du collège anatolien de Merzifon, institution dont la clientèle est principalement grecque et arménienne. Par contre, Mark Bristol, le commissaire américain à Constantinople, va progressivement prendre une position hostile à toute action visant à démembrer les territoires anatoliens de l'Empire, préférant un mandat américain qui s'exercerait sur l'ensemble de l'Etat turc. En ce qui concerne les Anglais, leur représentant local à Samsun, le capitaine Salter, est donné comme un co-organisateur des bandes grecques avec Ghermanos, tandis que le haut-commissaire britannique appuie ses demandes incessantes d'intervention. Par contre Londres, beaucoup plus prudent, se contente d'envoyer quelques troupes coloniales.

L'engagement britannique entraîne quasi automatiquement la méfiance française. Lepissier, consul à Trabzon, dénonce le mouvement du Pont qui « revêt actuellement un caractère presque officiel ». Enfin, le gouvernement grec veut avant tout mesurer les chances d'un soulèvement armé au Pont. Ainsi, sous couvert de la Croix-Rouge hellénique, une mission arrive avec le vapeur grec Ioannina à Samsun en avril 1919. Ghermanos s'y embarque et la mission continue sa tournée jusqu'à Batoum.

Les hésitations des Alliés et les discussions entre eux entraînent une solution de compromis. Demander au gouvernement ottoman de maintenir l'ordre, ceci ne devant être pour les interventionnistes que l'occasion de démontrer son incapacité et de justifier un débarquement allié, en application de l'article 7 de l'armistice. Conscientes du danger, les autorités turques décident d'envoyer une mission d'inspection ayant à sa tête un jeune général prestigieux, Mustafa Kémal.

Cet événement, considéré en même temps comme l'acte de naissance du mouvement national turc, permet de braquer les projecteurs sur la région le temps du passage de Mustafa Kémal, en mai-juin 1919. Les rapports adressés par ce dernier donnent la version turque des événements. Celui-ci compte une quarantaine de bandes grecques bien connues, dont trente-trois pour le seul arrondissement de Samsun, contre treize bandes musulmanes, dont six dans la région de Samsun. Pour lui, les bandes grecques, dirigées par Ghermanos et appuyées par les agents anglais, ont un objectif politique, tandis que les actions des bandes turques vont de l'autodéfense au banditisme ordinaire. Il s'inquiète également des envois massifs de Grecs de Russie vers le Pont, en vue d'y accroître la population, auxquels seraient mêlés des chefs de bande enfuis pendant la guerre. Dans un télégramme adressé à Kâzim Karabekir, commandant du 15e corps d'armée à Erzeroum et son premier compagnon de lutte, Mustafa Kémal, en envisageant la possibilité d'une révolte de la population grecque du littoral de la mer Noire, déclare vouloir s'y opposer en armant les villages turcs et en utilisant la gendarmerie.

Les renseignements alliés ne sont pas très différents sur le fond. Salter, le capitaine anglais, compte près de 400 comitadjis grecs, 200 comitadjis lazes et 150 brigands turcs, tandis que le lieutenant-colonel Ian Smith, qui parcourt pendant la première quinzaine du mois de juillet la région de Samsun et d'Amasya, estime les bandes grecques dans leur ensemble à 3 000 fusils. Lepissier donne le chiffre de 2 500 hommes, qui « tiennent la campagne depuis déjà plusieurs années et se livrent sur la population musulmane à des représailles sanglantes toutes les fois qu'elles en trouvent l'occasion ». Il s'inquiète également des réfugiés venant de Russie.

Le commandant du contre-torpilleur grec Vélos, rentrant d'une tournée en mer Noire, tout en exposant l'insécurité des Grecs dans les campagnes, fixe la force des bandes grecques de la région de Samsun à 2 000 fusils. Il signale l'arrivée de 7 000 réfugiés de Russie, mais note que 100 000 autres attendent leur tour. Il demande que les Alliés contribuent au maintien de l'ordre dans les campagnes pour que l'installation des réfugiés puisse se faire.

Mark Bristol, le commissaire américain en tournée en mer Noire, déplore « les effets anarchiques de l'action grecque » et s'oppose de la manière la plus forte possible « à la répétition des mesures similaires à l'occupation grecque de Smyrne ». Le consul américain Chessborough, qui visite le littoral au début du mois d'août, note la différence entre le pragmatisme des Grecs de Trabzon et l'exaltation de ceux de Samsun. Il ne ménage pas ses mots pour accabler Ghermanos, « ambitieux, intriguant, sans scrupules, dont l'ambition est de devenir patriarche par tous les moyens ». Même son de cloche chez Ian Smith : « l'éloignement de Mustafa Kémal et de Refet Bey (alors commandant du 3e corps d'armée à Amasya) contribuerait à restaurer la confiance des éléments chrétiens ; mais en même temps l'éloignement de l'actuel évêque orthodoxe de Samsun est hautement désirable. Il est à la tête de la propagande menée actuellement au profit d'un Etat du Pont, il contrôle l'organisation des bandes grecques établies pour des raisons politiques dans l'ensemble de la région, il est assez intolérant dans ses vues et ses ambitions en tant que pro-helléne sont sans limites. » Enfin, le commandant de l'USS Olympia, qui arrive à Samsun à la fin août, renvoie tout le monde dos à dos en déclarant que, d'après M. Johnson de l'American Tobacco Company, « les brigands grecs sont présidés par l'archevêque grec et les turcs par le gouverneur ».

L'ORGANISATION EXTERIEURE ET LA BATAILLE DIPLOMATIQUE

Le mouvement du Pont a souffert, tout le long de son existence, d'un manque de coordination et d'unité de direction, mais aussi d'une identité de vues entre ses dirigeants politiques et le gouvernement grec.

L'éloignement du Pont ne permettant pas d'envisager, immédiatement après l'armistice, une annexion directe par la Gréce, Vénizélos, le Premier Ministre grec, concentra ses efforts sur l'annexion de la Thrace et du littoral égéen de l'Anatolie et fut dans un premier temps favorable à l'annexion du Pont par l'Arménie. Il suivit en cela la tendance des Alliés, puisque le memorandum du cabinet britannique sur la Turquie, en date du 7 février 1919, attribue à l'Arménie les territoires situés à l'est de la ligne Giresun-Sivas-Mersin, le « rapport de recommendation » préparé le 21 janvier pour la délégation américaine déclare que « Trébizonde doit être laissée à l'Arménie » et le ministre français de la Guerre écrit, le 1er mars, au colonel Chardigny qu'un débouché sur la mer à Trébizonde serait accordé aux Arméniens.

Or, les représentants du Pont ne sont pas du tout du même avis et, au moins sur le plan de la concurrence commerciale, semblent craindre les Arméniens plus que les Turcs. Dans son Mémoire adressé aux Puissances au sujet des revendications nationales du Pont-Euxin, datant de novembre 1918, C. G. Constantinidis, qui chiffre la population grecque à « environ 2 millions d'âmes », demande pour « la magnifique contrée du Pont-Euxin (...) s'étendant à l'ouest jusqu'au-delà de Sinope » la constitution d'une « république autonome ». Dans un mémorandum signé par Constantinidis et Socrate Oeconomos, « président de la Ligue nationale du Pont-Euxin de Paris » intitulé Le Pont-Euxin devant le Congrès de la Paix et présenté en février, on insiste sur « la constitution d'une république indépendante ». Ainsi, après l'exposé du délégué arménien Aharonian, devant le Congrès de la Paix, le 26 février, réclamant Trabzon « en accord avec M. Vénizélos » ; Oeconomos, dans une communication au Temps, du 28 février, conteste la décision du Premier Ministre grec.

La question se complique encore par la constitution, à Batoum, le 15 janvier, d'une Association des Grecs du Pont, ayant pour but d'obtenir la libération de cette contrée « sans la soumettre à un Etat étranger » c'est-à-dire l'Arménie.
De même, le patriarcat grec proteste auprès de Vénizélos et annonce l'arrivée d'une délégation à Paris. Chrysanthos est pressenti pour en faire partie.

Celui-ci, avant de partir pour Paris, visite Batoum. Il y rencontre les responsables de l'Association et leur prescrit de ne rien faire contre les Arméniens et de ne pas entrer non plus en contact avec les Turcs. Sur le chemin qui le mène à Paris, à travers Constantinople, Athènes et Marseille, Chrysanthos rencontre également les différentes associations des Grecs du Pont, ce qui lui donne l'occasion non seulement de se faire une opinion mais de se prévaloir également d'une certaine représentativité.

En arrivant à Paris le 29 avril, il rencontre Vénizélos et fait une tentative de compromis. Dans un mémorandum intitulé La question du Pont-Euxin, daté du 2 mai, où il chiffre la population grecque à 850 000 personnes, chiffre beaucoup plus raisonnable que les 2 millions de Constantinidis, mais encore le double des estimations d'avant 1914, il demande la création d'un Etat autonome en intime collaboration avec celui d'Arménie.

Quelques jours plus tard, un coup de théâtre modifie la situation. Le 6 mai, Lloyd George, Wilson et Clemenceau décident l'occupation de Smyrne par l'armée grecque. Vénizélos, qui voit ses revendications les plus importantes réalisées, pense qu'il peut maintenant avancer la question du Pont. Il décide ainsi d'introduire Chrysanthos auprès des Alliés en l'autorisant à le contredire, cette autonomie diplomatique accordée au représentant du Pont lui permettant de dégager ses responsabilités si nécessaire, et écrit à Athènes pour demander la formation d'un régiment composé de recrues originaires du Pont et financé par les organisations pontiques.

