dimanche 31 janvier 2021

Le Near East Relief et les déportés grecs d'Harput (1922)


"Bulletin du jour : A quand la paix de l'Orient ?", Le Temps, 22 mai 1922, p. 1 :

"Maintenant que la conférence de Gênes ne masque plus l'avenir, regardons l'horizon. Du côté de l'est, deux grandes questions politiques sont posées : la question de Russie et la question de Turquie.

La question russe ne donne lieu à aucune guerre, actuellement. Malgré les déclarations bruyantes de Trotzky, il n'est pas certain que l'armée rouge soit en mesure d'attaquer. Cependant, M. Lloyd George a beaucoup insisté pour qu'un pacte de non-agression fût conclu entre la Russie soviétique et les Etats voisins. A côté de ses avantages, ce pacte a ses inconvénients : il a l'air de remettre en question les traités antérieurs et, à l'expiration de la courte période pendant laquelle il doit durer, l'on risque de se trouver devant un danger accru. Mais négligeons aujourd'hui ces critiques, et ne voyons que le fait essentiel sur les frontières de la Russie soviétique, frontières où l'on ne s'est pas battu depuis 1920, frontières qui sont toutes fixées par des traités de paix (sauf en ce qui concerne la Bessarabie, qui a été l'objet d'une décision interalliée), M. Lloyd George a jugé qu'il fallait créer une garantie supplémentaire à toutes les conventions existantes, il superpose un pacte de paix.

Passons à la question de Turquie. Le spectacle est tout différent.

La guerre dure depuis trois ans en Asie-Mineure, — depuis que les troupes grecques ont débarqué à Smyrne, sur l'initiative de M. Lloyd George et sans l'assentiment de l'Italie. D'abord limitées à quelques violences locales — les Turcs m'avaient pas d'armée, au début — les hostilités se sont étendues ensuite à travers toute l'Asie Mineure. La campagne de l'an dernier, avec la bataille de la Sakharia, a causé de grandes pertes. Deux armées nombreuses restent face à face, sur un vaste front. La Grèce se ruine. La Turquie est dévastée. Les gouvernements de l'Entente ont tenu une conférence à Paris, au mois de mars. Mais depuis lors, les semaines passent sans qu'on fasse rien pour hâter la paix.

Pourquoi a-t-on ainsi deux poids et deux mesures ? En tout cas, ce n'est pas par la faute du gouvernement français. Nous ne parvenons pas à comprendre, en France, pourquoi il serait moins urgent d'arrêter une guerre en Asie-Mineure que d'en prévenir une aux frontières des Soviets. Tâchons donc d'attirer l'attention sur les événements d'Orient.


A quand les négociations de paix ? — Le 26 mars dernier, après avoir conféré pendant plusieurs jours à Paris, les ministres des 'affaires étrangères d'Angleterre, de France et d'Italie ont envoyé des propositions de paix à Angora, à Athènes et à Constantinople. Cet envoi était accompagné d'une lettre où on lisait :

Nous souhaitons que vos représentants se rencontrent le plus tôt possible, dans une ville à déterminer, et qu'ils examinent en commun les propositions ci-dessous visées. Nous sommes disposés, d'ailleurs, à déléguer les hauts-commissaires britannique, français et italien à Constantinople, pour assister les représentants des hautes parties intéressées.


Après des péripéties qu'il serait trop long de rappeler — et au cours desquelles le gouvernement britannique s'est efforcé de transformer les « propositions » du 26 mars en des conditions invariables, — on en est arrivé à ceci :

1° Le gouvernement d'Angora, par une note du 22 avril, a accepté d'entrer en négociations orales avec les alliés. Il écrit en effet :

Nos délégués plénipotentiaires sont prêts à se rencontrer à Ismidt, à une date à fixer, avec les délégués plénipotentiaires des puissances alliées, en vue d'ouvrir en premier lieu les pourparlers préparatoires et d'entrer tout de suite en négociation de paix, dans le cas où l'on pourrait trouver un terrain d'entente.


2° Le cabinet de Constantinople, par une note du 29 avril, a également accepté d'entrer en négociations verbales avec les alliés. Il écrit :

En conséquence, le gouvernement impérial a l'honneur de prier les puissances alliées de vouloir bien lui faire connaître, le plus tôt possible, la date et le lieu de réunion de la conférence, afin qu'il puisse désigner et y envoyer ses délégués.


3° Le gouvernement grec n'a pas répondu au sujet des négociations verbales qui lui étaient proposées. Il n'a pas fait connaître non plus ce qu'il pense des propositions envoyées le 26 mars par les gouvernements alliés.

Dans ces conditions, que restait-il à faire ? Si l'on voulait hâter l'a paix ; il fallait fixer au plus tôt le lieu et la date de la conférence. Il allait en avertir les Turcs, en leur disant qu'on attendait leurs délégués. Et il fallait faire comprendre aux Grecs que leur intérêt est de ne pas rester en dehors des conversations. Mais le gouvernement britannique a suivi une politique toute différente. Placé entre les Turcs qui acceptaient de causer et les Grecs qui ne répondaient même pas, il à demandé qu'on envoyât une sommation aux Turcs. Tant que les Turcs n'auraient pas accepté intégralement les « propositions » du 26 mars, qui devenaient ainsi les termes d'un ultimatum il ne devait pas y avoir, d'armistice en Asie-Mineure.

La France et l'Italie n'ont naturellement pas souscrit à ces suggestions anglaises. A Rome comme à Paris, on a estimé qu'il fallait causer avec les Turcs, puisqu'on leur avait offert de causer et puisqu'ils acceptaient. Mais lord Curzon a insisté pour qu'on adressât une sommation aux Turcs. En même temps, M.Lloyd George laissait dire qu'il négociait avec l'Italie un accord méditerranéen et oriental.

La France ne s'est pas sentie intimidée. Elle reste fidèle à l'idée équitable et simple qu'elle a exprimée dès le début : il faut causer avec les Turcs. Il y aura une semaine demain que cette opinion française a été formulée en dernier lieu. Mais le gouvernement britannique garde le silence, comme le gouvernement du roi Constantin ; et l'on ne voit toujours pas commencer la négociation orale avec les Turcs, la négociation d'où sortirait probablement la paix de l'Orient.

Retenons ces faits ils préciseront la responsabilité de chacun, dans le cas où les hostilités reprendraient en Asie-Mineure. Et arrivons maintenant à une diversion assez singulière, qui risque encore de retarder la paix.

Les enquêtes en Asie-Mineure.
— Le 13 mai, le gouvernement britannique a fait une proposition qu'on peut résumer en ces termes Un certain Dr Ward, chef d'une mission américaine de bienfaisance qui opère en l'Anatolie, a fait connaître au gouvernement britannique que des déportés grecs seraient cruellement maltraités par les autorités turques, notamment au voisinage de Harpout. En conséquence, l'Angleterre propose que les hauts-commissaires américain, français et italien, à Constantinople, désignent chacun l'un de leurs officiers, et qu'ils les envoient à Trébizonde avec un officier britannique, pour faire de là une enquête dans l'intérieur du pays. Si cette proposition d'enquête n'était pas acceptée, l'Angleterre se réserverait de retirer l'adhésion. Qu'elle a donnée le 26 mars, aux propositions qui tendent à rétablir la paix en Orient.

Quelle valeur faut-il attacher aux déclarations du Dr Ward ? Les avis sont partagés. Si nous en croyons un télégramme expédié à Constantinople par miss Florence Billings, chef de la mission américaine de secours à Angora, les cruautés dénoncées par le Dr Ward paraissent douteuses : « Je suis en communication constante avec les Américains qui sont à Harpout, télégraphie miss Florence Billings. J'ai vu des personnes qui en arrivent. Je suis convaincue que l'affaire est inexacte. »


Quoi qu'il en soit, le gouvernement français a jugé qu'il fallait faire la lumière, et il a immédiatement envoyé au général Pellé, son haut-commissaire à Constantinople, des instructions qui lui prescrivent de se concerter avec ses collègues pour former une commission d'enquête. Mais le gouvernement français ne peut pas s'en tenir là. Si le Dr Ward décrit des cruautés commises contre les Grecs, les autorités françaises ont appris, précédemment, des cruautés commises contre les Turcs. Le 20 avril, la France faisait savoir au gouvernement britannique que, selon des renseignements parvenus à Paris, le village turc d'Oumeur, près de Guémalik, avait été volontairement incendié par les Grecs. Le 27 avril, la France communiquait encore au gouvernement britannique que, dans le village de Karatépé, les Grecs paraissaient avoir brûlé trois mosquées, en faisant périr quelque 150 musulmans. Ces nouvelles n'ont pas produit sur le gouvernement britannique l'émotion qu'il devait ressentir plus tard en lisant les dénonciations du Dr Ward. L'Angleterre n'a proposé alors aucune enquête en Asie-Mineure. Mais, ici encore, nous nous posons la même question que tout à l'heure. Pourquoi deux poids et deux mesures ? Si l'on fait une enquête dans les régions administrées par les Turcs, pourquoi ne pas faire une enquête, sur des faits qui ne paraissent pas moins probables, dans une région occupée par les Grecs ?

La France demande donc qu'on fasse deux enquêtes parallèles, avec une complète impartialité. D'après un communiqué de presse qu'a publié hier le haut-commissaire britannique de Constantinople, on croit comprendre que l'Angleterre accepterait la proposition française. Mais nous ne pensons pas que le gouvernement français en ait été informé jusqu'à présent. A l'exposé qu'on vient de lire, il suffira d'ajouter deux questions :

I. — Des enquêtes interalliées ont déjà été faites sur les cruautés commises à Smyrne et à Ismidt par les troupes grecques. Elles ont établi des faits graves. Pourquoi n'ont-elles jamais reçu de sanctions ?

II. — Si l'on veut mettre un terme aux souffrances des populations, tant chrétiennes que musulmanes, le meilleur moyen ne consiste pas à faire des enquêtes, mais à faire la paix. Quand l'Angleterre consentira-t-elle à commencer les négociations orales avec les Turcs ?"


Charles Saglio, "Comment on prépare la pacification de l'Orient : Une double offensive contre les Turcs : la menace grecque et les accusations anglaises", L'Œuvre, 31 jullet 1922, p. 1 :


"A l'impertinente demande des Grecs, d'avoir la liberté de régler l'interminable conflit oriental en marchant sur Constantinople désarmée par les Alliés, on a fait la réponse la plus efficace : on a envoyé quelques centaines de baïon-1 nettes sur la fameuse ligne fortifiée de Tchataldja. Ces baïonnettes sont françaises, comme par hasard, car bien que ce soit les Anglais qui, après avoir occupé militairement la capitale ottomane, y parlent en maîtres, c'est la France qui a là-bas les plus importants contingents (le 66e régiment d'infanterie et un détachement considérable de tirailleurs algériens et sénégalais). Il y a aussi un bataillon italien qui nous seconderait peut-être à l'occasion, et un régiment britannique, dont on annonce le renforcement par le 2e bataillon du Royal-Sussex, — expédié de Malte ; mais ces troupes délaisseraient-elles la police de Stamboul pour faire le coup de feu, éventuellement, contre les soldats du cousin de George V ? Qu'on nous pardonne ce doute, qu'autorise l'extraordinaire indulgence de la cour de Saint-James à l'égard du roi Constantin.

Il est vrai que le commandant en chef du corps d'occupation interallié, le général Harrington — brave guerrier, qui combattit vaillamment sous le général Plumer dans le secteur d'Ypres, mais médiocre diplomate, qui montra une singulière partialité pour les Grecs à propos d'une ridicule histoire de complot — a proclamé sa résolution de « réprimer par la force tout. acte contraire à ]a neutralité » de la zone des Détroits. Nous lui en savons gré. Toutefois ce ferme langage n'a pas été franchement appuyé par une déclaration du cabinet de Londres. Sans préjuger des intentions du Foreign Office, nous constaterons seulement qu'il s'est contenté de manifester du scepticisme, non de la réprobation, à rencontre des pro.jet s%du roi Constantin.

Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer, en outre, qu'au moment. même où l'état-major hellène, débarrassé du contrôle parlementaire, se montre aventureusement agressif, les Anglais lui donnent bien vite deux satisfactions. La première est une note par laquelle le gouvernement britannique signifie aux Soviets que les Grecs sont justifiés à passer par Jes Détroits — quoique tout le mondé les croie neutralisés — pour aller bombarder à leur guise les villes ouvertes ou les villages du littoral turc de la Mer Noire. La seconde est l'organisation immédiate d'une enquête sur les prétendues atrocités commises par les Kémalistes en Anatolie.

Il n'est pas inutile de rappeler que c'est pour faire diversion aux offres raisonnables des Turcs d'examiner, dans une conférence, à Ismid, les conditions générales de la paix, que lord Curzon réclama cette enquête. Elle n'était fondée que sur la dénonciation d'un certain major Jowell, délégué subalterne, à Karpout, de la Société de secours américaine (American Near East Relief).

