jeudi 16 juillet 2015

Sources bibliographiques sur le contentieux gréco-turc

Livres :

Arnold J. Toynbee, The Western question in Greece and Turkey, Londres, Constable & Co., 1922

Robert Mantran, "Les débuts de la Question d'Orient (1774-1839)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989

Robert Mantran, Histoire d'Istanbul, Paris, Fayard, 1996

Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991

Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006
 
Justin McCarthy, Death and Exile : The Ethnic Cleansing of Ottoman Muslims, 1821-1922, Princeton, Darwin Press, 1995

Stéphane Yerasimos, Questions d'Orient : frontières et minorités des Balkans au Caucase, Paris, La Découverte, 1993

Stéphane Yerasimos, Hommes et idées dans l'espace ottoman, Istanbul, Isis, 1997

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999

François Georgeon, Abdülhamid II. Le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003

Youssef Courbage et Philippe Fargues, Chrétiens et Juifs dans l'Islam arabe et turc, Paris, Payot & Rivages, 1996

Alexandre Toumarkine, Les migrations des populations musulmanes balkaniques en Anatolie (1876-1913), Istanbul, Isis, 1995

Henry Laurens, "Impérialisme européen et transformations du monde musulman", in L'Europe et l'islam : quinze siècles d'histoire (ouv. col.), Paris, Odile Jacob, 2009

Joëlle Dalègre, Grecs et Ottomans, 1453-1953 : de la chute de Constantinople à la disparition de l'empire ottoman, Paris, L'Harmattan, 2002

Joëlle Dalègre, La Grèce depuis 1940, Paris, L'Harmattan, 2006

Joëlle Dalègre, "Grèce : comment peut-on être musulman ?", in Xavier Bougarel et Nathalie Clayer (dir.), Le nouvel islam balkanique : les musulmans, acteurs du post-communisme, 1990-2000, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001

Erik Jan Zürcher, Turkey : A Modern History, Londres-New York, I. B. Tauris, 2004

Christian Gerlach, Extremely Violent Societies : Mass Violence in the Twentieth-Century World, New York, Cambridge University Press, 2010

Dzovinar Kévonian, Réfugiés et diplomatie humanitaire : Les acteurs européens et la scène proche-orientale pendant l'entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004

Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, Flammarion, 2008

Stéphane Rosière, Le nettoyage ethnique : terreur et peuplement, Paris, Ellipses, 2006

Paul Dumont, Mustafa Kemal invente la Turquie moderne, Bruxelles, Complexe, 2006

Thierry Zarcone, La Turquie. De l'Empire ottoman à la République d'Atatürk, Paris, Gallimard, 2005

Nicolas Pitsos, "Pour une société plurielle : les communautés qui ont fait la Grèce", in Joëlle Dalègre (dir.), La Grèce inconnue d'aujourd'hui : De l'autre côté du miroir, Paris, L'Harmattan, 2011

Michel Bozdémir, La marche turque vers l'Europe, Paris, Karthala, 2005

Emel Akçali, Chypre : un enjeu géopolitique actuel, Paris, L'Harmattan, 2009

Semih Vaner (dir.), Le Différend gréco-turc, Paris, L'Harmattan, 1988

Gilles Bertrand, Le conflit helléno-turc : la confrontation de deux nationalismes à l'aube du XXIe siècle, Paris, Maisonneuve et Larose, 2004

Turhan Feyzioğlu, Chypre, mythes et réalités : documents sur le problème de Chypre : 28 questions, 28 réponses, Ankara, Institut de politique étrangère, 1984

Sophie Chautard, L'indispensable des conflits du XXe siècle, Levallois-Perret, Jeunes Editions, 2006

Georges Prévélakis, Géopolitique de la Grèce, Bruxelles, Complexe, 2006

Elise Ganem, L'axe Israël-Turquie : vers une nouvelle dynamique proche-orientale ?, Paris, L'Harmattan, 2005


Articles : 

Stéphane Yerasimos, "Les relations gréco-turques : mythes et réalités", Peuples Méditerranéens, n° 15, avril-juin 1981

Stéphane Yerasimos : "Ethnies et minorités en Turquie : quelques réflexions sur un problème insoluble", Les Temps Modernes, n° 456-457, juillet-août 1984

Stéphane Yerasimos, "La question du Pont-Euxin (1912-1923)", Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 153, janvier 1989

Stéphane Yerasimos, "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989

Stéphane Yerasimos, "Turquie : les choix difficiles", Hérodote, n° 58-59, 3e-4e trimestre 1990

Stéphane Yerasimos, "L'autre Alexandre", Politique étrangère, n° 2, 1992

Stéphane Yerasimos, "Chypre, un écueil sur le chemin de la Turquie vers l'Europe", Lignes, n° 13, 2004/1

Stéphane Yerasimos, "L'Europe vue de la Turquie", Hérodote, n° 118, 2005/3

Georges Prévélakis, "Le processus de purification ethnique à travers le temps", Guerres mondiales et conflits contemporains, janvier 2005/217

Jean Ganiage, "Terrorisme et guerre civile en Macédoine (1895-1903)", Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 201, 2001/1

Jean Ganiage, "Les luttes entre chrétiens en Macédoine : Grecs et Serbes contre Bulgares (1904-1908)", Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 202-203, 2001/2

Dimitri Kitsikis, "Nationalisme dans les Balkans : étude comparée des révolutions Turque de 1908 et Grecque de 1909", Historical Papers, volume 6, n° 1, 1971

Dimitri Kitsikis, "Le cas des réfugiés grecs", Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, volume 20, n° 5, 1965

Erik Jan Zürcher, "Greek and Turkish refugees and deportees 1912-1924", Turkology Update Leiden Project Working Papers Archive, janvier 2003

Nikos Sigalas et Alexandre Toumarkine, "Ingénierie démographique, génocide, nettoyage ethnique. Les paradigmes dominants pour l'étude de la violence sur les populations minoritaires en Turquie et dans les Balkans", European Journal of Turkish Studies, 7 | 2008

Jean-Pierre Derriennic, "La "Question d'Occident" 70 ans plus tard : à propos de la crise bosniaque", Commentaire, volume 17, n° 67, automne 1994

Stéphane de Tapia, "Les réfugiés dans la construction de l'Etat-nation turc", Autrepart, volume 7, 1998

Turhan Feyzioglu, "Chypre, la Grèce et le rêve de l'Enosis", Le Monde, 21 septembre 1974

Jean Savard, "Avocat de la défense", Le Monde, 4 juillet 1975

Jacques Lafon, "Turquie-Occident, un jeu de miroirs", Etudes, volume 364, n° 6, juin 1986

Ilios Yannakakis, "La Grèce, « ventre mou » de l'Europe", Est & Ouest, n° 2, janvier 1984

Ilios Yannakakis, "La Grèce, maillon faible de l'Europe", Est & Ouest, n° 17, avril 1985

Jacques Soustelle, "La Turquie, bastion solide à l'est de l'Europe", Revue des Deux Mondes, novembre 1985

André-Louis Sanguin, "Nettoyage ethnique, partition et réunification à Chypre", Revue Géographique de l'Est, volume 45/1, 2005

Semih Vaner, "Chypre : petite île, grandes puissances", Politique étrangère, 50e année, n° 1, 1985

Semih Vaner, "Retour au différend gréco-turc", Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, n° 4, mai 1987

Michel M. Bozdemir, "Chypre, entre panhellénisme et panturquisme", Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, n° 48-49, 1988

Ergün Olgun, "Chypre : mythes, réalités objectives et avancées possibles", Outre-Terre, n° 10, 2005/1

Maria Gravari-Barbas, "Le "sang" et le "sol" : le patrimoine, facteur d'appartenance à un territoire urbain", Géographie et Cultures, n° 20, décembre 1996

Jeanne Hersant, "Souveraineté et gouvernementalité : la rivalité gréco-turque en Thrace occidentale", Critique internationale, n° 45, 2009/4


Entretiens :

Lisa Montmayeur, entretien avec l'OVIPOT, 19 mars 2010


Voir également : Sources bibliographiques sur le contentieux turco-arménien

Les relations gréco-turques : un bilan (jusqu'en 1980)

Stéphane Yerasimos, "Les relations gréco-turques : mythes et réalités", Peuples Méditerranéens, n° 15, avril-mai 1981, p. 85-99 :
Pour aborder un tel sujet il faut avant tout se résoudre à attaquer un des grands décors qui dominent la scène des relations internationales : celui de l'ennemi héréditaire. C'est dire les précautions qu'il faut prendre pour démêler les mots, les concepts, les idées reçues. 
Lorsque deux concepts s'opposent, leur opposition fait partie de la définition de chacun d'eux ; plus même, souvent elle définit les concepts. Il faut donc commencer par définir le « grec » qui contient dans son essence même l'opposition au « turc » et vice-versa.

Ce « grec » serait le même d'Homère à Venizelos. Dépositaire exclusif du label, d'une « race » avec son génie et ses « démons » (on ne sait trop pourquoi mais ces dernier sont les plus appréciés), il bénéficierait d'une continuité remarquable comme créateur d'abord et défenseur ensuite des valeurs de la « civilisation occidentale ». Cette continuité, pierre angulaire de tout l'édifice idéologique, sert à revendiquer un héritage et à placer les héritiers au-dessus de tout soupçon. Ainsi toute action ne viserait qu'à défendre ou diffuser cette civilisation dont le grec est le dépositaire par excellence, et par conséquent, l'autre, celui qui s'oppose ou qui, tout simplement, résiste à cette action civilisatrice est le réfractaire, le « barbare ».

Cette vision du grec contient donc dans son essence celle du barbare, son contraire qui la valorise et la justifie. L'histoire du grec devient la lutte éternelle de la lumière contre les ténèbres. Descendons un moment des sphères de l'« idéologie pure » aux réalités géopolitiques pour considérer la société grecque antique tentant de se stabiliser de part et d'autre de l'espace égéen dont la côte orientale, anatolienne, est toujours à la merci des empires sécrétés par les grands espaces intérieurs du Moyen-Orient ; on peut alors remonter dans les sphères en rapportant les éléments d'une autre certitude : le barbare vient de l'Orient.

Au début il y avait les Perses. Alexandre le Grand, glaive néophyte de la civilisation, se chargea d'y porter les lumières. Ensuite c'est l'intermède de Rome « la parvenue », qui ne fait d'ailleurs rien de plus que copier et diffuser la civilisation grecque. Puis arrive le christianisme, qui ne fait que réaliser la philosophie platonicienne et aristotélicienne. Ensuite Byzance, qui s'« hellénise » si rapidement et si complètement que ce serait preuve manifeste de mauvaise volonté que de remarquer les différences sociales, économiques, culturelles entre Athènes et Constantinople.

En face toujours les Perses, contre eux les premiers empereurs byzantins mènent l'assaut au nom de l'immuable hellénisme. Jusqu'à ce que l'Islam, véhiculé par les Arabes apparaisse. Cet événement fixe une fois pour toutes l'opposition religieuse qui reste toutefois idéologiquement subordonnée à l'opposition principale, irréductible de la civilisation contre la barbarie. Enfin le « turc » prend la place de l'arabe tandis que le « grec » se trouve de plus en plus posté aux premiers rangs des défenses de la civilisation occidentale dont il est le créateur premier et le défenseur ultime. Dans le cadre de cette fiction idéologique la quatrième croisade qui transforme Byzance et la Grèce en fiefs féodaux distribué aux hoberaux français et italiens, la domination politique et économique de Venise et Gênes qui ruine les derniers bastions chrétiens de l'Orient, n'apparaissent que comme des péripéties, de regrettables incidents dus au zèle néophyte des nouveaux adeptes de la civilisation.

Le « turc » accomplit finalement ce que le perse et l'arabe n'ont jamais réussi : il conquiert la Grèce et celle-ci vit sous son « joug » pendant quatre siècles. Même si la Grèce n'a pas été indépendante depuis la prise de Corinthe par les Romains en 146 avant notre ère, cette rupture est considérée comme une souillure mais aussi comme l'explication de toute dissemblance entre les traits du grec actuel et ceux de son idéal antique. L'Europe occidentale qui s'est vite reconnue comme héritière de cette Grèce mythique a beaucoup contribué à ce processus. L'érudit de la Renaissance ou des Lumières lit dans ses classiques que Inachos, le fleuve de la vallée d'Argos en Péloponnèse, est le fils d'Océan et de Tethys et s'imagine, au travers du symbolisme mythologique, des splendeurs dignes d'un Nil ou d'un Amazone. Aussi, lorsqu'il prend son bâton de pèlerin pour vérifier sur place et se trouve devant un torrent sec pendant la plus grande partie de l'année conclut-il logiquement à la faute des Turcs. Ainsi l'image idéale d'une Grèce mythique conservée dans les musées de l'Occident revient à son pays d'origine pour frémir d'horreur devant la réalité, au travers des yeux du voyageur éclairé mais aussi de l'intellectuel autochtone. Tout ce qui ne correspond pas à cet idéal, revu et corrigé par Rome et Paris, Londres et Munich, tout ce qu'on ne peut pas, ou ne veut pas rattacher à coup de recherches spasmodiques à une antiquité obscure et problématique, c'est-à-dire le plus gros d'une culture populaire bien enracinée et bien vivante, est renié et mis sur le compte du « turc ». La « turcocratie » (la période de l'occupation turque) devient la face cachée et l'alibi de la Grèce, le turc le côté obscur, inavoué, le subconscient du grec. 

En dehors de cette opposition irréductible le reste du monde se divise en Philellènes (philo = aimer) et Misellènes (miso = haïr), les premiers, ceux qui acceptent le schéma décrit, sont des personnes libérales, progressistes et éclairées, les autres des personnages louches aux desseins inavouables.

De l'autre côté les choses sont plus simples, parce que, au niveau de la conscience, le « Turc » émerge de cette opposition en en supportant tout le poids. Il sait au départ qu'il est le barbare des autres. Il sublime donc cette caractéristique imposée, et se définit comme conquérant et fondateur d'empires, rassembleur et organisateur ; il a maintenu la stabilité et même la survie d'une foule de peuples des Balkans et du Moyen-Orient qui sans son génie organisateur se seraient entretués. La pax ottomanica, maintenue au prix des sacrifices du soldat turc et de l'Etat turc, a permis aux minorités, et particulièrement à la minorité grecque, de prospérer. Le grec, une fois enrichi, poignarde son bienfaiteur dans le dos, se révolte contre lui, l'attaque en chaque occasion, cherchant à l'humilier, l'envahir, l'anéantir.

Ainsi, de ce côté, le point de départ de l'opposition est le sentiment d'indignation d'un père magnanime face à la trahison d'un fils indigne ; trahison qui engendre le mépris (ce qui permet de rendre la pareille), et justifie également l'hostilité et les éventuelles répressions. Ce premier sentiment découle d'une image paternaliste du « turc seigneur » indigné et méprisant face à l'ancien « sujet » enrichi dans les affaires. Mais à côté de l'image du « turc seigneur », fondateur et administrateur d'empire, il y a celle du « turc paysan », base et support de cet empire, idéalisé sous les attributs de la sobre persévérance et de la pureté des valeurs essentielles. A ce turc « pur » s'oppose le grec « perverti », jouisseur, dilapideur des biens produits par le premier ; cette image vient se superposer à celle, traditionnelle, de l'« infidèle ». On retrouve donc aussi le mépris comme aboutissement de ce deuxième cheminement ; mais ici le mépris cache mal une pointe d'envie. Finalement, c'est peut-être dans l'identité de ces deux inavouables : le côté caché du « grec », prisonnier de son « antiquité » et l'aspiration secrète du « turc » pris au piège de sa « grandeur », que se trouve la solution d'une opposition apparemment irréductible.

Bâtir deux modèles pour tenter d'éclairer les deux côtés de l'opposition vécue par deux peuples, comporte le danger immédiat de s'y enfermer, de demeurer prisonnier du schéma qu'on voulait précisément dissoudre. Le moyen pour en sortir serait d'essayer de les placer dans le contexte historique dans lequel ils se sont formés, dans celui du développement d'une conscience nationale. Ces schémas tentent de saisir ce qui s'est progressivement cristallisé comme les idéologies nationales grecque et turque formées au cours d'une longue histoire conflictuelle ; c'est dans ce contexte qu'il faut les aborder.

La naissance d'une conscience nationale renvoie à celle d'une bourgeoisie ; c'est par là qu'il faut commencer. A ce niveau le décalage entre les deux sociétés, grecque et turque, apparaît déjà, puisque c'est la bourgeoisie grecque qui eut la primauté historique. Dans la société ottomane, cadre de cette évolution, où la richesse provient ordinairement de la terre et, épisodiquement, de la guerre, le commerçant est à ses débuts un paria, il est exclu des structures donnant accès direct aux richesses. En même temps l'empire ottoman assume pleinement son statut d'empire poly-ethnique ; il ne se donne qu'une seule constante, celle de la religion islamique. Ses structures se manifestent par trois catégories d'éléments : une masse turco-musulmane, les « nations » et la classe dirigeante. Le premier élément constitue le fondement de l'empire mais, en tant que tel, ne requiert pas un statut spécial ; être musulman dans un pays islamique ne nécessite pas d'autre détermination. Ceci n'implique pas, à l'inverse, une quelconque tentative d'assimilation : les peuples se savent et sont désignés comme Arabes, Kurdes, Albanais, Tartares, etc., ils ont souvent des structures internes propres issues d'antécédents pré-ottomans, tribaux, féodaux etc., mais ne jouissent pas, face au pouvoir ottoman, de statuts spécifiques, découlant de leurs particularités ethniques. Par contre, les « nations » sont des groupements bien définis appartenant à des religions autres que l'Islam. Ces nations ne sont pas des entités territoriales, elles groupent ceux qui appartiennent à une même religion autour de leur propre hiérarchie religieuse que l'autorité ottomane a conservée et institutionalisée. Elles jouissent donc de l'autonomie religieuse, mais aussi juridique, puisque les deux concepts ne sont pas séparés.

En se basant sur le principe que les non musulmans sont considérés comme des sujets de second ordre (ils sont notamment plus lourdement taxés) on pourrait considérer ces nations comme des ghettos institutionnels ; en réalité, chaque nation est indéniablement organisée en une hiérarchie interne efficace et reconnue qui dialogue avec le pouvoir et maintient sa propre cohésion. Par contre les sujets musulmans restent sans recours devant l'arbitraire.

Le troisième élément, la classe dirigeante est, à l'exception de la hiérarchie religieuse musulmane, en grande partie recrutée, pendant les premiers siècles de l'empire (XVe-XVIIe), parmi les chrétiens ; l'objectif est d'isoler les membres de cette classe de leurs origines familiales, sociales ou ethniques pour en faire une caste d'« esclaves » du pouvoir. Ainsi des membres des nations chrétiennes (et, par conséquent, de la nation grecque dont il est ici question) peuvent accéder à la classe dirigeante mais individuellement, sporadiquement et en rompant les liens avec leur groupe d'appartenance antérieure. La nation ne peut donc suivre ses membres et profiter de leur ascension, elle reste, en tant que telle, en dehors des sources de richesses. D'où l'orientation vers le commerce, entreprise hasardeuse mais porteuse d'avenir.

Cette orientation s'opère à partir du XVIIIe siècle. A cette époque la guerre n'est plus une ressource mais un gouffre avalant hommes et argent. Le retour de la classe dirigeante à la terre s'accélère, les seigneurs de la guerre se transforment en féodaux, oppriment de plus en plus les cultivateurs, qu'ils soient musulmans ou chrétiens. En même temps l'Europe où s'accélère l'accumulation capitaliste a besoin d'intermédiaires locaux pour se fournir en matières premières et vendre ses produits manufacturés. C'est ainsi que tout au long du XVIIIe siècle une bourgeoisie grecque, composée de navigateurs et de commerçants se forme à partir des habitants des îles et des rivages grecs et anatoliens.

Les débuts de la bourgeoisie grecque sont ainsi marqués par deux caractéristiques qui orientent toute son évolution ultérieure : la dépendance par rapport aux forces capitalistes européennes et l'opposition au système bureaucratique-féodal ottoman. La dépendance est d'abord économique et comporte des éléments aussi bien incitatifs que limitatifs. Tout au long du XVIIIe siècle les « compagnies du Levant » des grandes nations occidentales sillonnent l'espace méditerranéen en reléguant les marchands grecs au cabotage entre les côtes des mers ottomanes et au commerce de la mer Noire où ces derniers profitent du retard de la bourgeoisie russe pour s'infiltrer par Odessa jusqu'à Saint-Pétersbourg. Au début du XIXe siècle, survient la grande crise économique et politique européenne : les guerres napoléoniennes et le blocus continental. Cette crise engendre le premier âge d'or des navigateurs grecs qui s'enrichissent considérablement dans la contrebande pour l'approvisionnement des ports européens. Mais, à partir de 1815, l'Europe continentale sort de la crise pour entrer dans l'ère du protectionnisme. De grandes mutations se préparent. Tandis que le continent se ferme aux produits britanniques pour accomplir sa propre révolution industrielle, les capitaux investis dans la navigation et le commerce d'outre-mer se retirent vers l'industrie. Le capitaine-armateur et commerçant grec éprouve une crise de courte durée comme répercussion de l'élévation des barrières douanières ; ces conditions font également apparaître un grand espoir pour l'avenir, puisque l'intermédiaire grec est maintenant appelé à remplir le vide entre la production européenne et les marchés orientaux. C'est ainsi que les étapes du développement de l'Europe occidentale marquent les fortunes et les infortunes de la bourgeoisie grecque.

Cette classe, en étroite dépendance de sa soeur aînée occidentale, y puise également son modèle idéologique. C'est le cas de toute bourgeoisie « périphérique » qui suit, dans son développement, le modèle occidental. Pour la Grèce ce modèle revêt deux aspects : le premier, général, consiste dans la création d'une entité nationale basée sur des critères ethniques, linguistiques, etc., et le deuxième, spécifique, constitué par un idéal grec élaboré en Occident, non au profit et à l'usage d'un sentiment national grec mais afin de créer des titres de noblesse et des droits d'héritage à l'usage des nationalismes européens ; cet idéal grec est taillé aux mesures d'un néo-classicisme français, anglais ou bavarois. La dépendance idéologique est ainsi double : ce ne sont pas uniquement des principes mais également une idéologie « clés en mains » qui sont transposés. La bourgeoisie grecque s'évertue à se concevoir comme les autres l'exigent, selon leurs propres convenances qui n'ont rien à voir avec les réalités d'une nation grecque. Cette identification donne lieu à une série interminable de déchirements et de malentendus. Le bourgeois grec aspire à un idéal qui lui est résolument étranger et, même, impossible à atteindre, puisque inexistant. Il renie sa propre culture comme méprisable et barbare tandis que le bourgeois européen méprise le grec perverti par le joug barbare qui n'arrive pas à se rehausser au niveau de ses ancêtres imaginaires.

L'application de ces modèles idéologiques sur le « terrain » se fait au travers de deux couples d'éléments. Le premier préexiste comme donnée constitutive de la « nation » grecque dans l'empire ottoman : la langue (grecque) et la religion (chrétienne orthodoxe). La deuxième, condition sine qua non de la formation d'une nation moderne, est le noyau bourgeois et le sol national. La non superposition de ces éléments est la source des problèmes et des conflits qui marquent la naissance de la nation grecque.

La langue constituait peut-être le seul élément indiscutable de continuité entre le grec antique et le grec moderne : la religion était considérée, à travers Byzance, comme la réalisation de la civilisation antique dans le christianisme. Mais la superposition de ces deux éléments est loin d'être parfaite : orthodoxes turcophones d'Anatolie, hellénophones catholiques des îles et, surtout, frange balkanique de bulgares, albanais, macédoniens et autres valaques, orthodoxes, dont les origines ethniques se perdent dans la nuit des discussions pseudo-scientifiques. La création d'une nation est cependant un acte idéologique et non scientifique ; quand ceux qui vont présider aux destinées de la nation décident qui en fait partie et qui n'en fait pas partie, il n'appartient pas aux scientifiques et, encore moins, aux principaux intéressés de le contester. C'est ainsi que la « nation » grecque ottomane prend le chemin de la nation moderne en se servant de la hiérarchie existante, celle de l'église orthodoxe. Après une cure de déféodalisation qui ne se passe pas sans heurts et fait couler beaucoup d'encre chez les théoriciens du renouveau grec, l'église met son réseau, déjà bien éprouvé, au service de la cause ; aussitôt doublée par l'école, elle diffuse à ses ouailles du fin fond de l'Anatolie et des Balkans ottomans les vérités premières de « nos ancêtres les Athéniens » et de la Grèce éternelle. La nation grecque est en marche.

