samedi 22 mars 2014

Jean Savard, "avocat de la défense"

Jean Savard (professeur honoraire des universités), "Avocat de la défense", Le Monde, 4 juillet 1975 :
Le Turc est patient, mais il est dangereux de le pousser à bout. Sa riposte est alors brutale, et ne surprend que ceux qui avaient confondu patience et faiblesse. Charger aujourd'hui le rude paysan d'Anatolie de tous les péchés n'est pas favoriser la solution du problème de Chypre. Et faire preuve d'indulgence envers les intrigues passées de la junte militaire grecque et de son homme de main, M. Sampson, ne peut que fortifier Ankara dans son intransigeance.

Dans leur désir d'accabler les Turcs, d'excellentes gens font allusion au massacre des Arméniens en 1915. La diplomatie d'Ankara commet parfois l'erreur de nier ces massacres, et ne convainc d'ailleurs personne. Cette diplomatie ferait mieux de souligner que le drame de l'Arménie et le problème de Chypre n'ont aucun rapport. En 1915, une armée ottomane conduite par Enver pacha, homme fort du triumvirat au pouvoir à Constantinople, avait été taillée en pièces par une armée russe qui avait envahi les provinces orientales de l'Anatolie. Le réflexe du sultan fut de détourner contre les Arméniens l'amertume du peuple turc. Réflexe criminel facilité par les imprudences de l'Entente. La Porte savait en effet que les buts de guerre des alliés comportaient le démembrement de l'Anatolie entre la France, la Grande-Bretagne, l'Italie, la Grèce... et l'Arménie érigée en Etat indépendant. Nourrir semblable dessein alors que la victoire n'était pas encore en vue était livrer les Arméniens à la vindicte du sultan. Cette vindicte fut un massacre, mais grande fut la responsabilité de notre diplomatie. Et quand on a passé l'éponge sur les crimes du IIIe Reich, on est mal placé pour reprocher à Ankara ceux du dernier sultan... un sultan que Mustafa Kemal mit à la porte après avoir jeté à la mer les envahisseurs grecs, dont les atrocités sont présentes à la mémoire de tous ceux qui avaient l'âge de raison en 1922.

Le problème de Chypre ne date ni de l'équipée de M. Sampson ni du débarquement des forces turques. Je citerai à ce propos une lettre adressée au Times par Sir Alec Bishop, ancien haut commissaire britannique à Chypre : "Sans vouloir justifier les opérations militaires turques à Chypre, avec les souffrances qu'une telle action entraîne, la simple honnêteté devrait nous Interdire d'oublier les longues années de persécutions endurées par la communauté turque de la part des Chypriotes grecs et de leur gouvernement. Ces derniers ont toujours fait fi des nombreuses protestations formulées par les chefs de la communauté turque, par les représentants des diverses puissances et par les fonctionnaires civils et militaires des Nations unies. Les efforts persévérants poursuivis en 1964-1965 par deux délégués du secrétariat général des Nations unies pour trouver une solution politique acceptable ont été ruinés par la volonté obstinée des Chypriotes grecs de maintenir la communauté turque dans un état de soumission."

Certes Sir Alec ne veut pas justifier, mais qu'il me soit permis de suggérer qu'il apporte une justification.

Le partage de Chypre entre les deux communautés (aujourd'hui accompli et certainement irréversible) a fait de nombreux Chypriotes grecs des personnes déplacées. Je suis le premier à déplorer l'incompatibilité d'humeur entre deux cultures et deux tempéraments. Mais des millions de personnes ont été déplacées en 1945. Près d'un million de Français ont dû abandonner l'Algérie sans armes et souvent sans bagages. Pourquoi la dure réalité de notre temps ferait-elle une exception en faveur de quelques Chypriotes grecs qui n'auront à se déplacer que de quelques kilomètres ?

Les Grecs d'Athènes ont voulu, à Chypre, cueillir des raisins verts. Ils ont aujourd'hui les dents agacées. Cela ne suffit pas à mes yeux pour condamner les Turcs, qui ont permis à M. Caramanlis de ne plus être un exilé.

Trois puissances étaient garantes du statut de l'île de Chypre : la Grande-Bretagne, la Grèce et la Turquie. Athènes a violé ce statut en essayant de faire assassiner Mgr Makarios : prélude au rattachement de l'île à la Grèce. Consulté par le président turc du conseil, le Foreign Office a oublié qu'il avait accordé une garantie. Ankara a probablement sauté sur l'occasion de régler le problème à sa manière. Mais ceux qui ont offert cette occasion n'ont qu'à s'en prendre à leur aveuglement.

Voir également : Turhan Feyzioğlu : "Chypre, la Grèce et le rêve de l'Enosis"

Quelques rappels sur l'intervention turque à Chypre