Cette euphorie du début du mois de mai retombera pourtant très vite. La visite rendue par Chrysantlios à Jules Cambon au Quai d'Orsay et même une rencontre avec le Président Wilson n'aboutissent à rien de concret. En même temps, le colonel Cathéniotis, chargé à Athènes de l'organisation des forces armées du Pont, visite Constantinople où il trouve les représentants du Pont très hésitants. Ils craignent les représailles turques sur le terrain, où, admettent-ils, la population musulmane dépasse le double de la population grecque, ils arguent de l'absence d'un centre unique d'organisation à cause de l'étirement du littoral et semblent préférer sur le plan militaire un renforcement des noyaux de Samsun et de Bafra avec des contingents alliés et sur le plan diplomatique la poursuite des négociations avec les Arméniens.

Le manque de coordination devenant évident, le haut-commissaire hellénique à Constantinople, en accord avec le patriarcat, décide de convoquer un Congrès général des Grecs du Pont à Batoum. Mais là aussi les dissensions internes se manifestent. Tandis que Ghermanos prône depuis le mois de mai la formation d'un mouvement révolutionnaire et d'un gouvernement provisoire, les Grecs de Trabzon refusent d'envoyer des délégués à Batoum, réclamant même la dissolution de l'Association, l'accusant d'envoyer des bandes armées au Pont, entraînant ainsi des représailles turques. De leur côté les délégués de Paris envoient des lettres triomphalistes, annonçant que les Arméniens sont sur le point d'abandonner leurs revendications sur Trabzon, ce qui est apparemment faux. Alors le Congrès de Batoum balaie les hésitations et adopte dès sa première séance une résolution en trois points ; le premier demande l'union du Pont avec la Grèce, le deuxième, sans craindre la contradiction, la pleine et absolue indépendance du même Pont et le troisième désigne comme délégués auprès de la Conférence de Paris, Chrysanthos, Constantinidis et Oeconomos.

NEGOCIATIONS AVEC LES TURCS ET LES ARMENIENS

Chrysanthos continue ses contacts à Paris et à Londres jusqu'au mois d'août sans plus de succès. Entre-temps, Cathéniotis se rend également à Paris, et, dans une série de rencontres avec Vénizélos et Chrysanthos, il est décidé d'organiser les bataillons du Pont à Athènes et à Salonique avant de les transférer sur le territoire.

Toutefois, Chrysanthos, déçu de ses contacts avec les Alliés, qui semblent décidés à l'époque à appuyer les revendications arméniennes concernant le Pont, commence à envisager une négociation avec les Turcs.


Depuis l'armistice deux courants se manifestaient chez les Turcs de Trabzon comme ailleurs. Une tendance groupée autour des sympathisants du Comité d'Union et Progrès, qui va se rallier au mouvement de Mustafa Kémal, et une autre, groupant les anciens opposants du Parti d'Entente et de Liberté, qui appuie maintenant les gouvernements d'Istanbul collaborant avec les Alliés. Ces deux tendances avaient donné lieu à deux associations, la première siégeant à Trabzon et la seconde à Istanbul. C'est cette dernière qui avait pris contact, dès le mois de mars, avec les Grecs pour l'envoi d'une délégation commune à Paris. Le promoteur de cette coopération, du coté grec, était un autre prélat, le métropolite d'Argyroupolis (Gümüşhane) Laurentios, adversaire acharné de Chrysanthos, ce qui avait largement contribué à faire échouer l'affaire. Mais, depuis, les choses avaient évolué des deux côtés. Le comité pro-unioniste de Trabzon participe au Congrès d'Erzeroum, qui constitue l'acte de naissance du mouvement national turc, mais supporte très mal la suprématie de Mustafa Kemal. Alors, le représentant de Chrysanthos à Trabzon, Matthéos Cophidhis, député unioniste au dernier parlement ottoman, en profita pour prendre contact avec les mécontents et en informa Chrysanthos à Paris. Ce dernier, arrivé à Constantinople avec Cathéniotis, se trouva au milieu des discussions concernant les possibilités d'un mandat américain pour la Turquie, qui agitaient également les partisans de Mustafa Kémal dans la capitale. Alors, le métropolite décida d'entrer en contact avec les représentants kémalistes d'Istanbul par l'intermédiaire de Hafiz Mehmed Bey, ancien député de Trabzon. Il rendit visite à Izzet Pacha, ancien grand vizir, qui jouait les intermédiaires entre le gouvernement d'Istanbul et le mouvement national et rédigea avec lui, vers le 20 octobre, un protocole en 10 points concernant les rapports des deux communautés sur l'ensemble du territoire, dans le cas d'un mandat de la Société des Nations. Le protocole prévoit la conservation du statut de l'Eglise et, des écoles grecques, l'autonomie du droit privé pour chaque partie et la création de tribunaux mixtes pour le droit administratif, une participation à égalité des deux communautés dans les conseils locaux et la gendarmerie, une participation proportionnelle au parlement et au Conseil des Ministres, la création des bataillons séparés dans l'armée et la reconnaissance du grec comme langue officielle.

