samedi 4 avril 2015

Les Grecs en Asie mineure (1919-1922) : une défaite annoncée

I. D., "Les Grecs en Asie-Mineure", Le Monde illustré, n° 3297, 65e année, 26 février 1921 :
« Ni moralement, ni matériellement, ils ne peuvent s'y maintenir ».

Le général Gouraud a exposé à la Conférence de Londres la situation exacte des alliés en Asie Mineure et a conseillé d'user de modération vis-à-vis des Ottomans. Un correspondant vient de nous adresser à ce sujet, une note sur la bataille de In Euni [Inönü] qui mit aux prises les armées helléniques, mandataires de l'Entente et les forces de Mustapha Kemal, chef du gouvernement national d'Angora. Le traité de Sèvres sera-t-il révisé ? Rendra-t-on au sultan certaines parties des territoires que la guerre lui avait enlevées ? Les Grecs conserveront-ils Smyrne et renverseront-ils dans le Proche Orient la suzeraineté turque ? Autant de questions que la Conférence de Londres étudie. L'opinion que notre correspondant expose dans les lignes qui vont suivre, lui est donc purement personnelle.

M. Calogeroupolos, Président du Conseil de la Grèce de Constantin et chef de la délégation hellène à la Conférence de Londres, vient de déclarer devant cette Conférence « qu'il suffirait à l'armée hellène de quelques courtes semaines pour balayer l'Anatolie des troupes kémalistes ». A son passage à Paris M. Calogeroupolos avait aussi parlé de la « barbarie turque » et de la « mission humanitaire » de la Grèce en Asie-Mineure. Le général Gouraud et le colonel George, ce dernier d'accord avec les maréchaux Foch et Wilson, contestent les déclarations du diplomate grec. Ces techniciens qui connaissent la situation en Asie-Mineure, certainement mieux que M. Calogeroupolos, montrèrent que pour y faire la guerre « il faut au moins 16 ou 18 divisions quand la Grèce n'en possède que 8 dont 3 immobilisées par la défense de Smyrne et que l'armée hellène en avançant aurait toujours ses lignes de communication menacées par les troupes de Mustapha Kémal dont la valeur est toujours croissante et qui ne sont plus des bandes irrégulières mais qui constituent une véritable armée régulière. »

Quant à la « mission humanitaire » de la Grèce, il suffirait de rappeler les conclusions du rapport de la Commission interalliée de contrôle qui fut envoyée à Smyrne le lendemain du débarquement des troupes hellènes et qui furent publiées dans l'Eclair du 5 janvier 1920. Il y est dit au paragraphe II de l'Etablissement des responsabilités que « l'occupation grecque loin de se présenter comme l'exécution d'une mission civilisatrice a pris immédiatement l'aspect d'une conquête et d'une croisade ». Ces hauts témoignages réduisent l'expédition grecque en Asie-Mineure à ses justes proportions. On ne saurait le nier, les troupes helléniques n'y ont pas cueilli des lauriers comme l'avait annoncé leur presse ; à In Euni, elles furent même battues par les forces de Mustapha Kemal.

Les Grecs se voyant incapables de vaincre les Turcs par les armes, étaient parvenus à corrompre le chef d'une tribu circassienne qui secondait jusqu'alors les armées nationalistes. Dans la première quinzaine de janvier le gouvernement d'Angora commençait à s'apercevoir de certains signes d'insubordination dans cette tribu. La révolte se manifesta enfin ouvertement et le chef de la tribu, Tcherkess Edhem, commença la bataille, d'accord avec l'état-major grec, avec plusieurs milliers de cavaliers, une batterie de canons et seize mitrailleuses qui lui étaient confiées par les Turcs. Donc préparation du côté grec, surprise du côté turc.

Les Turcs prirent une position centrale pour couvrir les deux directions stratégiques importantes de Ouchak et de Brousse et lancèrent leur cavalerie aux trousses des bandes d'Edliem qui s'étaient avancées jusqu'aux environs de Kutahya. Ces bandes furent défaites dès les premières rencontres et poursuivies jusqu'à Guédoss, au Nord de Ouchak, qui fut occupée, pendant que le gros de la cavalerie turque empêchait les Grecs de se porter au secours des rebelles pat un grand raid vers Akhissar qui menaçait leurs lignes de communications.

Pendant que cette bataille se déroulait au Sud, trois divisions grecques, appuyées par une brigade de cavalerie et une très forte artillerie attaquèrent dans la direction de l'Est et arrivèrent facilement jusqu'aux environs de In Euni en même temps que les avant-gardes turques le 9 janvier 1921. L'artillerie grecque était nettement supérieure. L'infanterie turque était dans la proportion de 1 à 3, vis-à-vis des forces grecques. La bataille s'engagea et dura 12 heures consécutives. Les Grecs qui depuis leur débarquement à Smyrne n'avaient rencontré que des bandes irrégulières et qui étaient habitués à chanter toujours facilement victoire, furent complètement surpris par cette résistance victorieuse.

Le lendemain la bataille recommençait sur tout le front. L'armée grecque qui avait réalisé quelques progrès à l'aile droite des Turcs, était obligée le soir même de battre en retraite devant les attaques de l'aile gauche qui la mettait dans une situation périlleuse.

La manoeuvre du commandant turc Ismet Pacha, qui dans cette bataille inopinée fit passer durant la nuit ses troupes dans une position stratégique de flanc propre à l'offensive, est un exemple éclatant de la valeur manoeuvrière de l'armée nationaliste turque.

Les Grecs comprirent le danger et donnèrent l'ordre de retraite à minuit. Cette retraite fut désordonnée et désastreuse. Ce n'est que parce que la cavalerie turque était occupée au Sud à disperser les bandes des rebelles, dont elle reprenait tous les canons et les mitrailleuses, que l'armée turque ne pût recueillir tous les fruits de cette victoire. Néanmoins quelques petits groupes de cavalerie et de l'infanterie poursuivirent l'armée grecque en déroute jusqu'aux portes de Brousse. Ce n'est que des considérations stratégiques qui les dissuadèrent d'entrer dans la ville. 
Cet exposé technique suffit pour montrer la valeur de la stratégie en chambre de M. Calogeroupolos qui aurait fait sourire M. Lloyd George lui-même, et prouve que les armées grecques ont là une tâche bien au-dessus de leurs forces, qu'elles sont matériellement incapables de mener à bien.

Mais les Grecs, qui ne peuvent pas vaincre, massacrent. Ils ont massacré la population civile, les femmes et les enfants, à Smyrne, à Ménémen, à Brousse, partout où ils passent ou se trouvent. Ils détruisent et profanent les mosquées, les mausolées. C'est la destruction systématique de l'élément et de la propriété turcs. Ces faits sont connus du monde entier et les quelques photographies que nous publions illustrent la façon dont les Grecs s'acquittent de leur « mission humanitaire et civilisatrice ». Donc, moralement, aussi, ils sont inférieurs à la tâche.

Voici le procès. Les juges délibèrent !

Pour voir les photographies accompagnant cet article : http://www.mediafire.com/?28c14ll7pdwa73y

Voir également : L'impasse calamiteuse de la Megali Idea

La Megali Idea, une "grande idée"... criminelle
 
Le soi-disant génocide des Grecs micrasiatiques

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Le témoignage de Lord Saint-Davids sur la politique de la terre brûlée accomplie par l'armée grecque en Anatolie

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