samedi 13 juin 2020

Hüseyin Cahit Yalçın et les Grecs




E. D., "Grèce et Turquie", La France (journal fondé par Emile de Girardin), 4 février 1914 :

"Hussein Djahid bey, qui est l'un des journalistes les plus remarquables de la Turquie, vient de quitter la direction du fameux journal de Constantinople, le Tanine, l'un des organes les plus connus du parti jeune-turc. C'est avec regret que l'on enregistrera son départ ; mais il y a lieu d'espérer que s'il abandonne un poste où son talent s'exerça de manière si brillante, il continuera toutefois à écrire quelques-uns de ces articles nerveux dont il a le secret.

Ce qui nous porte à croire que sa carrière de polémiste n'est pas terminée, c'est qu'il vient de répondre, dans la Revue de politique internationale, à une étude d'un écrivain non moins distingué, M. Politis, l'un des spécialistes les plus éminents en matière de droit international.

M. Nicolas Politis, professeur à l'Université de Paris, est de nationalité hellénique et, comme tel, il prit une part extrêmement active à toutes les négociations dont les guerres balkaniques ont été l'origine, et il a rendu à son pays d'origine les plus signalés services. Or, tout récemment, M. Politis, dans la revue que nous citions plus haut, étudiait quelles devaient être dans l'avenir les relations entre la Grèce et la Turquie, et concluait en faveur d'une entente et même d'une alliance défensive entre les deux pays.

La thèse n'est pas nouvelle ; nombreux ont été les avocats de cette cause. Mais les événements actuels lui donnent un caractère particulier que la plume si autorisée de M. Politis a très clairement et très sincèrement exposé. Son argumentation ne pouvait échapper à l'attention d'hommes versés dans l'épineuse question des rapports des différents balkaniques entre eux. Et Hussein Djahid est de ceux-là.

« Le prix que la Turquie mettrait pour obtenir l'amitié de la Grèce, déclare-t-il tout de suite, serait sa renonciation aux îles de la mer Egée. »


Ainsi entrons-nous tout de suite dans le vif du sujet, abordons-nous, sans ambages, le point particulièrement délicat sur lequel les relations futures de la Grèce et de la Turquie se trouvent à l'heure actuelle sérieusement « accrochées ».

Hussein Djahid reconnaît qu'il passe en Turquie pour un grécophobe acharné. A plus forte raison en Grèce. Cependant il s'en défend. Et sa défense, il la trouve dans les articles mêmes qu'il écrivit dans le Tanine, articles dans lesquels on a voulu voir autre chose que sa pensée réelle. Il est, déclare-t-il, partisan absolu du maintien du traité de Bucarest, il désire que la Turquie vive en bonne amitié avec la Grèce. Mais, pour cela, il faut que les Hellènes abandonnent ce qu'il appelle la « Grande Idée », qui est de faire revivre l'empire byzantin et de s'installer sur les côtes de l'Asie-Mineure, c'est-à-dire dans les îles de la mer Egée.

« En gardant les îles, la Grèce ne pourra jamais obtenir l'amitié turque. Je tiens à le déclarer catégoriquement. La fièvre d'armement naval qui s'est emparée chez nous de toute la population turque et musulmane montre bien jusqu'à quel degré on est exaspéré, et on veut avoir, coûte que coûte, la suprématie dans la mer Egée, et enfin garder les îles. »

Tel est le langage énergique que tient Hussein Djahid. Et il ne s'arrête pas là. Rappelant que la Turquie a acheté récemment un super-dreadnought au prix de grands sacrifices, il ajoute que déjà la Turquie fait un nouvel effort pour en acheter d'autres, parce qu'elle ne peut agir autrement. La Grèce dans les îles, c'est la guerre certaine, sinon pour aujourd'hui, du moins pour demain.

Et celui qui écrit ces phrases menaçantes, est un Ottoman qui se défend d'être grécophobe. On peut, d'après cela, juger de l'opinion de ceux qui le sont !

Une base d'entente est-elle impossible ? Les deux peuples, demande Hussein Djahid, se plairont-ils à s'entredéchirer pour des raisons que l'on pourrait, dit-il, éviter avec un peu de bon sens et de bonne volonté ?