Ces contacts, qui n'auront pas de suite, permettront aux nationalistes turcs d'annoncer aux journaux d'Istanbul que les Grecs d'Anatolie seraient favorables au mouvement national et des déclarations de Chrysanthos sur la collaboration gréco-turque seront publiées par un journal turc de Trabzon. L'ensemble ajoutera encore à la confusion, puisque l'Association de Batoum est toujours sur l'effet des précédentes directives de Chrysanthos interdisant les contacts avec les Turcs et des télégrammes triomphalistes de Paris annonçant la victoire imminente de la cause nationale.

L'arrivée de Chrysanthos à Batoum, le 14 novembre, ne dissipe en rien ces illusions. Celui-ci se borne à transmettre les déclarations de sympathie de Jules Cambon et de Wilson et demande l'envoi de télégrammes de gratitude que l'Association s'empresse de rédiger. Mais bientôt la confusion est totale. Cathéniotis, de retour à Athènes, et après avoir achevé la formation des premiers bataillons du Pont à Salonique, contacte l'attaché militaire britannique pour demander leur transport à Batoum. La réponse est un refus catégorique : « Le gouvernement britannique (...) ne pourrait autoriser ni troupes grecques ni armée nationale (...) (Il) n'entend couvrir d'aucune façon l'organisation du Pont. »

C'est alors que les autorités grecques décident d'informer les représentants du Pont de la situation pour les sommer de s'entendre avec les Arméniens. Ainsi, Canellopoulos, le haut-commissaire à Constantinople, télégraphie le 28 décembre à Batoum pour annoncer à la fois les négociations intervenues avec les Turcs, le refus britannique et la nécessité d'un accord avec les Arméniens.

Pour l'Association de Batoum, qui venait encore de télégraphier le 14 et le 19 décembre à Clemenceau pour demander la pleine libération du Pont, c'est la stupéfaction. Chrysanthos, bientôt rejoint par Cathéniotis, part pour Tiflis et Erivan où il entame les négociations avec le gouvernement arménien. Or, la Conférence de la Paix, réunie à Londres le 20 décembre, décide de ne pas inclure la région de Trébizonde dans le futur Etat arménien et de la laisser donc à la Turquie. Dans ce contexte les négociations gréco-arméniennes sont un marché de dupes ou chacun rivalise d'intransigeance. Finalement, les deux parties ne tombent d'accord que pour rédiger un appel pressant réclamant une aide militaire alliée ou grecque. Au moment où Chrysanthos rend compte de ses démarches à l'Association, celle-ci reçoit un télégramme de Vénizélos annonçant qu'aucune puissance n'est disposée à accepter un mandat sur le Pont et que celui-ci doit se contenter des dispositions générales de protection des minorités qui figureront dans le prochain traité de paix avec la Turquie.

Ces dernières nouvelles provoquent l'éclatement de fait de l'Association de Batoum. Les uns soutiennent Chrysanthos, qui prône le maintien de l'unité du Pont quel que soit son statut futur, et les autres suivent Cathéniotis, lequel, en conflit avec Chrysanthos, est favorable à un compromis avec les Arméniens afin de soustraire la plus grande partie possible du Pont au futur Etat turc. En même temps, Constantinidis et Oeconomos, les délégués de Paris, découragés par le pessimisme de Vénizélos sur la question, réclament la présence de Chrysanthos. Celui-ci repart pour Paris et ensuite pour Londres où la Conférence discute le traité de paix avec la Turquie. Il est suivi par Cathéniotis, qui entend défendre son projet d'entente avec les Arméniens.

A Londres chacun semble poursuivre son propre projet. La délégation arménienne, feignant de tout ignorer des accords de Tiflis, demande à la Conférence Trabzon sans même mentionner la possibilité d'une fédération avec les Grecs. Cathéniotis, frustré de ses espérances, se tourne dans un premier temps vers la délégation géorgienne en vue d'une fédération gréco-géorgienne et laisse ensuite un mémorandum au War Office proposant la création d'un petit Etat pontique dans les seules régions de Giresun et de Trabzon sous mandat grec et sous la protection de l'armée grecque. Chrysanthos, par contre, adresse un nouveau mémorandum à la Conférence, ou, constatant « que la question arménienne fut réglée sans une référence à la question du Pont », il réclame par conséquent la pleine indépendance de cette région.

Or, la Conférence, qui avait décidé dans sa séance du 27 février d'exclure Trabzon du futur Etat arménien, décide également, dans sa séance du 22 mars, de ne pas donner suite aux revendications grecques.


