mardi 5 novembre 2013

La Grèce, maillon faible de l'Europe (1985)

Ilios Yannakakis, "La Grèce, maillon faible de l'Europe", Est & Ouest, n° 17, avril 1985 :

"Le vendredi 7 mars, le Premier ministre grec, M. A. Papandréou, convoque quelques membres du comité exécutif du PASOK à Kastri (sa résidence personnelle) pour désigner le candidat du Parti à l'élection présidentielle du 15 mars. Le lendemain à 10 heures le comité central unanime entérine la décision prise la veille de présenter M. Christo Sartzetakis et de ne plus soutenir M. Caramanlis. A 7 heures du soir, le groupe parlementaire socialiste, unanimement, applaudit à cette décision.

En apparence, le PASOK, parti majoritaire, a suivi une procédure « démocratique » pour désigner son propre candidat. La nouvelle soulève l'enthousiasme des partisans du P.C.G. et du PASOK : « Finissons-en avec la Droite », « Notre combat est victorieux... » tels sont les slogans que l'on entend et qu'on lit sur les murs de la ville.

Dimanche 9, le président de la République démissionne ; M. Alevras, socialiste, président du Parlement, assure aussitôt son intérim. Cet événement a suscité une profonde inquiétude non seulement au sein de la Nouvelle Démocratie (le parti de l'opposition parlementaire) mais aussi parmi « la gauche indépendante » qui s'était politiquement et idéologiquement détachée du PASOK depuis 1981. Une partie de l'opinion publique a été stupéfaite par l'attitude cavalière de M. Papandréou et des dirigeants socialistes à l'égard de M. Caramanlis qu'ils avaient assuré de leur soutien quant à sa réélection à la présidence. La décision prise par M. Papandréou et le PASOK a précipité la Grèce dans une crise politique dont on ne soupçonne pas encore l'ampleur. Tant parmi les « centristes » que dans la « gauche indépendante », on n'hésite pas à déclarer que le Premier ministre a commis « un coup d'Etat parlementaire » afin d'instaurer à brève échéance un régime qui abolirait la démocratie et où le PASOK deviendrait « le parti hégémonique ». Le Premier ministre aurait des pouvoirs accrus et le Président de la République tiendrait un rôle de figuration : l'opposition musclée servirait de « décor ». (...)

A. Papandréou a « recentré » le dispositif militaire de son pays en direction de la Turquie en arguant que la menace d'une guerre provient de ce côté, et exige des Etats-Unis une aide militaire accrue pour faire face à une éventuelle attaque turque. Les frontières nord du pays sont systématiquement dégarnies au profit de celles qui le séparent de la Turquie.

Sur la question chypriote, selon des sources bien informées, A. Papandréou a pesé de tout son poids pour que le Président chypriote M. Kyprianou ne signe aucun accord avec M. Denktash, le représentant de la minorité turco-chypriote. Cet accord longuement préparé sous l'égide de l'ONU prévoyait le règlement des graves problèmes de l'île, suite à l'intervention militaire turque. Il est évident que la normalisation de la situation en Chypre aurait constitué un « argument » pour A. Papandréou quant à la menace turque.

C'est dans la perspective d'une telle rupture progressive des alliances qu'il faudrait comprendre l'ouverture à l'Est du gouvernement socialiste. Le soutien qu'il accorde à la politique extérieure soviétique sur des questions de grande importance, comme le désarmement, l'Afghanistan, l'affaire du Boeing coréen, la Pologne, le Moyen-Orient, ne signifie guère que A. Papandréou soit devenu un « allié inconditionnel » de l'U.R.S.S., ou bien qu'il soit « manipulé » par elle. L'ouverture à l'Est, tant politique qu'économique, dénote plutôt un « aveuglement » volontaire sur la nature de l'U.R.S.S., et d'autre part une forme dangereuse de chantage envers l'Occident. C'est en cela que la Ost-politik grecque est, dirait-on, potentiellement en « voie de cubanisation » dans la mesure où, en cas de rupture brutale avec l'Occident, la Grèce risque de basculer sans coup férir dans le giron soviétique. (...)

La politique du P.C.G. reflète avec exactitude l'attitude de l'U.R.S.S vis-à-vis de la Grèce.

Le P.C.G., tout en critiquant le PASOK et le gouvernement pour son manque de détermination à effectuer un changement réel, évite de s'opposer frontalement à A. Papandréou. Si, au sein du Parti communiste, on croit déceler deux lignes, l'une prônant un conflit ouvert avec le PASOK, dont Farakos serait le partisan et l'autre, à l'inverse, soutenant la politique intérieure et extérieure de Papandréou, tout en « poussant à la roue » pour un changement « authentiquement » socialiste, en réalité le Parti n'entrave en rien la dérive national-socialiste et escompte obtenir, au moment propice, des positions-clés dans un éventuel gouvernement « Union nationale ».

C'est dans cette optique que, tant l'ambassadeur d'U.R.S.S. à Athènes, Andropov, que Zagladine, chargé aussi du secteur Méditerranée orientale au C.C. de P.C.U.S., « conseillent » au secrétaire général du P.C.G. Florakis de soutenir, en « mobilisant les masses », toutes les initiatives d'A. Papandréou qui vont vers l'instauration d'un système de « parti hégémonique ». De ce point de vue, il est significatif que c'est le P.C.G. qui depuis des mois déjà, a lancé une violente campagne contre la réélection de M. Caramanlis, en entraînant aussitôt la base militante du PASOK. Ainsi est né « spontanément » un mouvement frontiste à la base pour « en finir avec la droite ». De même les campagnes organisées contre les bases américaines, ou pour le soutien de l'OLP, ou bien contre l'installation des Pershing, prennent toujours un caractère ouvertement... front uni entre les militants du PASOK et du P.C.G. (...)

L'Union Soviétique, depuis de nombreuses années déjà, a réussi une extraordinaire percée, tant idéologiquement qu'économiquement. La Grèce est le dernier pays en Europe où le mythe de l'Union Soviétique, pays socialiste, reste inentamé.

A partir de 1981, le gouvernement socialiste a favorisé davantage cette « entrée » de l'U.R.S.S. en Grèce. En compensation, Moscou et ses satellites ont réglé la question du retour des réfugiés grecs installés à l'Est depuis 1949, en leur versant des pensions. Quand on connaît la difficulté qu'ont les pays socialistes à débourser des devises, on ne peut que s'interroger sur les transactions secrètes entre Athènes et Moscou. Cependant, l'U.R.S.S. se montre d'une grande prudence dans cette région si sensible où l'OTAN est puissamment installée.

La déstabilisation de la Turquie par le terrorisme de droite et d'extrême-gauche manipulé par les services soviétiques ayant échoué, l'U.R.S.S. a repris sa politique de « bons rapports » avec ce pays. Elle maintient des relations équilibrées entre la Grèce et la Turquie, en ne favorisant aucun des deux pays en ce qui concerne le contentieux gréco-turc dans la mer Egée.

Pour l'Union Soviétique, la Grèce est « un fruit qui mûrit » et qui, pour l'instant, sert ses intérêts immédiats dans la mesure où elle sème la discorde dans le camp occidental. Elle regarde d'un bon œil le nouvel axe qui se met en place entre la Grèce, la Libye et Malte et qui couperait diagonalement la Méditerranée. De surcroît, ces trois pays soutiennent la Syrie dans sa politique expansionniste au Proche-Orient. Une alliance Grèce-Malte-Libye-Syrie est-elle en train de s'ébaucher soutenue en sous-main par l'U.R.S.S. et qui affaiblirait considérablement l'OTAN en Méditerranée orientale ?"

Voir également : Les Grecs, des Occidentaux ? Leurs relations avec le tiers-mondisme arabe et la République islamique d'Iran

La collaboration militaire entre l'Etat grec et la dictature terroriste syrienne

Quand les Grecs soutenaient le FLN contre la France...

Les Grecs, des Européens ? Leurs relations historiquement étroites avec les Arabes