dimanche 13 septembre 2020

Les Grecs à Izmir : le témoignage de Philippe de Zara (1922)




Philippe de Zara (envoyé spécial), "Le "Journal" en Orient : L'affolement de Smyrne devant le désastre", Le Journal, 18 septembre 1922, p. 1 :

SMYRNE, 6 septembre. — La panique n'est plus cantonnée dans le refuge obscur des cœurs inquiets : elle court les rues, elle triomphe de toutes les suggestions des personnes sensées, elle est maîtresse de la ville. Aux plus optimistes, aux plus chauvins, la défaite apparaît maintenant irrémédiable, douloureuse, couverte de honte et de confusion.

L'on ne songe plus qu'à se dérober. Les navires en rade sont pris d'assaut, comme des tramways de banlieue un dimanche de printemps ! Plus de contrôle au départ, plus de billets, plus de passeports. On ferme sa maison, on abandonne son comptoir, ses biens et ses affaires, et, une mince valise à la main, l'on monte à bord, sans savoir pourquoi l'on s'en va ni où l'on va.

La peur, contagion d'une maladie nerveuse, souvent inexplicable, s'analyse ici facilement : les Grecs et les Arméniens de Smyrne se sentent la conscience lourde, ils redoutent la sévère justice des Turcs, les sarcasmes des étrangers que depuis quatre ans ils abreuvent d'injures ; mais la véritable cause de leur terreur réside dans les excès de leurs propres compatriotes. Ils savent que plusieurs divisions ont crié « Vive Lénine ! » et arboré le drapeau rouge ; ils savent, par les récits des réfugiés, que les soldats en déroute brûlent et dévastent tout sur leur passage ; ils savent que les propriétés « chrétiennes » d'Ouchak et d'Alachéir n'ont pas été épargnées dans la tuerie générale : l'imagination, aidant, ils ont l'effroyable vision d'une armée de pillards, affolés par la défaite, la fatigue et la luxure, s'abattant sur Smyrne et anéantissant la ville sous les flammes.

Voilà ce que tout le monde craint ici et pourquoi l'on fuit éperdument : les « minorités chrétiennes » d'Asie Mineure tremblent devant leurs protecteurs et les maudissent ? Quelle leçon pour M. Lloyd George !...

L'égoïsme des Grecs indigènes éclate. Pas une maison ne s'est ouverte devant les malheureux réfugiés de l'intérieur qui croupissent dans la plus sale promiscuité, pas une clinique pour hospitaliser les blessés sans souffle, pas une voix charitable pour relever le moral des fuyards harassés par dix jours de marche ! Des visages fermés ou ironiques, des remarques pessimistes ou d'un fanatisme répugnant, ou encore des flots d'ordures sur les Latins rendus responsables des malheurs grecs. La misère des réfugiés et des soldats est désespérante.

Ces derniers arrivent par petits groupes, le regard perdu dans un affreux cauchemar. Nous les avons vus qui traversaient les quais à la tombée de la nuit. La rade, sur leur droite, resplendissait des feux multicolores des navires de guerre ; le golfe merveilleux, dont ils n'avaient pas vu les eaux depuis trois ans peut-être, les sollicitait avec douceur ; — à leur gauche, les terrasses des cafés rutilaient sous les globes électriques, les toilettes des femmes étaient belles, la musique jouait des « fox-trott » ou des airs d'opéras (la ville continue à offrir le soir, ce contraste extraordinaire de fuite éperdue et de fête carnavalesque !) — et pourtant, ils vont, la tête basse, sur des montures de fortune, hâves, noirs, sauvages, hirsutes, assouvis et assoiffés, résignés et colères, ne regardant rien du spectacle, tout entiers à leur songe intérieur, pleins des sinistres visions de l'Anatolie qu'ils ont violée, dans le feu et dans le sang.

Ils passent, et la musique continue son rythme, et les jeunes filles, tremblantes dans leur nudité estivale, frissonnent avec délices, terreur et curiosité...

Les navires de guerre étrangers encombrent la rade. L'on crut un instant qu'ils apportaient la sécurité, car il existe encore des gens qui croient à l'efficacité des « interventions alliées » ! Le premier résultat de l'arrivée des cuirassés anglais fut une recrudescence de la panique ! Le consul britannique, agissant de son propre chef, et après avoir refusé d'assister à une réunion générale des consuls, affichait un communiqué informant ses ressortissants, que des vaisseaux étaient à la disposition de tous ceux qui désiraient quitter Smyrne ! Excellente mesure, propre à rassurer les esprits faibles, — et Dieu sait si les esprits faiblissent en de pareils moments ! Peu d'Anglais partirent, mais, traînée de poudre en ville : les Britanniques s'en vont ! Donc le danger est imminent et terrible ! De plus, la population s'aperçoit avec terreur que, même en des heures si graves, l'accord n'existe pas entre Alliés.

A qui donc s'adresser ? L'Anarchie règne dans toute sa splendeur ! Le haut commissaire grec, M. Sterghiadès, semble avoir perdu la tête, que pourtant il avait solide ; débordé, par les événements, il a abandonné son poste. Les chefs militaires, ahuris, discrédités, n'ont plus de pouvoir. L'évacuation des services publics : haut commissariat, postes et télégraphes, Banque Nationale de Grèce, dépôts de munitions, jette le plus profond désarroi. La censure ne fonctionne plus ; les soldats se démobilisent d'eux-mêmes ; les postes de police se vident à vue d'œil. Personne, absolument personne, ne commande plus, et l'on se demande par quel miracle de force d'inertie la vie sociale et économique continue à fonctionner.

Les alertes se succèdent plusieurs fois par jour : pour une voiture lancée à toute vitesse, pour une injure, pour un mot, pour un regard, tous les magasins abaissent leurs rideaux, les gens fuient, l'on se terre, l'on se fait invisible, puis l'on rit de sa peur, quitte à recommencer l'heure suivante. Boutiques et gens ne dorment que d'un œil !

La Presse ne tente aucun effort pour soutenir le moral ; elle est inexistante et déshonore la corporation ! Les écrivassiers patriotards qui, pendant quatre ans, ont ameuté la foule contre les Turcs ou les Latins ne trouvent pas aujourd'hui une seule phrase dans leur magasin d'accessoires pour calmer les populations en délire. Les chefs du mouvement antiturc lâchent leurs troupes ; ils fuient à l'étranger, la bourse pleine, ou bien errent lamentablement parmi les ruines morales et matérielles dont leur néfaste action est la cause. Ce sont eux qui ont mis les « minorités chrétiennes » en danger de désagrégation et de mort et non l'armée turque, qui est encore loin et dont personne ne parle à Smyrne.

La servilité des Grecs ainsi que leur jactance ne les quittent cependant point.

Bien des gens ont été écœurés de voir des indigènes qui déversent des pots d'injures sur la France applaudir au débarquement d'une section de fusiliers marins de l'Ernest-Renan. Et ce sont ces mêmes gens qui jurent de brûler vifs tous les Franco-Latins de Smyrne !

Voilà pour la servilité. Quant à la jactance, elle s'étale impudente, énorme, grotesque : des journalistes parlent d'organiser l'Etat indépendant de l'Ionie, les fuyards tracent des plans de campagne pour s'emparer de Kemal, des officiers venizelistes crient « Vive la guerre ! » et la foule de lièvres tremblants reprend, en grossissant la voix. « Nous resterons à Smyrne ! Nous resterons à Smyrne ! » Et, tout de même, l'on continue à fuir !

Et, pendant ce temps, la métropolite orthodoxe, la tête hagarde sous l'outrage public, se transporte de consulat en consulat, implorant un vain et inutile secours, et sa voiture porte — oh ! suprême ironie ! — les aigles de Byzance !

Quant au courage montré par l'armée malheureuse, il nous a été douloureux de constater que l'auditoire de l'Opéra italien, qui joue imperturbablement tous les soirs la Traviata ou le Trouvère, est, en majeure partie, composé d'officiers grecs !

PHILIPPE DE ZARA

Voir également : Les Grecs en Asie mineure (1919-1922) : une défaite annoncée

Jacques Kayser : "La vérité sur les atrocités en Orient"
 
 

Jacques Kayser : "La folle équipée"

Jacques Kayser : "De Smyrne à Andrinople" 

Le consensus de la presse française pour attribuer l’incendie d’İzmir (« Smyrne ») aux nationalistes arméniens (1922)

Leland Buxton : "le désir insatiable de conquête des Grecs sera leur ruine tôt ou tard"   

La guerre gréco-turque de 1919-1922 : le témoignage capital d'Arnold J. Toynbee sur le nettoyage ethnique commis par les Grecs en Anatolie occidentale     

Le témoignage de Lord Saint-Davids sur la politique de la terre brûlée accomplie par l'armée grecque en Anatolie      

L'impasse calamiteuse de la Megali Idea       

La Megali Idea, une "grande idée"... criminelle     

Le soi-disant génocide des Grecs micrasiatiques

Le mensonge de l'expulsion d'1,5 million de Grecs d'Anatolie par les kémalistes