En ce qui concerne la superposition d'une bourgeoisie nationale et d'un sol national les choses sont beaucoup plus compliquées. En réalité la superposition est réduite. Le sol national existait et possédait l'heureuse particularité d'unir les hauts lieux de la patrie antique à une majorité de grecs qui l'habitaient. Cette coïncidence pourtant n'était pas automatique ; son absence fera le malheur des Arméniens un siècle plus tard. La bourgeoisie nationale existait aussi bel et bien, mais à Constantinople, à Odessa, à Smyrne, c'est-à-dire en dehors de ce qui pourrait être revendiqué et raisonnablement obtenu, au moins dans un premier temps, comme sol national. Ce n'était d'ailleurs pas seulement le cas de la bourgeoisie, une bonne partie des éléments ethniques en train d'acquérir une conscience nationale « grecque » se trouvaient, en tant que membres de la « nation » grecque ottomane non-territoriale, dispersés sur le territoire ottoman. Cette situation pèsera lourd sur le processus de constitution de l'Etat national grec et, par là, sur les relations gréco-turques, puisque cet Etat devra être arraché morceau par morceau à l'empire ottoman, puis nettoyé de ses éléments non « nationaux ».

A la formation d'une bourgeoisie grecque dans l'empire ottoman et à la naissance du nationalisme grec, il faut ajouter l'intérêt de l'Europe occidentale pour un processus qui rendait l'intermédiaire grec indépendant et souverain, capable donc de mener à partir d'un territoire propre la tâche qui lui était assignée. Outre ces intérêts bien matériels jouait l'engouement d'une Europe intellectuelle, muselée par le Congrès de Vienne, pour un mouvement d'indépendance nationale qui proposait à l'imagination romantique cette perspective séduisante d'une révolution bourgeoise dans le berceau de la civilisation ; on comprend dès lors la vague philellénique qui secoue l'Occident à partir de 1821, date de la révolution grecque, jusqu'à 1830, date de la création officielle de l'Etat grec.

En 1830 les puissances européennes imposent un Etat grec conforme à l'image de leurs idéaux et de leurs intérêts. La beourgeoisie qui le dirige, a pour mission de véhiculer au sein de l'empire ottoman les valeurs et les marchandises de l'Occident. Elle joue son rôle d'intermédiaire privilégié dans la course pour le partage de ce coin du monde tout au long du XIXe siècle et jusqu'en 1914. Dans ces conditions l'Etat grec de 1830 n'est qu'une base pour la bourgeoisie grecque qui continue à vivre et à opérer à Constantinople, Smyrne ou Alexandrie mais aussi un noyau national visant à englober à terme l'ensemble des « grecs irredimés » dispersés dans l'empire ottoman. Les conditions matérielles et idéologiques pour un irréductible conflit gréco-turc sont déjà réunies. 

Lorsqu'on parle du conflit gréco-turc, il manque toutefois le deuxième volet de l'opposition : si du côté grec on assiste à la naissance d'une conscience nationale et d'un Etat grec, de l'autre côté demeure un ensemble à caractère poly-ethnique.

La conscience nationale turque se précise progressivement par opposition aux autres nationalismes de l'empire tout au long du XIXe siècle ; le processus dans un premier temps est même inversé. Au fur et à mesure que les peuples non musulmans et non turcs acquièrent une conscience nationale propre et fondent ou essaient de fonder des Etats propres par sécession de l'empire, l'élément turc prend en charge la  direction et la défense de cet empire. Ainsi, au fur et à mesure que les autres éléments ethniques deviennent nationalistes, l'élément turc devient impérialiste dans le sens étymologique mais aussi courant du mot. Dans cette idée de l'empire, que le turc assume de plus en plus, les autres deviennent traîtres à l'Etat et donc sujets à répression. Pourtant, au-delà de la répression, il faut une idée force pour combattre le nationalisme triomphant. La classe dirigeante turque tente d'en fournir plusieurs au cours du XIXe siècle.

La première idée qui vint naturellement à l'esprit, fut la systématisation, sous la forme d'une idéologie moderne, de la pratique poly-ethnique de l'empire ; tel est l'ottomanisme des années 1860-70. L'empire est alors considéré comme un ensemble de nations, dont l'unité est supposée matérialisable par une constitution conférant des droits égaux aux citoyens et par un Parlement où toutes les ethnies seraient représentées. Cette idée est le fruit d'une nouvelle intelligentsia turque, influencée par les idées occidentales, opposée à l'absolutisme du palais et à une bureaucratie rétrograde. Les « jeunes ottomans » se proposent alors de sauver un empire, que l'incapacité des dirigeants mène à sa perte, en adoptant les modèles occidentaux. Ainsi commence « l'occidentalisation », thème majeur, central même, sur le long chemin qui conduit à l'éclosion d'un sentiment national turc.

L'« ottomanisme » est, malgré son nom et ses objectifs, une affaire essentiellement turque, il donne lieu à une lutte entre deux fractions : l'intelligentsia et la bureaucratie, cherchant toutes deux à conserver l'empire sous la direction effective des éléments musulmans et principalement turcs. A l'intérieur de ces groupes, la longue tradition absolutiste du palais et la persistance du principe de droit islamique d'inégalité religieuse font obstacle à un libéralisme constitutionaliste à l'occidental. Quant aux « minorités » chrétiennes ou même musulmanes leur désintérêt pour ce qui leur paraît être une querelle interne aux groupes dominants est tempéré par deux sentiments contradictoires : profiter du libéralisme annoncé pour développer les consciences nationales et se diriger vers une séparation définitive, se méfier d'une régénérescence de l'empire, capable d'entraver les séparatismes.

Parallèlement l'histoire suit son cours. Après la Grèce et la Serbie, la Roumanie et la Bulgarie se séparent du tronc de l'empire. Chaque séparation est une mutilation plus sanglante que les précédentes pour ceux qui restent. D'une part parce que chaque coup se rapproche un peu plus de l'espace vital de l'élément turco-musulman, de l'autre, parce que lors de chaque formation nouvelle, de chaque extension d'un noyau territorial national plus proche du centre, un plus grand nombre de turco-musulmans deviennent sujets d'un Etat chrétien et doivent s'assimiler ou partir.

Au fur et à mesure que de nouvelles vagues de réfugiés déferlent des Balkans vers ce qui va de plus en plus devenir le coeur de l'empire : l'Anatolie, le sentiment d'une réaction nécessaire et urgente se développe dans l'élément turc. Les séparatismes du XIXe siècle, se manifestant presque tous dans des nations chrétiennes, et étant indirectement ou directement aidés par les puissances occidentales, la réaction s'affirme anti-occidentale, prend une dimension de retour aux sources qui balaie en même temps le libéralisme pro-occidental de l'ottomanisme.

Cette première tentative de retour aux sources, se manifeste dans le « panislamisme » parce qu'il correspond à l'idéal islamique de la communauté musulmane : cri de ralliement séculaire face aux dangers extérieurs, mais aussi parce que l'empire a encore besoin d'une idéologie « impérialiste » pour sauver ce qui reste et se trouve maintenant essentiellement en terre d'Islam ; enfin, parce que le panislamisme doit être conduit par le sultan-calife, c'est-à-dire par le palais, qui peut ainsi écraser les velléités libérales de l'intelligentsia pro-occidentale.

Le panislamisme est marqué de la même faiblesse, celle d'une idéologie émanant principalement de l'élément turc afin de conserver la direction de l'empire. Dans la débandade, les éléments musulmans non-turcs, activement poussés par les puissances occidentales qui craignent les répercussions d'un mouvement panislamique sur leurs colonies musulmanes, cherchent également à quitter le navire qui sombre, et s'accrochent au nationalisme. En même temps l'intelligentsia turque, décidément contaminée par le libéralisme occidental, se révolte contre la répression du régime absolutiste qui utilise le panislamisme.

Tout éclate en 1908 dans la révolution des « jeunes turcs », qui établit réellement pour la première fois un parlement et une constitution. Enfin la coexistence des nations est affirmée, au moment où leur quasi totalité ne pense qu'à quitter l'empire. Quatre ans après, en 1912-13, les guerres balkaniques mettent définitivement fin à tout espoir d'un empire poly-ethnique. La Macédoine, pierre de touche de l'expérience, où un mélange inextricable de nationalités devait rendre, pensait-on, tout partage impossible, justifiant ainsi l'existence de l'empire seul capable de proposer un cadre de paix, est dépecée par une alliance contre nature des Etats balkaniques, activement aidés par les intérêts insondables des grandes puissances. Des territoires à majorité turco-musulmane sont annexés et déclarés ab antiquo terres bulgares, grecques ou serbes. Une nouvelle vague de réfugiés inonde l'Anatolie. De plus, des mouvements nationaux commencent à secouer le monde arabe.

Les espoirs s'écroulent mais l'élément turc, encerclé de toutes parts sur un territoire en peau de chagrin, ne se décide toujours pas à assumer son identité nationale. Son rôle de dirigeant d'empire, qu'il revendique de plus en plus, le mène encore à une conception nationale de style impérialiste ; soit le « pantouranisme ».

Ce nationalisme impérialiste n'est pas une invention turque. C'est l'arme ultime des empires en perdition face à la montée des idéologies nationales, la récupération de l'idée nationale au profit d'un impérialisme. Les panslavistes russes, les pangermanistes allemands sont les maîtres à penser des turcs qui, au soir de leur empire, affirment une idéologie non plus défensive mais offensive puisqu'il s'agit de libérer tous les turcs, y compris ceux qui n'ont jamais fait partie du territoire ottoman. C'est la folie destructrice et suicidaire de la première guerre mondiale, bénie et encouragée par toutes les puissances, allemands, anglais et russes compris, puisque le partage final des terres de l'empire était enfin décidé.

La prise de conscience brutale se produit dans les derniers mois de 1918 quand les Alliés encerclent un territoire sensiblement équivalent à l'actuelle République turque. Un armistice est rapidement demandé pour sauver ce qui reste ; la ligne d'armistice du 30 octobre 1918 est revendiquée comme territoire national par le nationalisme turc enfin né. On ne saurait trouver meilleur exemple d'un sentiment national né sous la menace étrangère.

Ces limites nationales seront obtenues après quatre ans de luttes qui vont forger l'idéologie nationale turque. Là encore, comme dans tous les nationalismes, tous ceux, en l'occurrence tous les musulmans, qui se trouvent sur le territoire déclaré national, sont considérés comme turcs ; la rigueur est d'autant plus grande que le séparatisme a été la bête noire de l'empire.

La lutte d'indépendance que le peuple turc doit mener pour fonder une nation à partir de son propre empire aura pris la forme d'une guerre gréco-turque.
C'est là que nous revenons à notre sujet.

La Grèce, dès le début, détient une position particulière parmi la vingtaine d'Etats issus de l'empire ottoman. Ses fondements idéologiques et économiques se posent en opposition directe avec l'empire : civilisation gréco-chrétienne contre barbarie turco-musulmane, capitalisme triomphant contre féodalisme décrépit. En outre, elle est le seul Etat issu de l'empire ottoman à posséder des éléments ethniques au coeur même de ce qui reste de l'empire. Ces éléments ne constituent pas seulement une proportion considérable de la nation grecque, qui se trouve ainsi hors des frontières nationales, mais ils se renforcent quantitativement et qualitativement par rapport au milieu musulman environnant tout au long du XIXe et du début du XXe siècles. Cette masse des « grecs irredimés » à « libérer », jointe à la « mission civilisatrice » de la Grèce constitue l'axe du conflit.

Après l'indépendance d'un premier noyau national, les Etats balkaniques continuent à grignoter le tronc de l'empire jusqu'à ce que les guerres balkaniques accomplissent le partage définitif des territoires européens.
Ces guerres mettent fin au contentieux des autres pays balkaniques avec l'empire ; ce n'est pas le cas de la Grèce. Dès cette époque elle se prépare à enjamber la mer Egée vers les terres anatoliennes, pour la réalisation de la « Grande Idée ».

La « Grande idée » est le produit idéologique de l'impérialisme économique et culturel grec. C'est un « panhellénisme » finalement assez proche du « pantouranisme », lorsqu'on fait abstraction des particularités idéologiques. Elle aspire à la réunification de tous les grecs au sein d'un empire, celui d'Alexandre ou de Byzance, centré sur Constantinople. Cette ville, avec sa cathédrale Sainte Sophie où doit être couronné le la « nouvelle Rome » et de la « nouvelle Jérusalem » réunies.

Ce fer de lance de l'idéologie grecque est en contradiction avec les réalités fondamentales. La bourgeoisie et l'Etat grecs fonctionnent comme élément intermédiaire de la relation triangulaire Europe occidentale-Grèce-Empire ottoman. Dans ce cadre la « Grande Idée » a pour fonction de donner à la Grèce l'impulsion nécessaire à son rôle d'intermédiaire ; à condition qu'elle ne se réalise pas. Parce que la disparition d'un empire ottoman décrépit et exploitable à merci enlèverait à ce système d'exploitation, dont la petite Grèce est la cheville, sa raison d'être. La « Grande Grèce » issue de la « Grande Idée » ne serait plus un intermédiaire mais un rival pour l'Occident.

Ce raisonnement reste valable tout au long du XIXe siècle ; l'arrivée des libéraux, idéologiquement et politiquement plus proches de la Grèce nouvelle, au pouvoir en Grande-Bretagne au début du XXe siècle, tend à modifier les choses. Les libéraux anglais, héritiers des idéaux Gladstoniens qui résumaient la Question d'Orient au renvoi des turcs « bags and baggages » aux tréfonds de l'Asie d'où ils étaient sortis, croyaient également que les terres de l'empire une fois « civilisées » et éventuellement christianisées deviendraient un bien meilleur réceptacle pour les idées et par conséquent pour les marchandises occidentales. Dans ce cadre la Grèce pourrait bien dépasser son rôle d'intermédiaire afin d'assumer celui de colonisateur, mettre en valeur ces territoires, au nom de l'empire britannique et de la civilisation occidentale réunis. Deux âmes soeurs libérales, Lloyd George et Vénizelos, tombent d'accord sur cette mission dès 1913. Les multiples renversements d'alliances tout au long de la première guerre mondiale ne feront en fin de compte que renforcer cette orientation et, à la fin de la guerre, la Grèce aura de fait carte blanche pour sa conquête anatolienne.

De l'autre côté, la défaite balkanique, avec l'énorme vague de réfugiés qu'elle entraîne, jointe à la matérialisation d'un territoire autonome arménien à l'est, crée un choc brutal. Le turc, refoulé en Anatolie qui, plus que jamais devient, par la force des choses, sa patrie, ne se sent même plus en sécurité. L'identité nationale qu'il s'est jusqu'ici refusée au nom d'une chimère impériale lui est aujourd'hui déniée par tous les autres, qui ne veulent voir qu'un ensemble disparate de Turkmènes, Lazes, Circassiens, Tartares, etc., artificiellement cimenté par une bureaucratie aussi rétrograde que tyrannique, à laquelle il suffirait de retirer le pouvoir pour que le tout s'effondre et laisse place aux forces vives de la terre anatolienne, le marchand et le paysan grecs ou arméniens. L'affirmation d'une identité nationale équivaut alors au droit à l'existence pure et simple. Dans ce climat de fin d'empire assiégé dans ses derniers retranchements, le maintien de cette existence, refusée par les autres, se transforme à son tour en refus du droit à l'existence des autres. Ce sentiment d'assiégé atteint son paroxysme au cours de la première guerre mondiale où chaque chrétien est perçu comme un ennemi intérieur potentiel ou même effectif (on se borne ici à ce côté grec du problème, on n'abordera pas le côté arménien trop important pour être traité en quelques lignes).

En réponse à la vague des réfugiés qui inonde l'Anatolie et aux visées grecques qui s'étalent au grand jour, les autorités turques se lancent fin 1913-début 1914 dans les mesures d'intimidation plus ou moins brutales pour obtenir des départs massifs parmi les fortes concentrations grecques de la Thrace orientale et du littoral égéen. Ces mesures, de même que les déportations opérées au cours de la guerre, qui ont pour objet soit de les prolonger, soit d'éloigner les populations grecques de régions côtières stratégiques, fournissent à la Grèce une raison d'intervention immédiate à partir de 1919, lorsque l'empire est de fait mis à mort.

La suite de l'histoire est bien connue dans ses grands traits ; cet article n'a nullement l'ambition de lui apporter des éclaircissements supplémentaires, mais seulement d'essayer de préciser la double détermination des parties en conflit. Pour la Grèce « officielle » et « nationale » il s'agit d'étendre le domaine national sur l'ensemble des terres de « l'hellénisme irrédimé ». Pour elle, une nation turque n'existe pas et n'a aucun droit à l'existence. Des paysans musulmans pourraient finir paisiblement leurs jours en tant qu'entité culturelle sous l'administration magnanime et éclairée de l'Etat grec. Pour la Turquie nationale naissante, le nouveau territoire national doit être exempt de tout élément chrétien qui, dans l'avenir, pourrait constituer un facteur de troubles ou de concurrence pour la nouvelle bourgeoisie nationale. A ce point, il était évident que la parole serait au vainqueur, ce qui arriva. Exactement un siècle après l'éclatement d'une révolte armée contre l'empire ottoman pour la formation d'un Etat national grec, un Etat national turc, héritier de cet empire, se forme dans une lutte menée contre un impérialisme grec s'aventurant au fin fond de l'Anatolie.

En 1922 la phase purement historique des rapports conflictuels gréco-turcs se trouve terminée ; elle est scellée par le traité de Lausanne signé en juillet 1923. Les deux nations sont enfin constituées. Avec un million et demi de réfugiés grecs d'Anatolie, la très grande majorité de la nation grecque se trouve enfin réunie sur le sol national. De la même façon la nation turque a pu se constituer in extremis en s'assurant de la quasi totalité de ses revendications territoriales. Le contentieux entre les deux nations pourrait être considéré comme terminé, en laissant au temps le soin de cicatriser les plaies. Les choses ne se passeront pas tout à fait de cette façon.

L'évolution est, de part et d'autre, différente. Pour la Turquie, l'intermédiaire grec une fois écarté, l'ombre de l'Occident apparaît dans toute sa dimension. La question de la création d'une bourgeoisie nationale et de ses rapports avec l'Occident ainsi que les répercussions politiques, économiques et idéologiques qu'entraîne une telle création sont au centre des préoccupations de la nouvelle République turque. Dans ce cadre les rapports avec la Grèce se trouvent réduits au bon voisinage. A partir des années 30 les deux Etats n'ont plus de revendications à s'opposer ; avec le remplacement des générations, l'image du grec ennemi tend à s'estomper de la conscience collective turque. Les manuels scolaires finissent par parler de l'« ennemi » tout court dans les récits de la guerre d'indépendance et la Grèce va progressivement sombrer dans la nébuleuse des pays étrangers.

Du côté de la Grèce le poids du passé, matérialisé dans les souvenirs et les espérances des réfugiés, pèse davantage. Mais, les espoirs d'un retour effectif, quand ils ne sont plus politiquement entretenus, sombrent dans la mythologie du retour au paradis perdu. Néanmoins, quand tout paraît se calmer, les bases idéologiques de l'opposition au turc persistent. Dans un pays où l'orthodoxie chrétienne, austère et baroque à la fois, demeure religion d'Etat, le turc, de plus en plus abstrait et lointain, devient la personnification du mal. De son côté l'idéologie profane aspire à l'identification avec l'Occident, dépositaire et continuateur de l'archétype gréco-chrétien devenu la « civilisation occidentale ». Ainsi la Grèce doit-elle se libérer du péché originel, de la souillure de quatre siècles de soumission au turc ; pour cela, chaque grec doit s'acharner à chasser le turc qui sommeille en lui, réprimer toute habitude et toute nostalgie orientale héritée d'une longue tradition populaire. Le savoir officiel ou assimilé se charge également à coups de goupillons « scientifiques » d'exorciser le démon en attribuant par exemple la paternité du théâtre d'ombres à « nos antiques ancêtres » ou en rebaptisant le café turc, « café byzantin ». L'église et l'école officielles reproduisent de leur côté l'image éternelle du démon turc. Ce rejet spasmodique d'un passé souillé, peut paraître ridicule à un observateur superficiel, il acquiert une dimension dramatique quand il atteint l'automutilation par amputation de tout ce qui peut être soupçonné de contamination par la « turcocratie » ; de proche en proche tout l'est. Dans ce contexte il est extrêmement intéressant de suivre l'évolution d'un courant ethnologique grec qui pour sauver la culture populaire du pays, a élaboré une théorie de la « fuite dans les montagnes ». A l'arrivée des turcs, les grecs auraient fui dans les montagnes et c'est là qu'ils auraient créé, loin de toute contamination turque, une culture propre, cette création culturelle par immaculée conception étant la seule qui pourrait purifier et par là justifier la sauvegarde de la culture populaire grecque. Au-delà l'intérêt pour « les choses d'Orient » ne peut être le fait que d'une classe possédant des titres incontestables d'occidentalisation, par son éducation, son statut social et son mode de vie, elle peut alors se permettre un engouement passager pour l'« Orient grec ».

Il est évident qu'un tel matériel idéologique peut être utilisé à tout moment pour une exploitation politique, interne et externe. Pendant un certain temps on n'en sentit pas le besoin. Aux lendemains de la Seconde guerre mondiale et pendant la guerre froide, qui fut bien chaude pour la Grèce, précipitée dans la guerre civile, l'ennemi héréditaire fut déplacé vers le Nord. Le Plan Marshall puis l'O.T.A.N. englobaient Grèce et Turquie sous la houlette de l'oncle Sam face à l'ours menaçant. Ce n'est que quand un morceau oublié dans le grand partage du début du siècle, un reste de la Question d'Orient, où des grecs et des turcs continuent malgré tout à vivre ensemble : l'île de Chypre, se trouve prise dans le tourbillon de la lutte contre le colonialisme, que la vieille Angleterre se souvient d'un jeu qu'elle a su très bien mener autrefois, dont les ressorts restaient soigneusement huilés et entretenus. Il a fallu de six mois à un an pour que les idylliques retrouvailles des deux pays au sein de l'O.T.A.N. se transforment en une bonne rancoeur héréditaire dont on ne verra pas la fin de sitôt. Il n'est pas question, ici encore, de faire la relation de la crise chypriote, dont l'histoire reste d'ailleurs à écrire, mais d'essayer d'entrevoir les répercussions sur les relations entre les deux peuples.

Dès que l'affaire chypriote éclate, les états-majors politiques et militaires des deux pays ne tardent pas à retrouver les vieux réflexes. La Grèce met à profit son crédit international comme « nation occidentale » pour dénoncer au monde « civilisé » la « barbarie turque », cherchant ainsi à isoler l'adversaire. Les turcs se souviennent de l'existence d'une colonie grecque à Istanbul, reliquat d'un compromis de dernière heure à Lausanne, et retrouvent les réflexes jeunes turcs de 1913 pour l'intimider et l'exclure. Au-delà, les vieux schémas idéologiques réapparaissent, avec, toutefois, des variantes importantes. Côté turc, le pouvoir et notamment l'armée, ainsi qu'une partie de la presse, exhument le sentiment de mépris du turc généreux face au grec matamore tandis que l'« opinion publique » grecque reprend l'antienne du barbare, obséquieux face aux puissants et cruel envers les faibles. Un élément nouveau est la participation des forces progressistes à ce sottisier national. Les socialistes grecs au nom d'un « humanisme » dont la Grèce se réclame l'héritière et la gauche turque au nom d'un « anti-impérialisme » opposé à la Grèce « compradore » se sont souvent joints aux choeurs des anathèmes permettant ainsi la réactualisation et l'implantation de vieux mythes au sein des générations jeunes et moins perméables à l'idéologie officielle.

Le parallèle s'arrête là, parce que l'influence en profondeur de ces discours sur les masses respectives est assez différente.
Pour une Turquie en pleine explosion démographique et en complète mutation économique et sociale cette querelle est souvent perçue comme un écho lointain face aux problèmes de survie quotidienne ; même la presse et le discours politique ne peuvent en faire utilisation qu'occasionnellement. La longue pause de la propagande officielle et l'éveil à la conscience politique des nouvelles générations, gonflées par une démographie galopante, laminées par un exode rural massif, rend les vieilles idéologies inopérantes. A Istanbul, dont la moitié d'une population qui a triplé en trente ans habite en bidonvilles, les discussions sur le symbolisme de Sainte Sophie comme foyer de la « Grande Idée » hellénique et sur la riposte appropriée qu'il convient de lui donner paraissent irréelles et même incompréhensibles.

Par contre en Grèce une petite bourgeoisie aussi large que stable, une démographie sage et une propagande politico-religieuse jamais en veilleuse laissent subsister au coeur de chaque foyer grec des bribes de la « Grande Idée », sol fertile pour toute exploitation politique ; le pouvoir ne se prive pas de l'utiliser. Du côté turc il serait par contre aussi inopérant que de mauvais goût d'essayer de rameuter une population épuisée par une crise économique permanente contre un ennemi grec d'ailleurs traditionnellement méprisable.

De la même façon en Grèce, pendant la dictature de 1967-74, la situation interne était devenue suffisamment dramatique pour que le péril turque puisse être pris au sérieux. Mais le retour à la démocratie, lié à l'opération turque de 1974 sur Chypre et à la montée d'une extrême droite turque (qui s'occupe en réalité assez peu de la Grèce) ont encore ravivé les vieux démons. La social-démocratie grecque a également sauté dans la brèche, le danger turc est ainsi devenu un des problèmes majeurs du pays.

C'est ainsi que le problème se pose actuellement : la question des relations gréco-turques est plus un problème grec qu'un problème turc. Les schémas traditionnels perpétués jusqu'à nos jours, la disproportion démographique quels que soient les niveaux de développement respectifs peuvent être exploités par les forces politiques, aussi bien internes qu'externes. En bref, on peut faire peur au grec en brandissant le spectre du turc ; c'est payant ; le contraire est beaucoup moins évident et, pour cause, moins pratiqué. Une opposition séculaire devient ainsi dans son avatar le plus récent une arme servant au statut quo à l'intérieur et les intérêts des grandes puissances à l'extérieur. La nécessité de briser ce schéma idéologique devient pour les grecs un besoin interne vital, impérieux, bien en-deçà des idéaux de paix et d'amitié entre les peuples. 

La destruction de ce schéma passe par la connaissance de l'adversaire ; elle doit dépasser la vision officielle que les dirigeants respectifs se renvoient si cette connaissance n'est pas plus faible que jamais.

Le paradoxe des rapports gréco-turcs à l'intérieur de la société ottomane où ces peuples vivaient côte à côte se situait dans l'opposition entre le voisin connu, estimé ou dédaigné selon ses qualités propres et l'adversaire abstrait qui surgissait les grands jours, quand l'appartenance à une unité sociale plus large transgressait pour un moment les relations quotidiennes de voisinage. Depuis la cohabitation est terminée. Le paradoxe relève aujourd'hui de la persistance des éléments de l'opposition comme abstractions déformées dans le miroir des angoisses et des intérêts des bien-pensants.

Des initiatives timides pour essayer de sortir de l'impasse sont entreprises de part et d'autre, surtout par l'intermédiaire des forces progressistes. Ce rapide exposé montre qu'il reste encore beaucoup à faire.

Paris - Décembre 1980.

Du même auteur : La question grecque-pontique

La marche vers la tragédie arménienne de 1915

1912-1914 : la réactivation du thème de l'"autonomie arménienne" et les velléités de la Russie tsariste sur les vilayet d'Anatolie orientale

Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

samedi 4 juillet 2015

Quand la presse allemande dit la vérité sur la Grèce

Allemagne Grèce médias Alexis Tsipras Angela Merkel
Publié le 29-06-2015 Modifié le 29-06-2015 à 13:42
Quand la presse allemande se lâche au sujet de la Grèce
Par RFI

REUTERS/Alkis Konstantinidis

La presse allemande a réagi vivement aux dernières évolutions de la situation en Grèce, et notamment à la décision d'Alexis Tsipras de recourir au référendum pour accepter ou refuser les propositions des créanciers. « Tsipras le tricheur » ou « La Grèce rackette l'Europe », tels sont les titres de la presse allemande ce lundi 29 juin à la veille d'un possible dépôt de bilan grec, mardi soir à minuit. Mais la classe politique n'est pas en reste. Angela Merkel, qui joue gros dans cette crise, devait prendre la parole à Berlin lors d'une réunion des parlementaires allemands.

Avec notre correspondant à Berlin,  Pascal Thibaut

Quasiment toute la presse s’en prend au gouvernement grec. Le quotidien de droite Die Welt estime qu'Alexis Tsipras souhaitait dès le départ la sortie de son pays de la zone euro et n’aurait négocié que pour ménager ses concitoyens attachés à la monnaie unique. Le journal de centre gauche Frankfurter Rundschau estime que « ce gouvernement n'a jamais voulu régler les problèmes avec les autres pays européens mais contre eux ». Dans son commentaire, dimanche 28 juin, la première chaîne de télévision publique ARD parlait de parieurs et de crapules qui croyaient pouvoir faire chanter le reste de l’Europe.

Hormis les médias, le monde politique - sauf la gauche radicale - est tout aussi critique. Le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier a jugé que M. Tsipras prenait les Grecs en otage. Des mots inhabituels dans la bouche d’un diplomate. Le vice-chancelier et président du Parti social-démocrate Sigmar Gabriel a une position de plus en plus ferme. Il a annulé au dernier moment un déplacement en Israël. Angela Merkel, que l’on n’a pas entendu en public depuis la fin du sommet européen vendredi 26 juin, devait prendre la parole en fin de matinée lors d’une cérémonie marquant le 70e anniversaire de son parti, l’Union chrétienne-démocrate.

L’héritière de Konrad Adenauer, qui avait ramené l’Allemagne d’après-guerre dans le giron européen, mais aussi d’Helmut Kohl, l'un des pères de l’euro, joue ces jours-ci son entrée dans les livres d’histoire. La responsable de la première puissance européenne aura-t-elle échoué au bout du compte à maîtriser la crise de la zone euro ? Sera-t-elle directement ou indirectement responsable d’une première historique, la sortie d’un pays de cette même zone ? Angela Merkel veut à tout prix éviter cette issue. Mais elle doit aussi composer avec une opinion publique rêtive et des députés conservateurs de plus en plus remontés contre Athènes.

• Yanis Varoufakis s'exprime dans la presse allemande

Dans un entretien au quotidien Bild, le ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, a estimé qu’il appartenait désormais aux institutions (UE, FMI et BCE) « de montrer leur bonne volonté ». « Nous restons ouverts à de nouvelles propositions des institutions », a-t-il insisté. « En ce qui nous concerne, nous sommes toujours prêts à négocier durant le laps de temps où les gens réfléchissent à la décision qu'ils prendront », évoquant ainsi le référendum du dimanche 5 juillet. Les propositions de réformes présentées par la Grèce « sont justes », selon M. Varoufakis. « Elles contiennent d'importantes concessions » selon lui, et s'inscrivent dans une volonté de sortir la Grèce de la crise « sans de nouvelles aides financières à l'Etat grec ».
Source : http://www.rfi.fr/europe/20150629-allemagne-grece-presse-critiques-tsipras-varoufakis/

Voir également : Selon la presse allemande, la Grèce ressemble à un pays du Tiers monde

Le Spiegel : "L'enfant à problèmes de l'Europe est la Grèce"

78 % des Allemands favorables à une suspension de l'aide à la Grèce

68 % des Allemands sont favorables à ce que les Grecs sortent de la zone Euro

Grèce : ras-le-bol des Allemands

Allemagne : montée du ras-le-bol anti-grec

Grèce-Allemagne : les demandes de réparations sont illégitimes

Helmut Kohl reproche à Gerhard Schröder d'avoir laissé entrer la Grèce dans la zone euro

Markus Soeder (ministre des Finances bavarois) : la Grèce devrait quitter la zone euro à la fin de l'année et ne plus recevoir d'aide supplémentaire

Thilo Sarrazin : "En acceptant de renflouer la Grèce, l'Allemagne a révélé sa prédisposition au chantage"

Le ministre de l'Intérieur allemand Hans-Peter Friedrich : il faut inciter la Grèce à se retirer d'elle-même de la zone euro

Franz Fehrenbach (un conseiller d'Angela Merkel) : la Grèce "n'a pas sa place dans l'Union européenne"

Pour le conservateur allemand Volker Kauder, la Grèce doit abandonner l'euro de son plein gré

Allemagne : un haut responsable de la CSU veut que la Grèce parasitaire sorte de la zone Euro

L'Allemagne défend ses intérêts, n'en déplaise aux Grecs

Grèce : le ministre des Finances Varoufakis accuse les créanciers de "terrorisme"

Grèce : Varoufakis compare les créanciers à des terroristes
Le 04/07 à 10:34, mis à jour à 12:51

"Aujourd'hui ce que veut Bruxelles et la troïka c'est que le oui gagne pour pouvoir ainsi humilier les Grecs" , explique le ministre des Finances grec.


