mardi 1 avril 2014

La situation de la minorité turque de Thrace occidentale (années 50-60)

Ahmet Abdik, "La situation de la minorité turque en Grèce...", Le Monde, 13 août 1964 :

"Etonné par les affirmations de M. Maccas, ambassadeur de Grèce auprès du Conseil de l'Europe, publiées dans le Monde du 6 août, sur la situation de la minorité turque en Grèce, je me permets d'apporter quelques précisions sur le sujet.

Les Turcs de Thrace occidentale sont divisés en quatre communautés, dont chacune doit être, suivant les accords, gérée par un comité de sept à douze membres élus pour trois ans. Les gouvernements grecs successifs ont souvent fait obstacle à l'organisation de la minorité turque, par divers procédés : dissolution des comités, annulation des élections, etc. Notons aussi que les chefs religieux (muftis), au lieu d'être normalement élus par les communautés, sont nommés par décret royal.

Les mesures discriminatoires des dirigeants grecs à l'égard de la minorité turque se manifestent dans d'autres domaines. Les lois no 2185 du 15 août 1952 et no 2536 du 27 août 1953, par exemple, portant sur l'expropriation des terres, sont presque uniquement dirigées contre la minorité turque. En 1957 les terres appartenant aux Turcs du village Musellem sont, sur simple décision du responsable de l'agriculture, M. Kledis, expropriées en faveur des Grecs. En Thrace occidentale, seuls les Grecs ont bénéficié des divers crédits agricoles et commerciaux, toujours refusés aux Turcs. Ces mesures de répression ont provoqué un véritable exode. En effet, en 1923, 63 % de la population de la Thrace occidentale, soit cent trente mille personnes, était turque. Actuellement il n'en reste plus que soixante-quinze mille, malgré la croissance démographique.

Sur le plan culturel les gouvernements grecs pratiquent une politique d'assimilation. L'expression "école turque" est supprimée, les livres venant de Turquie confisqués et les enfants turcs obligés de fréquenter les écoles grecques. Il existe en Thrace occidentale un seul lycée réservé aux Turcs mais géré par les Grecs. L'accès de l'université est pratiquement interdit aux Turcs actuellement, et il n'existe encore aucun avocat, aucun médecin d'origine turque. En cas de litige entre le gouvernement grec et un citoyen hellène d'origine turque, celui-ci ne trouve aucun avocat pour défendre sa cause.

Pourtant, les biens et les droits nationaux de la minorité turque sont placés sous garantie internationale.

Les autorités grecques entretiennent malheureusement aussi la haine contre les Turcs. Témoin ce vers enseigné aux enfants : "Maman, maman, prie pour que j'aille à la guerre et que je tue beaucoup de Turcs."

Les émeutes des 5 et 6 septembre 1955 à Istanbul étaient organisées par le gouvernement de Menderes. Cependant les victimes grecques ont été promptement dédommagées et les responsables punis. La minorité grecque établie à Istanbul est très prospère. Notons qu'il existe treize établissements d'enseignement secondaire réservés et gérés par les Grecs, et il y a un très grand nombre d'avocats, médecins, etc., d'origine hellène. Je crois que le patriarcat du Phanar à Istanbul peut donner à ce sujet davantage de précisions puisqu'il se permet de jouer le rôle d'un super-consulat.

L'"hellénisme" est une variante de la "Megali Idea", encore vivante dans l'esprit de certains de ceux qui gouvernent la Grèce. Le mouvement de l'Enosis, que paraît conduire Mgr Makarios, s'inspire de cette même idée, a semé la haine et a créé le fossé entre les deux communautés chypriotes. On comprend dès lors pourquoi les Turcs de Chypre refusent l'Enosis et toute autre "solution" qui tendrait à les placer dans la situation qui est celle de la minorité turque de Grèce."

Voir également : La politique de brimades de l'administration grecque à l'encontre de la minorité turque de Thrace occidentale

La politique discriminante et restrictive de l'Etat grec à l'encontre des musulmans de Thrace occidentale

Le traitement historiographique de la question de la violence contre les minorités en Grèce

Quand est-ce que l'Etat grec va reconnaître l'identité ethnique des minorités habitant son territoire ?
 
L'oppression religieuse en Grèce

Oppression des minorités et irrédentisme : l'europhobie violente du nationalisme grec

Le fanatisme destructeur des Grecs à l'encontre de l'architecture turco-ottomane

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec