lundi 15 juin 2020

L'armée qui a ruiné les espoirs des nationalistes grand-grecs




"Sur le front gréco-turc : L'armée kémaliste", La Petite Gironde, 8 avril 1921 :
N. D. L. R. — Cet article nous est parvenu avant les dépêches confirmant la défaite des troupes grecques, comme nos lecteurs le verront, mais les précisions qu'il donne sur l'organisation kémaliste gardent tout leur intérêt.
Pour faire face à l'offensive grecque, de quelles forces disposait Mustapha Kémal ? En quel état matériel et moral se trouvaient les armées nationalistes ottomanes ? C'est ce que nous allons examiner brièvement.

Le gouvernement d'Angora a décrété depuis plusieurs mois la mobilisation de tous les hommes de 20 à 37 ans, mesure générale qui, par une innovation à remarquer, s'applique même aux sujets chrétiens. En outre, on vient de rappeler sous les drapeaux plusieurs classes anciennes. Grâce à ces levées et aux prisonniers turcs rapatriés qu'on réincorpore après quelques jours de permission, l'état-major kémaliste comptait avoir au printemps 120,000 hommes sous les armes.

Au mois de janvier, l'armée ottomane comprenait encore des troupes semi-régulières telles que les cavaliers kurdes, combattants volontaires et propriétaires de leurs chevaux comme les cosaques, et des bandes plus ou moins franches comme celles d'Ibrahim-Hamano.

Depuis lors, Kemal a décidé le licenciement des irréguliers, malgré certaines résistances ; c'est ainsi qu'Etem bey, qui commandait un groupe important sur le front occidental, a fait défection en passant du côté grec, suivi de plusieurs centaines de partisans de valeur médiocre.

Avec le reste de ses ressources, Kemal a procédé au remaniement complet de ses divisions. Il a créé des unités nouvelles, entre lesquelles il a réparti les jeunes contingents, les milices (tchétès) et les meilleurs éléments semi-réguliers. Les anciennes troupes régulières fournissent les cadres subalternes et des noyaux de vieux soldats, dont un bon nombre font la guerre depuis dix ans.

Le général Gouraud, devant la Conférence de Londres, a reconnu l'endurance des combattants turcs, leur solidité, leur bravoure, leur habileté traditionnelle à remuer la terre, qualités qu'il a surtout remarquées chez les éléments montagnards recrutés à l'intérieur de l'Anatolie. En rendant hommage à la loyauté de ces adversaires, le vaillant chef français concluait qu'il ne fallait sous-estimer ni la force ni la valeur de l'armée kémaliste.

Homme d'une remarquable énergie, Kemal maintient parmi ses troupes une discipline rigoureuse.

Pour constituer ses cadres, il dispose d'excellents éléments : officiers turcs sans emploi de l'ancienne armée dont 3,000 ont débarqué en Anatolie depuis le mois de janvier, et officiers russes réfugiés en Crimée, ayant combattu sous Wrangel, auxquels on a promis l'amnistie s'ils retournaient en Russie.

Poursuivant son effort d'organisation, Kemal a ouvert des écoles à Angora, Sivas, Castamouni, pour former des instructeurs, et à Bartin un centre important reçoit des sous-officiers élèves et des soldats qu'on dresse comme spécialistes.

Les troupes kémalistes ne sont pas mieux pourvues que les soldats grecs en fait d'habillement et d'équipement. Cependant, on a constaté de notables progrès sous ce rapport, et des agents nationalistes ont fait à Constantinople des achats de draps, chaussures, essence et automobiles.

Le matériel d'artillerie dont dispose Kemal n'est pas négligeable, puisqu'en deux jours de combat autour d'Aïn-Tab, le Verdun de la Cilicie, l'artillerie turque a pu lancer contre nos troupes d'attaque jusqu'à 2,000 obus de 77, 105 et même 150 millimètres, toutes pièces de modèle allemand. Une fabrique de munitions fonctionne à Eski-Chéir ; enfin le gouvernement de Moscou a cédé aux Turcs des canons russes pris à Denikine et à Wrangel, avec leurs approvisionnements.

Car Lenine a partie liée avec Mustapha Kemal, et s'il n'a pu jusqu'à présent fournir l'appui des troupes rouges, il a aidé par des subsides et des fournitures militaires le gouvernement nationaliste. Il ne faut pas oublier que celui-ci s'intitule République soviétique [sic], dénomme ses ministres « commissaires du peuple » et a envoyé en grande pompe un ambassadeur à Moscou, Ali Fuad pacha. Un accord signé le 16 mars a resserré encore les liens entre Angora et Moscou.

Lors de l'offensive grecque du mois de janvier, les effectifs turcs formaient 16 à 17 divisions régulières, dont 8 face à l'armée hellénique, dans la région Smyrne - Brousse ; 3 ou 4 sur le front de Cilicie ; le reste réparti entre l'Arménie, la Géorgie et la Mésopotamie.

La cessation des hostilités en Cilicie aura permis à Kemal de ramener sur le front d'occident ses meilleures divisions ; par ailleurs, un nouveau corps d'armée s'est formé à Sivas, dont une division appelée « la Foudre » (Yilderim), comprenant 2,000 hommes d'élite, un escadron de cavalerie, deux bataillons de grenadiers, trois batteries, a déjà rallié le front de Brousse, et une division de volontaires Lazes s'est constituée à Trébizonde, forte de 4,000 hommes et de 6 batteries.

En définitive, on peut estimer qu'aux 14 divisions helléniques, l'état-major a pu opposer 12 divisions solides de combattants aguerris, chez qui les premiers succès remportés par l'ennemi héréditaires n'ont fait qu'exalter le sentiment national.

Ces soldats vigoureux et braves sont commandés par des chefs d'armée habiles et énergiques, entre autres Ismet bey, Salaheddine bey, Kara-Bekir pacha et Noureddine pacha.

Si le roi Constantin croyait piquer à sa couronne dédorée quelques branches de laurier militaire, le maréchal Mustapha Kemal est en train de ruiner cet espoir.

SIRIUS.

Voir également : La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

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