LA TENTATION MILITAIRE

Si les tergiversations des différents représentants des Grecs du Pont, souvent dépassés par les événements, sont compréhensibles, les distances prises par Vénizélos méritent une explication. La réponse est peut-être que, dans ces premiers mois de 1920, Vénizélos et Mustafa Kémal font, chacun de son coté, la même analyse de la situation : que les Alliés ne se commettront, ni pour protéger telle ou telle ethnie, ni pour conserver des territoires autres que ceux conquis avant l'armistice. Ainsi, tôt ou tard, Grecs et Turcs resteront face à face. En envisageant cette éventualité, Vénizélos est confiant en l'appui logistique et financier des Alliés et Mustafa Kémal espère celui des Soviétiques. La suite bien connue des événements permet d'apprécier la justesse de chacune de ces analyses.

Dans ce contexte Vénizélos est confiant en l'avenir du Pont. Avec les armées grecques progressant étape par étape vers l'intérieur de l'Anatolie, la question du Pont n'est qu'une question de temps, dont l'ordonnateur reste pourtant Mustafa Kémal, puisque, selon Vénizélos, ce sont les « provocations » du leader turc qui, inquiétant les Puissances, pourraient accélérer les conquêtes turques. Erreur funeste de l'homme politique d'abandonner l'initiative à un militaire. En attendant, les bataillons du Pont, qui atteignent les 2 000 hommes, sont envoyés sur le front de Smyrne. Cette décision suscite la grogne chez les officiers et un d'entre eux, le sous-lieutenant Karaïskos, décide, en accord avec le Comité pontique d'Athènes, de partir pour Samsun afin d'organiser les bandes dispersées dans la région. Débarqué dans cette ville en mars 1920, il apprécie le travail de l'évêque de Zilon, qui remplace Ghermanos, absent à Constantinople, mais reste abasourdi devant l'absence de toute discrétion. Les chefs de bande entrent ouvertement nuit et jour dans le siège de l'archevêché et Karaïskos entend un jour l'évêque menacer au téléphone le gouverneur de la ville de faire descendre 5 000 hommes armés dans Samsun si ce dernier ne relâchait pas immédiatement un chef de bande.

L'arrivée de Karaïskos donne l'occasion aux notables, inquiets du comportement de l'évêque, de lui confier l'organisation des bandes. Celui-ci, après avoir calmé les dissensions entre les bandes, qui semblaient avoir atteint leur paroxysme, établit également des contacts avec les Circassiens à un moment ou ceux-ci étaient en révolte contre l'autorité de Mustafa Kémal. Mais, quand il se rend à Constantinople, au mois de mai, pour chercher des armes, le haut-commissaire hellénique lui interdit d'y retourner.

L'attentisme grec se justifie par la préparation du traité de Sèvres, qui officialise la présence de la Grèce en Thrace orientale et dans la région de Smyrne, à un moment où l'opposition de la France et de l'Italie à cette présence devient de plus en plus manifeste. Ainsi, quand tous les intéressés se retrouvent à San Remo pour le dernier round, Vénizélos explique à Constantinidis que la question du Pont sera résolue en vingt ou trente ans. Enfin, devant le parlement grec, le 13 mai, Vénizélos dégage sa responsabilité en accusant les représentants grecs du Pont d'avoir sabordé la solution arménienne.

Au moment où la question semble être au point mort, les événements viennent ranimer les espérances de Vénizélos et justifier ses prévisions. Lloyd George, le Premier Ministre britannique, l'appelle à Londres pour lui demander de se charger d'imposer militairement le traité de paix à la Turquie, c'est-a-dire à Mustafa Kémal. Les deux hommes se rencontrent dans la soirée du 14 juin et le lendemain Vénizélos écrit à Politis, qui assure l'intérim à Athènes : « (...) il est bien entendu que si la Turquie refuse de signer et que si nous usons de la force pour imposer la paix, j'espère que les conditions seront modifiées en notre faveur : d'une part, par la fondation d'un Etat fédératif comprenant le Pont et l'Arménie, d'autre part, par notre extension sur tout le golfe d'Adramiti. »

La progression des troupes grecques, commencée le 22 juin 1920, prend l'aspect d'une promenade militaire et Bursa est occupée le 8 juillet. La veille, le Comité du Pont d'Athènes envoie un mémorandum à Vénizélos. Il propose de fournir, selon les estimations les plus modestes, une force de 20 000 hommes bien armés, lesquels, avançant sur la route Samsun-Sivas, couperaient la retraite des nationalistes et entraîneraient le ralliement des Circassiens et des Alevis de la région. Vénizélos ne semble pas accorder beaucoup de crédit à ces propositions, mais prépare patiemment le terrain. Tout en mobilisant des divisions complémentaires il obtient, le lendemain de la signature du traité de Sèvres, l'abandon formel des revendications arméniennes sur Trabzon. En contrepartie, le Premier Ministre grec déclare : « Aussi longtemps que les Turcs menaceront l'Arménie (...), l'armée grecque retiendra tous les territoires qu'elle aura occupés en plus des dispositions du traité. » Quelques jours plus tard, il assure à Constantinidis que, si le gouvernement turc ne réussit pas à appliquer le traité, la Grèce occupera le Pont avec 3 ou 4 divisions.

Les événements se précipitent en septembre avec l'offensive turque sur le front arménien. Les succès turcs incitent le haut-commissaire britannique à Constantinople à télégraphier à Londres, le 2 octobre, pour appuyer une opération grecque à partir de Trabzon. Trois jours plus tard, jugeant la situation mûre, Vénizélos écrit à Lloyd George. Il expose ses craintes au sujet de la situation en Anatolie et propose comme « le seul remède radical » « une nouvelle campagne ayant comme objectif la destruction définitive des forces nationalistes autour d'Ankara et du Pont ». Il demande une réponse prompte, afin qu'il puisse déclencher la campagne avant l'arrivée de l'hiver.

Cette demande, qui n'aurait sans doute pas obtenu l'accord de la France et de l'Italie, rencontre également les réserves du Foreign Office et reste sans réponse, dans l'attente des élections grecques prévues pour le 14 novembre.

La lettre de Vénizélos ne fut pas sans effet sur les Comités du Pont à un moment ou l'approche des élections accentue les divisions. Chrysanthos, en liaison avec le haut-commissaire Canellopoulos, oeuvre à Constantinople pour une entente gréco-turque et s'oppose aux projets de Vénizélos, tandis que Ghermanos, avec le Comité d'Athènes, prépare le projet d'une descente rapide sur Giresun qui semble avoir les faveurs du Premier Ministre grec. Mais d'autres événements sont en cours. Mordu par un singe le 30 septembre, le roi Alexandre meurt le 25 octobre. Vénizélos perd les élections qui se déroulent en pleine crise dynastique et, le 13 décembre, le roi Constantin rentre à Athènes.

LA REPRESSION

La situation sur le terrain, tout au long de l'année 1920, est marquée par l'attentisme. Les bandes grecques essaient de contrôler les environs des villages grecs en attendant une intervention extérieure et le gouvernement d'Ankara, tout en essayant d'armer les villages turcs, a les mains liées par les multiples révoltes et par l'avance de l'armée grecque. Le seul endroit où les bandes turques imposent leur présence est la région de Giresun où sévit Topal Osman. Celui-ci, tout en terrorisant également les Turcs, semble procéder à une élimination systématique des notables grecs.

Un autre fait remarquable est l'absence de collaboration entre le mouvement du Pont et les différentes révoltes anti-kémalistes de l'année 1920 et ceci malgré les contacts multiples entre les Grecs et les Circassiens, qui furent dans la plupart des cas le fer de lance de ces révoltes. La seule exception possible est la révolte de Yozgat, sans qu'on puisse encore connaître le degré exact de l'implication grecque. La première action officielle du gouvernement d'Ankara contre le mouvement du Pont date du 8 novembre 1920, quand 72 citoyens grecs de Samsun sont arrêtés et expulsés le lendemain. Le pas décisif est franchi avec la création, par décret du 9 décembre, de l'armée du Centre, destinée à réprimer le mouvement du Pont. Toutefois, cette force ne sera opérationnelle qu'à partir de l'automne 1921.

Le 4 février 1921, 72 notables grecs de Samsun et 11 de Bafra sont arrêtés. Parmi eux se trouve l'évêque de Zilon, Euthymios, et une perquisition à l'évêché conduit à la saisie des listes des contributions financières des notables au mouvement. Le 12 février, un enseignant turc du collège américain de Merzifon est assassiné. Le collège est perquisitionné le 16, quatre professeurs et deux étudiants grecs arrêtés.

Sur ordre du ministère de l'Intérieur, le collège sera fermé le 22 mars et les Américains, à l'exception de deux personnes, seront expulsés. Pendant ce temps, se déroule à Londres la conférence pour la révision du traité de Sèvres. Essayant toujours d'utiliser l'armée grecque pour mater le mouvement national turc, Lloyd George persuade le nouveau gouvernement grec de refuser le compromis présenté par les Alliés et de reprendre sa progression en Asie Mineure. Les Grecs ne sont pas difficiles à convaincre et leur état-major propose de « débarquer au Pont, de se créer des bases là où se trouvent des populations grecques et d'occuper ensuite Sivas et Erzeroum avec l'aide des Arméniens ».

