lundi 21 septembre 2015

La Grèce, « ventre mou » de l'Europe (1984)

Ilios Yannakakis, "La Grèce, « ventre mou » de l'Europe", Est & Ouest, n° 2, janvier 1984 :
Pour l'opinion publique, la situation politique de la Grèce ressemble à une image d'Epinal : la dictature des colonels, la restauration de la démocratie avec Caramanlis, la victoire électorale du Parti socialiste d'Andréas Papandréou dans la foulée de celle du P.S. et de F. Mitterrand en France. A l'instar de la France, du Portugal et de l'Espagne, la Grèce se serait dotée d'un gouvernement socialiste qui ressemblerait à celui de Paris, moins les ministres communistes.

Les commentateurs politiques occidentaux, dans leur grande majorité, font eux aussi preuve d'une stupéfiante méconnaissance de l'histoire récente de la Grèce, du climat idéologique qui y règne, de la politique intérieure du gouvernement d'Athènes. Certes, de temps à autre, on peut lire dans la presse que, lors du coup d'Etat du général Jaruzelski, Andréas Papandréou adopta une position des plus ambiguës et fit condamner par son gouvernement les sanctions économiques prises à l'encontre de la Pologne. On peut aussi apprendre incidemment que la Grèce se montre hostile à l'installation de fusées Pershing en Europe et que le Premier ministre grec soutient ouvertement le mouvement pacifiste européen, qu'il a refusé de condamner l'Union Soviétique à la suite de l'attaque du Boeing sud-coréen. Ces informations n'ont nullement stimulé la curiosité des commentateurs qui n'ont pas essayé de savoir ce qu'elles révèlent de la réalité grecque.

Ainsi l'observateur attentif de la vie politique grecque se voit-il obligé de poser crûment la question de savoir si la Grèce socialiste du gouvernement Papandréou ne serait pas devenue le « ventre mou » de l'Europe, au moment où les gouvernements occidentaux amorcent une politique de fermeté à l'égard de Moscou.

Par voie de conséquence, on doit se demander si l'Union soviétique n'a pas réussi à « finlandiser » la Grèce, de manière inédite, en transformant, par le biais d'une mainmise idéologique, le P.A.S.O.K. en un instrument privilégié et malléable de sa politique de déstabilisation de l'Europe et de la Méditerranée orientale.


En effet, la Grèce présente aujourd'hui l'exemple d'un pays où un national-socialisme moderne, représenté par un Parti socialiste de type nouveau, permet la diffusion et l'implantation de idéologie soviétique sans l'intervention directe et ouverte d'un parti communiste, relégué au second plan.


Pour pouvoir esquisser les contours du national-socialisme grec, il est nécessaire de rappeler les conditions historiques de son émergence et de son développement.

« La malformation » de la conscience nationale grecque


La Grèce était, jusqu'en 1922, à la recherche de ses frontières. L'expédition militaire d'Asie mineure (1921 [1919]-1922) se transforma en catastrophe. Presque un million de Grecs qui y vivaient depuis des siècles furent chassés de leurs villages et se réfugièrent en Grèce, ce qui provoqua des bouleversements socio-économiques considérables et des traumatismes psychologiques appelés à marquer l'histoire contemporaine de la Grèce. Face au nationalisme triomphant de Kemal Attaturk [Atatürk], le nationalisme grec était en loques.

Le P.C. grec qui, à la différence de la plupart des partis communistes d'Europe, n'est pas né d'une scission du Parti socialiste, attira dans ses rangs un grand nombre de réfugiés d'Asie mineure, qui y trouvèrent la possibilité d'exprimer leurs frustrations et leurs traumatismes. La plupart des dirigeants et cadres du P.C.G, arrivés à sa tête lors de la bolchévisation, appartiennent à ce « monde de réfugiés ».

En outre, se développa en Grèce le sentiment que les malheurs du pays étaient dûs à la dépendance de la Grèce vis-à-vis d'une puissance étrangère, la Grande-Bretagne. Ce sentiment est devenu une constante de la mentalité grecque, nourrissant le magma idéologique de la gauche et d'une partie de la droite.
A noter aussi que le Parti socialiste grec n'a jamais présenté de réelle consistance politique.

Lors de l'occupation allemande, le P.C.G. devint le Parti de la Résistance, la principale force militaire et politique : il regroupa autour de lui des milliers de combattants et de civils luttant pour l'indépendance de la Grèce et, simultanément, pour des changements sociaux et économiques dans un pays archaïque et sous-développé.  Le premier acte de la tragédie du P.C.G. s'est joué durant la Résistance.La direction du Parti se trouva devant un choix malaisé : prendre le pouvoir à la Libération en profitant de sa situation de monopole ou bien accepter de Partager le pouvoir avec les forces gouvernementales en exil.

Les documents et témoignages ultérieurs révèlent que l'Union Soviétique laissa à l'époque le P.C.G. sans consignes précises, ce qui explique la première phase de la guerre civile grecque (décembre 1944) qui opposa les forces de l'E.L.A.S. (l'Armée de Libération Nationale contrôlée par les communistes) aux forces gouvernementales débarquées avec les troupes anglaises. Cette première phase se termina par la capitulation de l'E.L.A.S. en janvier 1945.

Le mythe de Yalta sur le partage du monde entre les grandes puissances fit naître l'idée que la Grèce avait été offerte par Staline à la Grande-Bretagne en échange de l'Europe orientale et centrale. En fait, il semble que Staline gardait en réserve la carte grecque pour plus tard, voulant d'abord consolider ses acquis territoriaux aux frontières de l'U.R.S.S. En dépit de cet échec, le P.C.G. parvint à maintenir ses forces et son prestige. Le retour de N. Zachariadès de Dachau, la préparation systématique, avec l'accord de Moscou, de la seconde phase de la guerre civile ravivèrent les passions. La Grande-Bretagne, épuisée par la seconde guerre mondiale, céda la place aux U.S.A. comme principal fournisseur de l'aide militaire et économique pour faire face à la guerre civile qui s'étendit à tout le territoire (1947-1949). Cette guerre civile se termina par la défaite du P.C.G. et par le départ de milliers de ses partisans vers les pays de l'Est, notamment vers l'Union Soviétique. Les conséquences de la guerre civile furent incommensurables. En particulier, le P.C.G., mis hors la loi et exilé, se reconstitua sous le sigle de l'E.D.A., parti légal se présentant comme parti de gauche. En outre, l'E.D.A., tout en se réclamant du marxisme, devint le lieu où s'exprima le nationalisme refoulé des Grecs et l'anti-américanisme virulent (corollaire du nationalisme) d'une grande partie de la population.

Cependant, l'E.D.A. fut bridée par sa dépendance organique vis-à-vis de la direction du P.C.G. en exil, qui traversait une crise majeure, qui connut des luttes intestines et qui entra bientôt en décomposition. Cette crise aboutit en 1968 à la scission du P.C.G., scission qui se répercuta intensément au sein de l'E.D.A. La période 1949-1968 fut aussi intéressante d'un autre point de vue : n'arrivant pas à résoudre la crise interne du P.C.G., les dirigeants soviétiques ne purent trouver de relais fiables en Grèce même. Ils avaient compris que, sur le plan international, leur meilleur cheval de Troie était désormais le nationalisme socialisant du Tiers monde, mais ils ne disposaient pas de l'équivalent en Grèce. Moscou ne comprit même pas à temps que le national-socialisme grec actuel était en gestation parmi les forces du centre gauche, surtout parmi la nouvelle génération de l'intellingentsia grecque, qui commençait à assimiler les théories et idéologies marxistico-tiers-mondistes en vogue dans les capitales occidentales. L'Union Soviétique était plutôt encline à rechercher son cheval de Troie parmi les militaires fauteurs de coups d'Etat un peu partout en Afrique, en Amérique Latine, au Moyen-Orient.

C'est là une des raisons majeures de la sympathie non déguisée que les Soviétiques éprouvèrent pour les colonels qui prirent le pouvoir en 1967. Moscou, dans un premier temps, crut avoir trouvé ce nationalisme qui lui permettrait de prendre pied en Grèce. Les colonels grecs, quant à eux, profitèrent de ce climat de sympathie pour développer leurs échanges commerciaux avec l'Union Soviétique, laquelle inonda le pays de produits « made in U.R.S.S. ».
De la dictature nationaliste des colonels au national-socialisme du P.A.S.O.K.