Et la réponse, il la suggère. « La solution de la question des îles est bien simple : neutralisons-là, soumettons leur administration à un contrôle européen. »

Mais les Grecs accepteront-ils ? C'est peu probable."


Robert Charlet, "La mort de Constantinople : Les lamentations de la presse turque", Le Gaulois, 22 janvier 1925 :


"Le Tanine [alors dirigé par Hüseyin Cahit Bey] consacre de nouveau un grand article à la décadence de Constantinople. Les causes de cette situation sont d'ordre aussi bien intérieur qu'extérieur, dit le Tanine, et comme première cause il cite « le bouleversement survenu sur place par suite du départ des Grecs échangeables ».

Une autre cause — le journal turc en énumère plusieurs — « ce sont les bruits mis en circulation par certains établissements financiers, suivant lesquels il n'y aurait pas de sécurité pour les affaires commerciales et financières qu'on pourrait entreprendre et qu'il fallait encore un certain temps pour toutes transactions ».

Dans une correspondance de Constantinople, on attribue la crise à la politique xénophobe du gouvernement kémaliste. Un autre journal turc dit que plus de cent magasins de Péra ont dû suspendre leurs affaires. Dans son édition française, le Tanine s'attaque au gouvernement d'Angora. « L'incurie des dirigeants kémalistes, dit-il, a fourni au port du Pirée tous les moyens de se renforcer et de devenir le premier centre commercial de la Méditerranée. Sans cette incurie et les multiples erreurs de nos hommes d'Etat, le Pirée ne pourrait nullement être ce qu'il est devenu aujourd'hui. Décidément, nos dirigeants, par leurs fautes successives et leurs tâtonnements sans nombre, font le plus grand mal au pays. »

Et le Tanine continue sur le même ton :

« En la même occasion, le départ en masse des négociants grecs a été désastreux pour Constantinople, qui s'est vu priver, dans l'espace d'une année, des services de ceux qui non seulement connaissaient admirablement notre marché, mais qui, en même temps, par l'immense confiance inspirée à l'Europe, donnaient de la vie au pays et particulièrement à Constantinople. Malheureusement, et je le dis avec une profonde amertume, Angora ne paraît pas partager ce point de vue et ceci malgré l'état précaire du Trésor turc. Se faire des illusions, c'est chercher des utopies à un moment où tout trahit les dispositions néfastes et absurdes de nos dirigeants, et ceci, je le répète, lorsque le déficit du budget turc dépasse les 10 millions et que la crise intérieure menace de créer l'anarchie et le chaos dans tout le pays. »

Dans un autre article, publié dans l'édition turque du Tanine, Hussein Djahid parle de la paralysie de la machine gouvernementale. Toutes les affaires sont en suspens, dit-il, toutes les questions s'éternisent. Cet état existant, la Turquie ne peut pas dire qu'elle a un gouvernement normal, civilisé, avec une organisation réglée sur les conceptions modernes de gouverner et d'administrer un pays.

Ces articles et les rapports sur la situation de Constantinople adressés par les autorités de la ville au gouvernement d'Angora ont fini par émouvoir les « dirigeants » que traite si cavalièrement le Tanine, et, d'après une nouvelle d'Angora, le gouvernement turc a demandé aux fonctionnaires compétents et aux principaux facteurs financiers de Constantinople de lui soumettre un rapport sur les mesures à prendre pour sauver Constantinople de la ruine complète. Ceux-ci auraient répondu que le Pirée risque d'absorber toute l'initiative commerciale et maritime de Constantinople et que cette dernière ville ne peut être sauvée que seulement si les Grecs expulsés revenaient à Constantinople." (p. 4)


Alexis Alexandris, "Turkish Policy towards Greece during the Second World War and its impact on Greek-Turkish detente", Balkan Studies, vol. 23, n° 1, 1982 :

"Les Grecs ont également considéré favorablement l'encouragement donné par le gouvernement turc à la communauté grecque stambouliote pour ses efforts en vue de contribuer à la lutte contre les Italiens. Ainsi, avec l'approbation officielle, l'Union hellénique d'Istanbul a organisé l'envoi de réservistes et de volontaires parmi les membres de la minorité grecque en Turquie. Au début de novembre 1940, des centaines de Grecs stambouliotes partaient pour la Grèce afin de prendre part à la guerre gréco-italienne. Dans le même temps, un comité de Turcs, de Grecs, d'Arméniens et de Juifs éminents a été formé à Istanbul pour collecter les abonnements au fonds de la Croix-Rouge grecque et le 18 novembre, le journaliste turc influent Huseyin Cahit Yalcın a donné une conférence sur la civilisation grecque au profit du fonds." (p. 176-177)


"La Turquie sur ses gardes", France (Journal quotidien paraissant à Londres avec le patronage de l'Association des Français de Grande-Bretagne), n° 79, 25 novembre 1940 :


"LA TURQUIE AVERTIT LA BULGARIE

Istanboul, 23 novembre. — Husein Djahid Yalchin écrivant dans le “ Yeni Sabah ” avertit la Bulgarie de ne pas se laisser attirer par les promesses d'un prétendu ordre nouveau.

Il critique l'attitude de la Bulgarie faite de “ si peu de sentiment et de si peu d'indépendance nationale qu'elle a été incapable d'apprécier le noble et viril courage des Grecs, qu'elle a même accusé la Grèce de faire preuve de folie en résistant à l'agresseur [italien].

“ Si la Bulgarie rejoint le clan de sauvages appelé l'ordre nouveau, écrit-il, elle commettra une lourde faute.

“ Si, suivant les ordres de Berlin, elle attaque une de ses voisines ou ouvre ses frontières aux troupes de l'Axe, la Bulgarie se trouvera devant cette alternative :

1 — ou bien l'Allemagne est victorieuse et l'on verra une plus grande Bulgarie, mais une Bulgarie soumise à un maître allemand —

2 — ou bien l'Allemagne est vaincue et la Bulgarie sera punie pour le sang qu'elle aura fait couler et sera effacée de la carte du monde.

“ En présence d'une telle alternative, la Bulgarie ferait aussi bien de réfléchir. ” — (Reuter.)" (p. 3)


Ernest Jackh (Ernst Jäckh), The Rising Crescent : Turkey Yesterday, Today and Tomorrow, New York-Toronto, Farrar & Rinehart Inc., 1944 :

"Le parlementaire et rédacteur en chef de premier plan, Hussein Yalcin, a exprimé la politique officielle de la Turquie jusqu'à la fin de 1940 en écrivant : "La frontière de la Turquie commencera sur le Danube [yougoslave-roumain-bulgare] et s'achèvera sur l'Adriatique [yougoslave-albanaise-grecque], et automatiquement la Turquie se joindra à la défense de ces frontières d'une patrie balkanique commune." Hussein Yalcin a résumé les raisons de la réalisation d'une politique étrangère collective : "Les Balkans appartiennent en commun aux Etats balkaniques ; chaque pays balkanique conserverait ses frontières actuelles, mais tous doivent se considérer comme faisant partie intégrante de la patrie balkanique.... L'union ne doit pas servir à accroître le pouvoir d'un seul Etat ; l'union ne doit pas être soumise à l'influence d'aucune grande puissance.... Les Etats balkaniques doivent avoir une armée, une politique étrangère et un système militaire communs."

Ainsi, les Turcs ont continué à suggérer une action balkanique concertée le long du Danube jusqu'à la reddition finale de la Roumanie en 1940, et même en 1941 jusqu'à la défection temporaire de la Yougoslavie." (p. 223)

"Les Jeunes-Turcs ont essayé de faire face aux conséquences des échecs et des frustrations de l'Empire ottoman musulman et de préserver en même temps la forme et la substance de cet empire. Ataturk, sans engagements a priori, a décidé d'attaquer les problèmes à la racine, même si cela signifiait sacrifier les frontières territoriales historiques, et les manières et les mœurs traditionnelles.

Le travail préliminaire des Jeunes-Turcs est souvent oublié face aux réalisations plus spectaculaires d'Ataturk. Mais au cours de cette décennie de transition inéluctable, de nombreux plans d'occidentalisation ont été inaugurés et accomplis, et des forces morales ont été libérées, qui étaient suffisamment fortes pour mener à bien le programme d'Ataturk.