La progression grecque, reprise le 23 mars, est arrêtée le 30 à la bataille d'Inönü. Le 5 avril, l'Armée du Centre commence ses premières opérations contre les bandes grecques de la région de Bafra.
Le résultat fut sans doute médiocre puisqu'il a encore fallu faire appel à Topal Osman, qui n'a pu intervenir qu'à partir du mois de juin, puisque avant cette date il était occupé par la répression de la révolte kurde de Koçgiri, avec une violence qui attirera les protestations de l'Assemblée d'Ankara.

Topal Osman attaque directement les villages, aussi bien pour couper les bases arrière des bandes que pour motiver ses troupes. Ainsi, ce sont les non-combattants qui subissent les effets et les sources grecques n'omettent aucun détail d'une large série de massacres dans les villages grecs des régions de Bafra et de Niksar, là précisément où l'armée régulière avait échoué le mois précédent.

Un autre événement va toutefois précipiter les choses. A la veille de la grande offensive grecque du mois de juillet 1921, le littoral de la mer Noire acquiert une grande importance en tant que lieu de passage obligé des armes et des munitions envoyées par la Russie soviétique au gouvernement d'Ankara. Ainsi, malgré les appréhensions britanniques, le croiseur grec Kilkis bombarde le 9 juin le port turc d'Inebolu, principale porte d'accès de la Turquie kémaliste. Le même jour, Nureddin Pacha, le commandant de l'Armée du Centre, réclame la déportation des Grecs. Le Conseil des Ministres, réuni à Ankara le 12, déclare tout le littoral « zone de guerre » et décide le 16, formellement, la déportation des hommes valides.

Le même jour, tous les hommes de 15 à 50 ans sont arrêtés dans les villes de Samsun, Bafra et Alaçam. Le lendemain, un premier convoi quitte Samsun vers l'intérieur. L'ensemble des sources grecques relatent, en citant des témoignages des rescapés, que ce convoi fut soumis à une fusillade par son escorte, lors de la première étape à Kavak, et, en grande partie massacré, mais ne sont pas d'accord sur le nombre des morts qui oscille entre 330 et 701. Les autorités turques ont admis des morts à Kavak, mais les ont attribués à une attaque de bandes grecques. Celle-ci paraît peu probable, vu le résultat, et de plus aucune autre apparition de bandes grecques n'est curieusement signalée lors des déportations.

Le deuxième convoi, groupant environ 700 hommes, quitte Samsun le lendemain 17 juin et arrive sain et sauf à Amasya. Le troisième convoi par contre, composé d'un millier d'hommes, est attaqué le 20 par les bandes de Topal Osman, avec la connivence de l'escorte, selon une source, pour se venger du gouverneur de Samsun, qui lui avait interdit l'accès à la ville, selon une autre, et en grande partie massacré. Un rapport du même jour du commandement turc admet les faits en les attribuant aux « bandes », sans précision. D'après les sources grecques le quatrième convoi, parti de Samsun le 25 juin ainsi que les 3 convois de Bafra et 3 autres d'Alaçam subirent le même sort. D'après Ghavriilidhis, les massacres des convois auraient cessé, après un ordre venu d'Ankara, le 25 juin. Ce que nous pouvons affirmer, c'est que les conceptions de Nureddin Pacha en matière de maintien d'ordre furent à Koçgiri, au Pont et plus tard à Smyrne beaucoup plus radicales que celles d'Ankara, tout en restant en deçà de celles des irréguliers.

En tout cas, les sources grecques ne parlent plus de massacres après cette date. Mais un autre fait va intervenir, la déportation des femmes et des enfants. Celle-ci, amorcée par un ordre de Nureddin Pacha, daté du 12 juillet, est stoppée dans un premier temps par Ankara, suite de la protestation des notables turcs de Samsun.

Effectivement, les premières mesures de déportation ne semblent pas avoir été suivies de l'effet escompté. L'effectif des bandes grecques se trouve considérablement renforcé et elles s'opposent avec succès à l'armée régulière, tandis que Topal Osman se contente d'attaquer les villages. A la fin du mois de juillet, en route vers le front de Sakarya, il se livre au pillage de la ville de Merzifon et au massacre d'une bonne partie de sa population grecque et arménienne.

Les déportations continuent en juillet-août à un rythme moins rapide mais reprennent à partir de septembre, en affectant cette fois-ci toute la population grecque, vieillards, femmes et enfants compris. En même temps, le gouvernement d'Ankara veut frapper un grand coup en instruisant un grand procès contre la révolte du Pont par le tribunal d'indépendance d'Amasya. Ces tribunaux d'exception, fondés en septembre 1920, avaient été dissous en février 1921 et reconstitués en août. Le premier tribunal d'indépendance, chargé de la région du Pont, traita 494 cas dont 454 concernaient des Grecs, mais ne prononça que 12 condamnations à mort en tout. Par contre, le tribunal de la seconde période condamna et exécuta, le 21 septembre à Amasya, 177 personnes, dont 174 Grecs, parmi lesquels figuraient 74 notables de Samsun, 5 de Trabzon et 5 de Giresun.