Ce major Jowell, ainsi qu'il fut prouve, avait voulu se venger des autorités turques parce que celles-ci l'avaient expulsé de Karpout pour s'être livré, sous le couvert de sa mission de bienfaisance, a des manœuvres d'agitation politique ; convaincu d'inexactitude, il contredit ses premières accusations, qui concernaient les Arméniens, en affirmant ensuite qu'il avait voulu parler des Grecs (dont un soulèvement armé a dû en effet, être réprimé) ; les notables chrétiens de Césarée lui opposèrent un démenti public ; enfin la directrice et le directeur du Near East Relief à Angora, miss Billings et M. Jackvit réfutèrent « l'authenticité des communications faites à leur comité par le major Jowell » et n'hésitèrent pas à les qualifier de « calomnies et de mensonges ». La cause était donc jugée. N'importe ! Le gouvernement britannique persista à exiger une enquête, qui à défaut d'incidents à Karpout permettrait bien, avec un peu de malice, de trouver les Turcs en faute quelque part.

Après une dizaine de jours d'hésitation le gouvernement français se crut obligé, le 19 mai, d'en accepter le principe, pourvu que les recherches, impartialement conduites, portassent simultanément sur les actes répréhensibles dont les Grecs, de leur côté, ont été coupables. Ce fut au tour des Anglais d'être embarrassés et, pendant deux mois, il a plus été question de cette affaire.

Mais voici que le roi Constantin risque, par une nouvelle incartade, d'achever de compromettre sa cause. Alors, tout d'un coup, on apprend que l'enquête va commencer.

On doit la confier à des représentants de la Croix-Rouge Internationale. C'est une garantie de bonne foi. Néanmoins nous ne croyons pas à l'utilité d'une entreprise, dont l'humanité est le prétexte mais dont, le mobile évident est de vexer les Turcs et de tirer parti contre eux de leurs mesures de police intérieure, quelque légitimes qu'elles aient été.

Si l'on avait publié les résultats, accablants pour les Grecs, de toutes les enquêtes qui ont été faites en Asie-Mineure, la civilisation occidentale aurait, depuis longtemps, jugé et condamné le petit peuple levantin qui ose prétendre à être son champion.


Quatre officiers généraux alliés (l'amiral américain Bristol, le général anglais Hare, le général français Bunoust, le général italien Dall'Olio), chargés de rendre compte des événements qui suivirent l'occupation de Smyrne, ont écrit, et signé : « L'occupation, loin de se présenter comme l'exécution d'une mission civilisatrice, a pris immédiatement l'aspect d'une conquête et d'une croisade... Elle est incompatible avec le retour de l'ordre et de la tranquillité... Le gouvernement hellénique est responsable des troubles graves qui ont ensanglanté la zone intérieure du pays. » Mais on n'a pas fait cas de ces constatations ; bien plus, on les a dissimulées, comme on a étouffé celles de lord Saint-Davids, président de la Société du chemin de fer de Smyrne à Aïdin, et celles du professeur Toynbee : On va envoyer des délégués de la Croix-Rouge en Asie-Mineure mais la Croix-Rouge a déjà remis aux gouvernements alliés le rapport d'un de ses membres — de nationalité neutre — M. Gehri et ce rapport a été négligé parce qu'il était trop sévère pour les Grecs. Enfin, puisqu'on a accueilli les allégations rancunières du major Jowell, pourquoi n'attache-t-on pas d'importance au dossier documenté de miss Florence Billings, elle aussi de l'American Relief, dont voici la conclusion éloquente, qui sera la nôtre :

« N'aura-t-on donc pas enfin, en Occident, un sentiment de compassion pour les femmes et les enfants qui souffrent, en Anatolie, et n'agira-t-on pas de telle façon que le monde musulman ne puisse plus dire : « Nous sommes Turcs : c'est pourquoi ils se taisent ! »
"


Sur le Near East Relief : Première Guerre mondiale : les efforts pour ravitailler et aider les déportés arméniens

Les populations musulmanes et chrétiennes de Kars, au gré des fluctuations militaires et géopolitiques

Voir également : L'impasse calamiteuse de la Megali Idea 

La Megali Idea, une "grande idée"... criminelle

Le séparatisme grec-pontique, le panhellénisme de la Megali Idea et le plan du "front chrétien"

La question grecque-pontique

Le soi-disant génocide des Grecs micrasiatiques

Les Grecs en Asie mineure (1919-1922) : une défaite annoncée

L'armée qui a ruiné les espoirs des nationalistes grand-grecs

Le contexte de l'acquittement de Soghomon Tehlirian (1921) : conflit germano-polonais et volonté de rapprochement avec l'Angleterre de Lloyd George

Jacques Kayser : "La vérité sur les atrocités en Orient"
 
 

Jacques Kayser : "La folle équipée"

Jacques Kayser : "De Smyrne à Andrinople"

Gustave Téry : "Délicieux Grecs !"

Les Grecs à Izmir : le témoignage de Philippe de Zara (1922)