samedi 5 avril 2014

Chypre : "Nul ne peut nier qu'il n'ait existé quelque chose d'irrationnel, de passionné, dans le choix du camp grec."

Jacques Lafon, "Turquie-Occident, un jeu de miroirs", Etudes, n° 6, volume 364, juin 1986, p. 730-731 :

"La Turquie ne nous intéresse que lorsqu'elle nous ressemble, en sauvegardant la supériorité du maître sur l'élève, du modèle sur la copie. Elle perd alors ce qui pourrait être son arme la plus puissante contre un Occident qui sait allier la défense des droits de l'homme à la Realpolitik : en étant différent, le pouvoir de faire peur. A cet égard, la popularité dont jouit en France la cause arménienne est directement liée au fait que, pendant ces dernières années, les Turcs n'ont pas utilisé les mêmes procédés que l'A.S.A.L.A. En bref, l'intégration par le discours sert surtout à aliéner ou à condamner.

Elle vole en éclats lorsque les intérêts de la Turquie se trouvent en concurrence directe avec ceux qui apparaissent comme occidentaux par nature : on voit alors resurgir les solidarités fondamentales où il n'est pas interdit de discerner le vieux réflexe de défense du monde chrétien contre l'Islam. Ce comportement est particulièrement net dans l'analyse que l'on fait chez nous de la guerre de Chypre et de la question arménienne.

Pour des raisons culturelles tenant à un héritage commun, l'Occident a généralement pris, dans le conflit chypriote, le parti de l'ancêtre civilisateur contre la barbarie. A une exception près : l'intervention de l'armée turque à Kyrénia le 20 juillet 1974, qui provoque directement à Athènes la chute du régime des colonels. L'Occident, pris dans sa propre logique, ne pouvait décemment désavouer une opération qui faisait sombrer une dictature. Mais, lorsque M. Ecevit, pour consolider sa victoire, occupe un tiers de l'île, alors qu'un gouvernement modéré dirigé par M. Karamanlis a été instauré à Athènes, c'est le tollé général : les Etats-Unis suspendent leur aide militaire à la Turquie et décident l'embargo sur les livraisons d'armes à destination d'Ankara. Nul ne peut nier qu'il n'ait existé quelque chose d'irrationnel, de passionné, dans le choix du camp grec. Même si l'on peut être sceptique sur la viabilité du système instauré par la constitution de 1960, et sur l'impraticable système de quotas et de vetos qu'il instaurait, il n'en demeure pas moins que c'est la remise en cause de ce compromis par Mgr Makarios, puissamment aidé en cela par la Grèce et l'opinion occidentale, qui a provoqué l'intervention turque de 1964. La lettre vexatoire adressée le 5 juin 1964 à Inonü par le Président Johnson, dans laquelle il le mettait en garde contre une intervention militaire à Chypre, ne pouvait que provoquer une flambée nationaliste en Turquie, et l'amélioration de ses relations avec Moscou. Lorsque le délégué américain Dean Acheson propose de rattacher Chypre à la Grèce, sauf transformation de Carpas en base militaire turque, régime d'autonomie locale et encouragement à émigrer moyennant compensation financière pour les Chypriotes turcs, Ankara accepte ce plan comme base de négociation Athènes et Nicosie le rejettent : c'était pourtant la plus raisonnable de toutes les solutions envisagées pour régler le problème de Chypre, qui eût peut-être évité et la crise de 1974 et la partition de l'île en 1983. Pendant toute cette période, la Turquie a été mise au coin par ses alliés occidentaux, avec les conséquences internes qu'on imagine."

Voir également : Quelques rappels sur l'intervention turque à Chypre

Turhan Feyzioğlu : "Chypre, la Grèce et le rêve de l'Enosis"

Jean Savard, "avocat de la défense"