La suite est un long défilé de déportés, à travers l'hiver anatolien, vers les régions de Malatya et de Harput, avec ses inévitables hécatombes, des opérations de l'armée régulière contre les bandes retranchées dans les montagnes, qui durent jusqu'à l'année 1923, et des représailles des bandes grecques contre les villages turcs.

La publication officielle de l'état-major turc chiffre le nombre des combattants tués dans les accrochages avec l'armée régulière à 11 188, tandis que le nombre de villageois turcs tués par les bandes grecques est fixé à 1 817. Mais comment dénombrer les morts en déportation et ceux des massacres des irréguliers ? La population grecque du vilâyet de Trabzon était estimée en 1914 à 350 000 personnes. Si on y ajoute celle des vilâyets de Sivas et de Kastamonu, on arrive aux environs de 475 000 personnes. Parmi eux, près de 86 000 personnes se sont réfugiées en Russie pendant la première guerre mondiale et 322 500 personnes sont arrivées en Grèce lors de l'échange des populations en 1923. La différence donne 65 à 70 000 personnes, dont un tiers concerne les hommes en armes et les deux tiers la population non combattante disparue soit en 1916-1918 soit en 1921-1923.
La question du Pont-Euxin fut un cas aberrant de l'application du principe des nationalités à un Etat multi-ethnique. L'histoire du Pont, à long terme, fut celle des populations d'origines ethniques diverses, christianisées et en grande partie hellénisées depuis l'Empire d'Alexandre jusqu'à celui des Comnènes, ensuite islamisées et en grande partie turquisées sous les Ottomans, qui transformèrent au XIXe siècle, sous l'influence de l'idéologie nationale, les clivages religieux en clivages ethniques. Dès le début de la période qui nous concerne, ce clivage était devenu réciproquement exclusif. Déjà, à partir de 1912, à l'exemple de ce qui venait de se passer dans les Balkans, chaque partie n'imagine à terme qu'une solution excluant l'autre. Le reste, dont nous avons essayé d'explorer les phases, ne fut qu'une question de conjoncture internationale et de stratégie.

Dans la lutte qui suivit, la partie grecque fut avant tout victime de ses propres illusions. Premièrement, celle de croire que la référence à un certain nombre de valeurs, dont le degré d'assimilation par les larges masses reste à étudier, suffirait pour créer une dynamique nationale. Or, si les notables pontiques out joué un rôle économique indiscutable et un rôle culturel non négligeable, ils ont été incapables de constituer un réseau d'autorité et d'imposer leur leadership au mouvement. Ensuite, celle de se convaincre d'une supériorité intrinsèque, découlant de l'affiliation toute naturelle à la civilisation par excellence, face à ce qui fut considéré comme la barbarie, non moins par excellence. Ceci a conduit à minimiser l'adversaire et à subir ensuite les conséquences. Enfin, celle d'être persuadés que le fait seul de se considérer comme dépositaires des valeurs de la civilisation grecque et de la religion chrétienne devait automatiquement entraîner l'adhésion sans faille et l'appui sans conditions des puissances occidentales. D'où l'optimisme inconsidéré et la déception trop tardive.

En face, le nationalisme turc se donna l'objectif, apparemment modeste, de constituer une nation sur le territoire qui restait à l'Empire au moment de l'armistice de 1918. Il avait contre lui les vainqueurs de la guerre, mais disposait de la machine administrative et militaire de l'Empire, qui se rallia à la cause nationale, et put obtenir l'adhésion populaire en jouant sur l'assimilation ambigüe de la communauté musulmane à la nation turque, également tenue par l'exclusion de l'autre. Ainsi, l'intransigeance mutuelle s'est réciproquement nourrie jusqu'à ce qu'il n'y ait qu'un seul vainqueur et qu'une seule et unique nation sur chaque territoire.

Pour voir l'article dans son intégralité (notes de bas de page + carte de l'Anatolie) : http://www.mediafire.com/?ntu2c8vb2hy2y4y

Voir également : Le séparatisme grec-pontique, le panhellénisme de la Megali Idea et le plan du "front chrétien"

Trabzon, une pomme de discorde entre les nationalismes grand-grec (Megali Idea) et grand-arménien (Miatsial Hayastan)

L'impasse calamiteuse de la Megali Idea

La Megali Idea, une "grande idée"... criminelle

Le soi-disant génocide des Grecs micrasiatiques

Le mensonge de l'expulsion d'1,5 million de Grecs d'Anatolie par les kémalistes

Le témoignage de Lord Saint-Davids sur la politique de la terre brûlée accomplie par l'armée grecque en Anatolie

La guerre gréco-turque de 1919-1922 : le témoignage capital d'Arnold J. Toynbee sur le nettoyage ethnique commis par les Grecs en Anatolie occidentale

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec