mardi 10 novembre 2015

La question chypriote : une résurgence de la question d'Orient

Stéphane Yerasimos, "L'obsession territoriale ou la douleur des membres fantômes", in Semih Vaner (dir.), La Turquie, Paris, Fayard, 2005, p. 52-56 :

"La polarisation provoquée par la guerre froide contribua paradoxalement à ouvrir la Turquie sur le monde extérieur. L'arrivée de nouveaux réfugiés des Balkans fuyant l'établissement des régimes communistes suscitait un rappel qu'il n'était plus de mise de dissimuler, puisqu'il se légitimait par la nouvelle vocation du pays : celle d'avant-poste de l'OTAN et de champion de l'anticommunisme. L'alliance avec les Etats-Unis lui conférait également une dimension régionale qui ne pouvait pas ne pas évoquer, et remettre en valeur, le rôle hégémonique qu'elle avait joué dans un passé récent. Son admission à l'OTAN, en même temps que celle de la Grèce, semblait par ailleurs devoir définitivement sceller une alliance esquissée entre les deux pays dans les années 1930.

LA RESURGENCE DE LA QUESTION D'ORIENT : DE LA QUESTION CHYPRIOTE...

C'est alors qu'est survenue la question chypriote. Cette résurgence de la Question d'Orient peut être considérée à l'origine comme étrangère à la conjoncture des deux Etats impliqués, la Grèce et la Turquie, comme au contexte régional. Il s'agit en effet d'une affaire chypriote, chypriote-grecque comme chypriote-turque, dans laquelle les deux nations mères se sont trouvées entraînées. La cession de l'île à la Grande-Bretagne, en 1878, l'avait placée à part de la Question d'Orient, évitant son inclusion dans la recomposition nationale qui avait suivi l'effondrement de l'Empire ottoman. Dans le cas contraire, on aurait vraisemblablement assisté à une solution à la crétoise, annexion de l'île par la Grèce et éviction brutale ou graduelle de sa population musulmane. Si cela ne s'est pas déroulé ainsi, c'est que la Grande-Bretagne a voulu conserver le plus longtemps possible cette île ancrée au large du Moyen-Orient ; ce n'était pas par manque de zèle des Chypriotes grecs, tout aussi imbus du grand dessein de l'hellénisme que leurs « compatriotes » du domaine égéen.

La période de réflexion et de recomposition entreprises par la Grèce et la Turquie à l'intérieur des frontières fixées en 1923 abandonnait les Chypriotes à leurs rêves et, si ceux-ci furent ravivés au début des années 1950, ce fut bien moins à l'origine à cause d'un regain d'irrédentisme dans les mères patries que dans le cadre de la vague de décolonisation qui secouait le vieil Empire britannique.
Ce sont donc plutôt les Chypriotes grecs qui ont sollicité les gouvernements d'Athènes, soucieux de ne pas effaroucher les grands protecteurs occidentaux grâce auxquels ils venaient de gagner la guerre civile contre le communisme, mais désireux en même temps de redorer leur blason, après les désastres de ce conflit, par une nouvelle victoire de l'hellénisme. Ce sont de même les Chypriotes turcs (obsédés par le précédent crétois) qui ont entraîné Ankara, avec la bénédiction cette fois-ci de la Grande-Bretagne, qui trouvait ainsi le moyen de prolonger sa présence en devenant arbitre du conflit d'intérêts qui se profilait.

Ainsi, Chypre, un des rares endroits de la région à n'avoir suscité, pendant la grande recomposition du XIXe et du début du XXe siècle, ni guerre, ni révoltes, ni massacres, ni nettoyages ethniques, devint-elle la scène d'un remake de la Question d'Orient.
Si dirigeants et opinions publiques grecs et turcs se sont pris de passion pour leurs frères chypriotes, au point d'annihiler en un rien de temps les patients efforts de réconciliation en marche depuis deux décennies et de ressortir tous les griefs accumulés depuis la chute de Constantinople, c'est surtout parce que la revendication chypriote permettait aux uns et aux autres de conjurer une défaite. La « catastrophe » de 1922 pouvait ainsi ne plus signifier pour les Grecs le renoncement définitif au grand dessein de l'hellénisme. Les Turcs pouvaient enfin démontrer qu'ils étaient capables d'arrêter l'éternelle fuite vers l'Anatolie.

La conséquence inévitable de ce processus, inconsciemment guidé par le souci d'en découdre avec le passé que de ménager l'avenir, fut que la question chypriote s'envenima d'étape en étape. Le compromis d'un Etat bicommunautaire en 1960 fut remis en question en 1963 et l'escalade aboutit à l'intervention militaire turque de 1974. Cette intervention, parce qu'elle était en même temps la première sortie en force turque hors des frontières de 1923, marqua un bouleversement complet dans les rapports de la Turquie avec le monde extérieur.
Entre-temps, la dimension régionale acquise par la Turquie dans le cadre de la guerre froide, l'arrivée au pouvoir de gouvernements conservateurs enclins à valoriser les traditions, mais aussi l'évolution de la question chypriote, avaient conduit à une révision du passé ottoman. Celui-ci cessait d'être un souvenir douloureux ou honteux pour évoquer une époque glorieuse. La grande période civilisatrice n'était plus celle, mythique, de l'Asie centrale, mais une pax ottomana porteuse de tolérance et de progrès. Plus encore, l'Empire perdait sa réalité multi-ethnique pour devenir une projection vers le passé de l'Etat-nation turc. Dans ce contexte, les territoires de l'Empire se muaient, pour la première fois, en « patries perdues ». Cette réinvention du passé fonctionnait en miroir dans le contexte de l'affrontement gréco-turc. La réouverture du conflit autorisait également la partie grecque à ne tenir la « catastrophe » de 1922 pour la fin de la Grande Idée. L'élaboration des « patries perdues » fut donc réciproque, ravivant griefs et inquiétudes. Pour les Grecs, la Turquie entrait indiscutablement dans une phase d'expansion néo-ottomane. Pour les Turcs, les appétits des Grecs montraient qu'ils ne pensaient pas que le processus de rétrécissement de l'Empire ait atteint ses limites et qu'une suite était donc possible. L'équilibre atteint en 1923 était rompu, au moins dans les esprits ; la douleur des membres fantômes s'installait.

L'intervention de 1974 confirma toutes les craintes, justifia toutes les appréhensions.
Pour la Turquie, cet acte était comme la démonstration nécessaire de sa volonté de ne plus reculer, même si le territoire chypriote n'avait jamais fait partie du Pacte national. Pour la Grèce, c'était une agression caractérisée d'un territoire de l'hellénisme, même si Chypre n'avait jamais fait partie d'un Etat grec. Plus encore, cet événement porta vraiment la question chypriote sur la scène internationale où l'intervention turque fut presque unanimement condamnée comme une agression contre un Etat souverain. Cela suscita aussitôt dans l'opinion publique turque des réminiscences du passé ottoman, lorsque les grandes puissances retrouvaient leur unanimité pour réprimander la Sublime Porte. La crainte de l'« expansionnisme ottoman » chez les uns raviva la menace du « front chrétien » chez les autres.

La situation était mûre pour instrumentaliser ces représentations. La Grèce restait convaincue que seule la pression du « monde civilisé » pourrait faire reculer les Turcs. A cette vision s'ajoutait l'expérience du containment pratiqué par les Etats-Unis à l'égard de l'Union soviétique : une propagande patiente et soutenue présentant la Turquie comme une puissance agressive et maléfique, pour mieux l'exclure ou la marginaliser dans les instances internationales, devait pouvoir atteindre à terme son but. Dans cet objectif, la Grèce pouvait compter sur une alliance avec la diaspora arménienne. Celle-ci entendait mettre en avant le terme « génocide », institutionnalisé à partir de 1948 suite à l'Holocauste des juifs, afin de maintenir vivace son projet national tragiquement frustré en 1915.

Cette offensive puisa dans un terreau fécond, celui de la vaste littérature de la fin de l'Empire ottoman, et trouva une opinion occidentale largement ouverte à ces représentations. La vieille image du Turc n'eut donc pas trop de peine à se réinstaller dans les esprits. Côté turc, cela eut un double effet pervers. Se réimplanta le sentiment d'encerclement dominant pendant la dernière époque ottomane, et celui-ci fut instrumentalisé par les pouvoirs conservateurs, qui purent ainsi promouvoir un nationalisme sourcilleux et s'ériger en protecteurs d'un peuple présenté comme esseulé et menacé de toutes parts. L'emballement des dynamiques internes du pays, qui conduisirent au coup d'Etat de 1980, ne contribua pas à apaiser les tensions internes ni les représentations extérieures."

Voir également : Les relations gréco-turques : un bilan (jusqu'en 1980)

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