"Vue à partir de la perspective qu'offre le passage d'une vingtaine d'années, la période des Jeunes-Turcs, malgré ses erreurs et ses engagements plus ou moins infructueux, ne peut être résumée à une ère d'échecs." C'est ainsi qu'un sociologue américain3 a caractérisé la décennie jeune-turque. "La rupture des liens avec le passé et le lancement de projets de modernisation, même s'ils étaient incomplets et pour la plupart confinés à Istanbul et aux classes favorisées de la société, ont été d'une valeur inestimable pour aider à préparer la voie pour que les grandes avancées puissent être conduites le moment venu et sous la direction de celui que le destin a préservé et retenu pour faire sa plus grande œuvre au moment stratégique, Kemal Ataturk."

C'est ce qu'Ataturk lui-même a laissé entendre quand, parlant de son ancien camarade d'esprit révolutionnaire, le dirigeant jeune-turc Talaat, il a souligné le rôle historique préparatoire de ce dernier.

Cela explique aussi les impressionnants hommages publics rendus à la dépouille de Talaat quand, en 1943, elle fut ramenée à Istanbul depuis Berlin, où Talaat avait été assassiné et enterré en 1921. Dans le cortège funèbre de la "colline de la liberté" jusqu'à la réinhumation de Talaat sur le sol turc, des représentants personnels du cabinet et une grande foule populaire se sont joints aux troupes, rendant tous les honneurs militaires. J'ai eu le privilège de faire l'éloge funèbre, au moment de sa mort en 1921. A présent, le discours a été prononcé par notre ami commun, le haut responsable des publicistes politiques, Hussein Djahid Yalcin, qui, pleurant sur la tombe, a personnifié l'évolution historique de la période jeune-turque jusqu'à l'ère d'Ataturk. (...)

3 Donald Everett Webster, The Turkey of Ataturk, 1939." (p. 94-95)

  
"Après le pacte gréco-yougoslave", France, n° 434, 19 janvier 1942 :

"SATISFACTION EN TURQUIE

Istamboul, 18 janvier. — L'accord gréco-yougoslave conclu à Londres, et fondé sur le principe de la Fédération balkanique, a été accueilli avec enthousiasme par la presse turque.

Le journaliste bien connu, M. Yaltchin, écrit que la Grèce, la Yougoslavie et la Turquie et aussi l'Albanie seraient toute prêtes à se grouper autour des idées exprimées à Londres." (p. 3)


"Chez les satellites", France, n° 975, 16 octobre 1943 :

"Un avertissement turc

Dans le journal turc “ Tanin, ” M. Yalchin adresse aux satellites du Reich l'avertissement suivant :

“ La Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie doivent comprendre qu'elles ont perdu la lutte et doivent accepter le châtiment inévitable.

“ Nous ne croyons pas, ajoute M. Yalchin, que la Roumanie pourra conserver la Bessarabie. Les Hongrois seront obligés de restituer les territoires enlevés à la Yougoslavie.

“ La Bulgarie doit comprendre qu'elle a le devoir d'évacuer le territoire grec. Elle doit comprendre qu'après cette guerre, ses voisins auront le droit de lui demander des garanties fondamentales et sérieuses.

“ L'exemple italien a montré, il est vrai, que la paix séparée ne signifie pas fatalement la paix immédiate et la vie facile.

“ Mais plutôt que de continuer la lutte jusqu'à la fin terrible, les Balkans feraient mieux d'accepter la défaite et de faire face, dès maintenant, à leurs responsabilités.

“ Le moment est venu pour les Etats balkaniques de se rendre compte de leur situation réelle et de prendre une décision, sans hésiter. ”

“ Si l'amitié avec la Turquie est l'une des méthodes par lesquelles nos frères balkaniques espèrent sortir de l'impasse dans laquelle ils se sont engagés, nous devons souligner que notre amitié dépend de la politique qu'ils ont l'intention de poursuivre. ”
" (p. 3)


Hüseyin Cahit Yalçın, Tanin, 6 mars 1945 :