Les sept années de dictature marquèrent un tournant dans l'histoire de la Grèce. On peut affirmer sans exagération que cette période ouvrit la voie à la pénétration soviétique, laquelle fut favorisée par plusieurs facteurs apparemment contradictoires.


Sur le plan économique, des entreprises d'import-export dirigées par des communistes ou des ex-communistes se développèrent et proliférèrent grâce au développement du commerce entre la Grèce et l'U.R.S.S. et les pays de l'Est, à un moment où l'Europe occidentale détendait ses liens économiques avec la dictature des colonels. Ces entreprises permirent, lors de la chute de la dictature, d'une part de financer un P.C.G. devenu légal et d'autre part, d'influer sur la politique économique de la Grèce en général. Le P.C.G. est aujourd'hui devenu une puissance économico-financière digne des grands partis frères occidentaux. La dictature accéléra en outre la décomposition du P.C.G. en exil, déchiré par des luttes de personnes et par des règlements de compte ayant pour prétexte les « erreurs politiques » du passé.

La marginalisation du P.C.G. eut pour conséquence de laisser le champ libre à la formation d'un mouvement de gauche, qui donnera lui-même naissance au P.A.S.O.K. Et les nouvelles générations, qui n'avaient pu s'exprimer sous la dictature, trouvèrent dans ce P.A.S.O.K. le lieu privilégié de leur engagement politique. Du point de vue idéologique, ces générations se nourrissent d'un anti-américanisme viscéral, succédant à un nationalisme refoulé d'autant plus exacerbé que la Turquie focalisa ce sentiment avec l'invasion de Chypre et avec la prétendue menace d'une guerre avec la Grèce. La Turquie, alliée privilégiée des Etats-Unis, membre de l'O.T.A.N. comme la Grèce, a servi dans un premier temps, lors de la chute de la dictature, à mobiliser le pays autour de Caramanlis. Celui-ci s'est servi à son tour de cette « menace » pour éloigner l'armée des villes en l'envoyant aux frontières, ce qui a permis la consolidation de la démocratie. L'équation Turquie = U.S.A. = O.T.A.N. accéléra la coloration anti-américaine du nationalisme. En outre, le tiers-mondisme marxiste de cette génération put s'exprimer dans toute sa confusion et dans toute sa plénitude hors du contexte rigide du P.C.G., d'où l'importance du P.A.S.O.K. en tant que « champ d'expression libre » de cette vulgate nationalistico-socialiste.

A la chute de la dictature, les deux P.C.G, celui de « l'extérieur » et celui de « l'intérieur », ne pesaient pas lourd dans la balance électorale. Cependant, le P.C.G. de « l'extérieur » se débarrassa rapidement de ses dirigeants discrédités par les luttes fractionnelles de l'exil et il se dota de nouveaux cadres, qui donnèrent des gages de leur fidélité à Moscou.

De 1974 au début des années 80, l'Union Soviétique investit des sommes considérables dans le P.C.G, ce qui permit à celui-ci non seulement d'entretenir un appareil disproportionné avec ses effectifs et de construire un siège du Parti digne de celui de la place du Colonel Fabien à Paris, mais aussi et surtout de noyauter la presse, grâce à des agents d'influence largement rétribués, et d'attirer à lui artistes et écrivains, compagnons de route et hommes d'affaires. Cas unique en Europe, l'Union Soviétique finança, par l'intermédiaire de journalistes crypto-communistes grassement payés, le plus grand journal populaire de désinformation, « Ethnos » (la Nation), d'un tirage de plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. A cause de ces moyens considérables, on peut parler, sans exagération, d'un véritable terrorisme intellectuel exercé par le P.C.G. sur les médias et le monde intellectuel de la Grèce.

Quant à l'autre parti communiste, dit « de l'intérieur », empêtré dans la nébuleuse de l' euro-communisme », amer de n'être pas reconnu par le mouvement communiste international, économiquement asphyxié, ne recevant que quelques subsides de la Roumanie, il ne séduit que des intellectuels tiraillés entre leur fidélité au camp socialiste et leur refus du môle soviétique. Politiquement parlant, le P.C.G. « de l'intérieur » est en voie d'extinction.
Le national-socialisme du P.A.S.O.K.