Le ministre grec des Finances Yanis Varoufakis accuse samedi les créanciers du pays de "terrorisme" et de vouloir "humilier les Grecs", qui se prononceront lors du référendum de dimanche sur leurs dernières propositions de réformes. "Ce qu'ils font avec la Grèce a un nom: terrorisme", accuse Yanis Varoufakis dans un entretien au quotidien espagnol El Mundo. "Aujourd'hui ce que veut Bruxelles et la troïka c'est que le oui gagne pour pouvoir ainsi humilier les Grecs", ajoute-t-il.

"Pourquoi est-ce qu'ils nous ont forcé à fermer les banques? Pour insuffler la peur aux gens. Et quand il s'agit de répandre la peur, on appelle ce phénomène le terrorisme", développe le ministre en parlant de la politique menée par les créanciers d'Athènes, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque centrale européenne (BCE) et l'Union européenne.
"La Grèce a besoin d'un accord"

"Quel que soit le résultat du référendum, le lundi il y aura un accord, j'en suis complètement et absolument convaincu. L'Europe a besoin d'un accord, la Grèce a besoin d'un accord, de sorte que nous arriverons à un accord." Pour le ministre des Finances, qui répète qu'en cas de victoire du oui il démissionnera, "aujourd'hui ce que veut Bruxelles et la troïka c'est que le oui gagne pour pouvoir ainsi humilier les Grecs".

Il accuse aussi ses opposants de vouloir faire de "la Grèce un exemple pour les autres" à l'heure où en Espagne le parti de gauche radicale Podemos, allié du grec Syriza, gagne en force à l'approche d'élections législatives. "Je crois que dans toute l'Europe il y a besoin de partis comme Syriza et Podemos, des partis à la fois critiques à l'égard du système mais en même temps pro-européens et démocrates. Ceux qui nous détestent veulent nous faire passer pour anti-européens, mais non, ce n'est pas vrai, nous ne le sommes pas."
Source AFP
Source : http://www.lesechos.fr/monde/europe/021186553604-varoufakis-accuse-les-creanciers-dathenes-de-terrorisme-1134469.php

A propos de "terrorisme", on rappellera que le ministre de la Défense (d'extrême droite) du gouvernement grec actuel avait menacé de submerger l'UE de djihadistes.

Voir également : Inversion accusatoire : le ministre des Finances grec Yiannis Stournaras blâme la zone euro pour la crise grecque

Le ministre des Finances grec Evangelos Venizelos accuse l'UE : la Grèce aurait été utilisée comme un "bouc-émissaire", "soumise au chantage et humiliée"

Le ministre des Finances grec Evangelos Venizelos nie l'évidence : "La Grèce n'est pas le paria de l'Union européenne, elle n'est pas une plaie et un problème permanents", mais un "pays équivalent, compétitif" (sic)

Ils ne peuvent pas s'empêcher de mentir : le parlementaire grec Simos Kedikoglou reproche à l'UE d'être responsable de la crise que traverse son pay
 
Le communiste fou Mikis Theodorakis dénonce un "complot international" visant à "exterminer physiquement" le peuple grec (sic)

Le Figaro (1897) : "La Grèce peut-elle payer les frais de la folie qu'elle a commise"

Et la Grèce se déclara en faillite...

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        Par Silvère Boucher-Lambert Mis à jour le 03/07/2015 à 10:07 Publié le 03/07/2015 à 06:00

Il y a 122 ans, le jeune État grec, criblé de dettes et géré en dépit du bon sens était obligé de constater sa ruine.

Alors que le feuilleton grec n'en finit plus de tenir les marchés européens en haleine, souvenons-nous que la Grèce a déjà fait faillite, en 1893. Le petit État qui a arraché son indépendance à l'empire ottoman en 1822 n'a alors que 71 ans d'existence. Il a vu les bonnes fées du capitalisme de l'Europe de l'Ouest se pencher sur son berceau. Qui l'ont couvert de prêts en guise de cadeaux de naissance… Mais aussi de dettes.

La Grèce se lance alors dans de grands, trop grands travaux, tous azimuts. Le canal de Corinthe, long de plus de 6 kilomètres, percé entre la mer Ionienne et la mer Égée est le plus symbolique.

L'armée nationale, bâtie à grands coups de drachmes au service de velléités irrédentistes, coûte une fortune. Le développement de l'appareil d'État est exponentiel: la fonction publique est le premier employeur du pays, le nombre de fonctionnaires par habitant est le plus élevé d'Europe. Il faut dire que les puissances européennes avaient imposé à la Grèce en 1833 un monarque bavarois, Otton, qui s'est installé sur le trône avec la lubie de s'entourer d'une administration massive à l'allemande.

    «Malheureusement, nous sommes ruinés».
    Charilaos Trikoupis

Dans un pays où le clientélisme règne en maître, les élus distribuent ces postes d'agents de l'État à leurs électeurs et leurs soutiens. Les capitaux étrangers, principalement anglais, qui affluent dans le pays, ne peuvent servir de leviers de croissance, tout entiers dédiés au remboursement des intérêts de la dette. Encouragée par l'étranger, la Grèce lance alors un emprunt international pour moderniser ce qui peut l'être. Les banques du monde entier se ruent pour prêter encore un peu plus aux hellènes. Le pays s'enfonce dans le puits sans fond de la dette.

En 1893, la Grèce finit par se déclarer en faillite, ne pouvant plus rembourser sa dette vertigineuse. Le premier ministre Charilaos Trikoupis tente de mener une politique drastique d'austérité afin d'assainir les finances. On lui prête la phrase célèbre, prononcées devant les députés: «Malheureusement, nous sommes ruinés».

Les Grecs descendent dans la rue, en premier lieu les jeunes étudiants. L'armée qui a l'ennemi éternel ottoman en ligne de mire refuse tout net que l'on taille dans ses budgets. Acculé, Trikoupis quitte le pouvoir pour y revenir quelques mois plus tard et être confronté à une nouvelle dépense ruineuse dont il ne veut pas: l'organisation des premiers Jeux olympiques modernes. Trikoupis veut purement et simplement les annuler.

Le roi Georges 1er, s'y oppose, il est hors de question pour lui de renoncer à ce grand raout qui va célébrer l'héllénité devant toutes les nations européennes. Grâce aux dons de la diaspora, de notables et de princes européens, l'argent est finalement réuni. Les Grecs exultent lorsque leur compatriote Spyrídon Loúis (photo ci-contre) devient le premier champion olympique du marathon de l'histoire moderne.

Pourtant, le retour à la réalité est dur l'année qui suit. La Grèce est toujours exsangue et s'offre le luxe d'une guerre avec l'Empire ottoman, déclenchée par le soulèvement des Crétois. Les expéditions en Macédoine et en Épire en vue de construire la «Grande Grèce» sont un désastre et ce n'est qu'au prix de lourdes compensations financières que les pertes territoriales sont limitées: le traité de Constantinople impose en septembre 1897 une indemnité exorbitante de 94,3 millions de francs-or au vaincu.

Pour financer cette nouvelle dette vertigineuse qui s'ajoute à toutes les précédentes, les Européens vont créer une Commission financière internationale qui va purement et simplement prendre le contrôle des affaires grecques. Le pays passe de facto sous tutelle budgétaire de l'Europe occidentale pour plusieurs décennies.

Le Figaro résume ainsi, en 1897, la situation. Un réquisitoire qui fait à bien des égards figure d'air connu:

«La Grèce peut-elle payer les frais de la folie qu'elle a commise, ou, faute d'administration et de gouvernement n'est-elle pas exposée à tomber peu à peu au rang de la Crète, dont elle avait rêvé l'annexion à son profit.(…)

Les nouveaux et les anciens créanciers de la Grèce ne peuvent plus se contenter, pour obtenir raison d'elle, des promesses qu'elle inscrirait volontiers dans un traité de paix. Il faut que ces promesses soient doublées de gages tangibles, saisissables et qui échappent au risque d'être détournés de leur destination, soit par la mauvaise volonté, soit par le laisser-aller d'une administration mal dirigée.

Les revenus que le gouvernement grec doit affecter au payement de ses diverses dettes seront donc placés sous l'administration d'un contrôle européen, formé par un délégué de chacune des puissances signataires du traité de Constantinople. Aux yeux des Grecs, c'est le comble de l'humiliation.»
Source : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2015/07/03/20002-20150703ARTFIG00006-et-la-grece-se-declara-en-faillite.php

Voir également : Un récapitulatif de l'histoire de la Grèce contemporaine : la faillite comme fatalité de la "réalité grecque"