dimanche 31 janvier 2021

Les crimes de guerre massifs des forces armées grecques en Anatolie occidentale : le rapport du Comité international de la Croix-Rouge (1921)


Magdeleine Marx, "L' « Humanité » en Orient : Quelques documents officiels irréfutables", L'Humanité, 8 novembre 1921, p. 1 :

"Nous avons essayé de définir le caractère exact de cet éveil d'une nation, de situer le mouvement à sa place et de le projeter dans l'avenir ; peut-être n'est-il pas inutile d'en connaître la répercussion immédiate sur le peuple, puisque, quelque événement social qui se produise toujours, c'est lui qui souffre.

On m'a fourni — j'en ai rapporté quelques-uns — des monceaux de documents, de rapports et de photographies qui attestent la cruauté des Grecs, et elle est en effet assez particulière.


Mais — je tiens à bien le préciser — si j'en reproduis quelques-uns, au hasard (comment choisir, parmi ces preuves, infernales de la sauvagerie d'une époque ?) ce n'est pas pour innocenter la conduite d'un peuple au détriment d'une autre. Une liste d'atrocités n'a jamais rien prouvé que l'horreur de la guerre, et s'il n'y avait pas, dans celle qui nous occupe, un exemple plus frappant que les autres de la responsabilité qui incombe aux dirigeants actuels, je n'en parlerais pas.

Mais voici un peuple — les Grecs — sciemment, délibérément jeté sur un autre — les Turcs — ouvertement soutenu par nos alliés, les Anglais, qui furent en 1914 du côté du « droit, de la justice et de la civilisation », et qui prétendent y être encore, et qui ont connaissance des faits que je vais dire (une enquête officielle a été faite, à laquelle a pris part un général anglais) et qui, non seulement ne font rien pour les prévenir, mais alimentent la liste épouvantable, mais paient, fournissent, travaillent, ordonnent, traitent pour que la guerre continue.

Je feuillette, rapidement les volumineux rapports qui m'ont été remis, où chaque fait est authentifié.


... Faut-il citer ces femmes pendues par les pieds et brûlées à petit feu, ou ces enfants aux mains coupées, ou ceux-ci aux bras arrachés ? Ces vieillards pris pour cible aux manœuvres de tir, ces femmes enceintes éventrées, ces jeunes filles égorgées après avoir été violées, celles-ci jetées par les fenêtres, celle-ci tailladée de 150 coups de couteau, celle-ci de quatre-vingt-quinze coups, celles-ci expirant sous la bastonnade, celles-ci assommées à coups de barres de fer, celle-ci qu'on obligea à demeurer pieds nus sur des charbons ardents les mains fermées et attachées sur des tisons incandescents, ces enfants embrochés par les baïonnettes, qu'on promena tandis que durait le massacre d'un village ? Est-ce qu'il faut raconter comment des villageois furent enfermés dans un souterrain, les mains liées au dos par des fils de fer, et torturés pendant quinze jours, comment des hommes furent garrottés à quatorze les uns aux autres puis asphyxiés dans une maison par la fumée de la paille qu'on faisait brûler, comment d'autres furent assassinés à coups de hache, et d'autres découpés vivants à coups de sabre, comment tous les habitants d'un village furent obligés de rentrer dans leurs maisons, obligés d'en sortir les uns après les autres tandis qu'officiers et soldats les abattaient l'un après l'autre, comment on rassembla ailleurs 1.100 pauvres êtres affolés, comment on les cerna et comment on ouvrit sur eux un feu de mitrailleuses dont un seul réchappa, comment, un peu plus loin, on donna l'ordre à la population de se réunir dans la mosquée qu'on fit sauter à coups de bombes, faut-il dire les têtes tranchées, les oreilles coupées, les mains mutilées, les gorges ouvertes, faut-il donner les noms, les lieux, les dates ?

Il y aurait, hélas ! de quoi remplir, pendant des mois, les colonnes de l'Humanité. Je préfère extraire quelques lignes du rapport établi par la mission d'enquête envoyée en Anatolie il y a trois mois et demi, sur la demande du Croissant-Rouge ottoman, mission composée de M. Maurice Gehri, délégué du Comité international de la Croix-Rouge, et de trois officiers supérieurs représentant les trois hauts commissaires alliés à Constantinople : le général Franks pour la Grande-Bretagne, le colonel Vicq pour la France, le colonel Rolletto pour l'Italie :

« L'enquête, dit le rapport, a été menée d'une manière impartiale. Tous les témoignages qui s'offraient, tant grecs et arméniens que turcs ont été entendus. La mission est arrivée à la conclusion que les éléments de l'armée grecque d'occupation poursuivaient l'extermination de la population musulmane de la presqu'île. Les constatations faites — incendies de villages, massacres, terreur des habitants, coïncidences de lieux et de dates — ne laissent place à aucun doute à cet égard. Les atrocités que nous avons vues ou dont nous avons vu les traces étaient le fait de bandes irrégulières de civils armés et d'unités encadrés de l'armée régulière. Nous n'avons pas eu connaissance de cas où ces méfaits aient été empêchés ou punis par le commandement militaire. Les bandes, au lieu d'être désarmées et dissipées, étaient secondées dans leur action et collaboraient la main dans la main avec des unités régulières encadrées. » "


Magdeleine Marx, "L' « Humanité » en Orient : Une population entière meurt de faim : Des maisons brûlées, des villages détruits", L'Humanité, 10 novembre 1921, p. 1 :


"Le rapport, dont j'ai publié des extraits, hier, signale encore que la presqu'île de Samanli-Dagh, parcourue par la mission d'enquête, n'a jamais été, depuis le début de l'occupation hellénique, un théâtre d'hostilités, et M. Maurice Gehri se demande, sans toutefois vouloir répondre à la question qu'il pose, si les incendies et les massacres ne sont pas faits systématiquement en vue du plébiscite qui doit avoir lieu dans cinq ans et afin d'assurer la majorité à la population hellénique.

Dans son rapport, M. Maurice Gehri relate que l'archevêque de Nicée interrogé par lui, — Mgr Vassilios, — lui a fait la déclaration suivante : « L'armée grecque a été beaucoup trop douce dans la répression. Moi qui ne suis pas un militaire, mais un ecclésiastique, j'aurais voulu qu'on exterminât tous les Turcs sans en laisser un seul.  » ... Devant ce souhait ecclésiastique, il est en effet permis de se demander ce qu'un souhait militaire eût pu comporter de pire...

Un peu plus loin, le rapport rend compte d'un fait, dont les envoyés sont témoins : Des Turcs sont fusillés. L'un des membres de la mission demande au lieutenant grec qui en a donné l'ordre : « Pourquoi avez-vous donné l'ordre de les tuer, alors que vous n'aviez ordre que de les arrêter ? — Parce qu'il m'a plu ainsi, répond-il ».

Le rapport décrit également la situation des habitants de Koutchouk-Koumla (où passe la mission). Toutes les maisons ayant été brûlées ; tous les villages des alentours étant entièrement détruits, ils sont à un millier, rassemblés sur la plage. Pour que ces gens ne meurent pas de faim, il n'y a qu'une ressource : les envoyer à Constantinople qui est à trois heures en bateau. On télégraphie à Constantinople. Le haut commissaire britannique s'y oppose. Comme il est le seul maître, il n'y a qu'à s'incliner. Un membre de la mission a heureusement l'idée de s'adresser au Croissant-Rouge et au capitaine Burnier, délégué de la Croix-Rouge internationale, qui se trouve à Constantinople. Ceux-ci, organisent l'envoi de bateaux, mais les envoyés de ces organisations déclarent en arrivant « qu'ils ont eu beaucoup de peine à obtenir, du haut commissariat britannique, la permission de les amener ».

On embarque les réfugiés. Le général Léonardopoulos retient non seulement les hommes d'âge militaire, mais tous les habitants turcs de Ghemlik qui pourtant demandent à partir. Tout est détruit. Pas une maison debout, pas un morceau de pain. Il n'y a qu'à mourir de faim. Et les officiers grecs s'opposent au débarquement des vivres que le Croissant-Rouge a amenés pour ravitailler la population. « Tout ce qu'on put obtenir, ce fut la remise d'une boîte de médicaments au médecin turc de Ghemlik ».

La mission se rend sur la côte nord de la presqu'île. « Dès l'arrivée du capitaine Papagrigoriou, dit le rapport, les incendies et les massacres étaient allés leur train. Seize villages avaient été brûlés, environ 6,000 personnes avaient disparu ». Elle va plus loin. « Les villages entièrement brûlés et déserts, continue le rapport. On ne retrouve que quelques ossements d'êtres humains et d'animaux ».


A Ak-Keui, nouveau refus de laisser embarquer les réfugiés. « Le capitaine grec, après avoir reconnu le fait (l'incendie des villages), se refusa absolument à laisser partir les femmes et les enfants que nous étions venus chercher. Le tri des réfugiés sur la plage, au milieu des soldats, des bandits, de leurs chefs, et d'une foule de civils grecs et arméniens que chauffait un prêtre grec envoyé de Constantinople, fut une vraie lutte, longue et pénible. Nous dûmes, à la lettre, arracher les réfugiés un à un ».

« Voici, quelques chiffres, expose le rapport dans sa conclusion. Avant l'occupation hellénique, la population, musulmane de la presqu'île visitée était de 25,000 âmes habitant une cinquantaine de villages. Les 3/5 de la population ont disparu. Une quarantaine de villages ont été brûlés depuis deux mois. Les quelques villages qui n'ont pas été brûlés sont occupés aujourd'hui par une population grecque, tel Tchnardjik Muslim, où l'on ne trouve plus un seul Musulman. Dans le district de Yalova qui comptait 7 à 8,000 âmes, il n'en reste plus qu'un millier et demi ».

Pour résumer la situation, d'après les recherches qui ont été faites, 15 pour cent seulement de la population turque d'Anatolie a survécu aux massacres. Un appel de toute la presse turque a été renvoyé à l'Agence Havas pour faire connaître au monde la situation. Mais cette agence l'a éliminé et ne l'a transmis à aucun journal européen.

Je le répète, je ne mentionne ces atrocités que parce qu'elles ont lieu sur une population absolument paisible et désarmée, en dehors du théâtre des hostilités, qu'elle correspond à un désir systématique d'extermination et qu'elles sont le RESULTAT DIRECT DE LA POLITIQUE DE L'ENTENTE. Les officiers grecs (le général Léonardopoulos entre autres) en sont certainement les responsables immédiats, mais au-dessus d'eux les premiers responsables sont les Lloyd George et ses complices de l'Entente."


Pour consulter le rapport de Maurice Gehri : Maurice Gehri, Mission d'enquête en Anatolie (12-22 mai 1921)

Voir également : La Megali Idea, une "grande idée"... criminelle

Le séparatisme grec-pontique, le panhellénisme de la Megali Idea et le plan du "front chrétien"

La question grecque-pontique

Le soi-disant génocide des Grecs micrasiatiques

Les Grecs en Asie mineure (1919-1922) : une défaite annoncée

L'armée qui a ruiné les espoirs des nationalistes grand-grecs

Le contexte de l'acquittement de Soghomon Tehlirian (1921) : conflit germano-polonais et volonté de rapprochement avec l'Angleterre de Lloyd George

 

Jacques Kayser : "La vérité sur les atrocités en Orient"
 
 

Jacques Kayser : "La folle équipée"

Jacques Kayser : "De Smyrne à Andrinople"

Gustave Téry : "Délicieux Grecs !"

Les Grecs à Izmir : le témoignage de Philippe de Zara (1922)