Le P.A.S.O.K. est le produit d'une conjoncture exceptionnelle. Il est apparu sur la scène politique grecque au moment où celle-ci se modifiait de fond en comble avec la chute de la dictature.

L'E.D.A., le grand parti de gauche antérieur à la dictature, disparut dans le tourbillon de la crise du P.C.G. Le Centre éclata, la droite traditionnelle se restructura autour de la forte personnalité de Caramanlis.

A. Papandréou était le seul homme politique à pouvoir s'opposer à Caramanlis. Héritier du prestige du « Vieux », de son père, chef du Centre, il avait lutté implacablement contre la dictature. Il utilisait un langage socialistico-tiers-mondiste et anti-américain. Il s'opposait à l'Europe, proclamait que la Grèce devait appartenir aux Grecs et surtout, grâce à son charisme, il faisait l'économie de congrès, d'élections des organismes dirigeants, de tendances, etc. Le P.A.S.O.K. est ainsi devenu un Parti-mouvement soumis à la cooptation de ses organes dirigeants selon bon vouloir du Chef.

La victoire électorale du P.A.S.O.K. en 1981 a permis au P.C.G de s'introduire dans l'appareil d'Etat et à la Radio-télévision, d'exercer une influence déterminante sur la presse et sur les organisations de masse, ceci en « collant » étroitement aux Gardes vertes, fer de lance formé de membres du P.A.S.O.K. placés dans les principaux rouages de l'administration. L'alliance objective du P.C.G. et du P.A.S.O.K., leur identité idéologique, ont permis à l'Union Soviétique de conquérir en Grèce une position sans précédent en Europe occidentale, en imprégnant le national-socialisme grec de sa propre idéologie.

L'Union soviétique et le national-socialisme grec

Dans cette idéologie, l'anti-américanisme, en tant que manifestation du nationalisme grec, est mêlé à toutes les utopies marxistico-tiers-mondistes et anti-européennes du P.A.S.O.K. A contrario l'Union Soviétique représente une puissance anti-impérialiste et socialiste qui défend la Paix. Aussi étonnant que cela puisse paraître de nos jours, le mythe soviétique n'a en effet pas été entamé aux yeux des Grecs. Aussi bien le P.C.G. que le P.A.S.O.K. ont dressé, au nom de l'anti-américanisme, un barrage autour de ce mythe pour le protéger contre toute tentative de démolition. En dépit des initiatives de quelques intellectuels lucides voulant éveiller la curiosité des jeunes générations sur la réalité soviétique, l'information ne circule pas. Toute publication « non-conformiste » est d'ailleurs boycottée par les librairies et les maisons d'éditions. La propagande soviétique est au contraire largement diffusée par la radio et la télévision, à la suite d'accords culturels entre la Grèce et l'Union Soviétique. Le mouvement pacifiste, largement financé par le P.C.G., reçoit l'appui massif du P.A.S.O.K. et du gouvernement grec.

Bien que le gouvernement d'Athènes ait reconduit l'accord relatif aux bases américaines sur le territoire grec, ce qui a maintenu intact le dispositif de l'O.T.A.N. dans cette région, sa politique extérieure soutient les prises de position soviétiques sur les euro-missiles, sur le problème du Liban, sur la Grenade, etc. L'Union Soviétique a très bien su comprendre, pour sa politique extérieure, l'importance du national-socialisme du P.A.S.O.K., qui fait de la Grèce un instrument propre à affaiblir l'Europe et à miner de l'intérieur la Communauté européenne.

Le rôle joué par les députés grecs au Parlement européen est de ce point de vue révélateur du poids de l'U.R.S.S. dans ce que nous nommerons la finlandisation idéologique du pays. Existe-t-il des antidotes à cette finlandisation idéologique ? Quelques indices permettent heureusement d'espérer que la Grèce va mettre un terme à sa dérive pro-soviétique. Mais ceci est un autre sujet.

Voir également : La Grèce, maillon faible de l'Europe (1985)

Cinq mois de gouvernement socialo-marxiste en Grèce (1982)