samedi 12 juin 2021

L'amiral Mark L. Bristol et les Grecs



"Turquie", Correspondance d'Orient, n° 226, 30 novembre 1919, p. 374 :


"L'occupation grecque de la région de Smyrne. — Le conseil suprême des alliés, réuni les 8 et 11 Novembre sous la présidence de M. Clemenceau a examiné le rapport de la Commission d'enquête sur les incidents de Smyrne. M. Venizelos a fait un long exposé, puis le général Bunoust a présenté des explications.

D'après le Journal la commission chargée d'enquêter sur les mesures qui ont suivi l'occupation grecque de Smyrne était composée de l'amiral Bristol (Etats Unis), des généraux Hare (Grande-Bretagne), Bunoust (France), Dall'Olio (Italie). Elle a constaté que le débarquement à Smyrne n'était nullement imposé par l'état local, que les troubles ont été provoqués par des irréguliers et que les représailles grecques, ont dépassé les limites de la défense. La conclusion est très nette en faveur de l'évacuation. Le rapport de la commission d'enquête, présenté au conseil suprême par le général Bunoust, a été évidemment très combattu par M. Venizelos.

On prévoit que le conseil suprême maintiendra l'occupation par la Grèce, mais avec un caractère provisoire, qui ne préjugera pas l'attribution politique définitive de la région de Smyrne ; des mesures seront prises pour éviter le renouvellement des graves incidents qui se sont produits précédemment."


Saint-Brice, "L'Orient nous tient", Correspondance d'Orient, n° 289-290, 15-30 juillet 1922, p. 395-397 :


"En réalité la porte était ouverte à la négociation et tout le monde était prêt à s'y engager. La Grèce elle-même. En cette fin d'avril le cabinet Gounaris était condamné. Infiniment las d'une aventure ruineuse, les Grecs vont jusqu'à envisager une négociation directe avec les Turcs. Seule l'Angleterre reste intraitable ; à aucun prix elle ne veut d'une négociation. Elle l'interdit aux Grecs. Elle prépare à Smyrne une d'Annunziade. Elle remplace le ministère Gounaris par une coalition où domine le groupe Stratos, acheminement à une rentrée en scène du Vénizelisme. L'illustre Cretois lui-même à été ramené d'Amérique. Il est presque constamment à Londres à guetter le vent.

En vain le gouvernement français insiste-t-il, beaucoup trop mollement, pour l'apaisement. En vain propose-t-il de réunir la conférence préliminaire sur un navire de guerre français pour assurer la pleine indépendance des pourparlers. L'Angleterre persiste à réclamer l'envoi d'un ultimatum aux Turcs. Puis, selon le procédé classique elle tente la diversion. Une campagne de presse outrageusement truquée découvre de prétendues atrocités commises par les Kémalistes dans la région du Pont. Ces barbaries ne peuvent pas durer. Seule une enquête peut y mettre fin. Les Américains sont appelés à la rescousse.

Encore une fois nous avons la partie belle à couper court à la manoeuvre. Les enquêtes, on sait où cela conduit. N'y a-t-il pas l'exemple de l'investigation internationale sur les horreurs qui ont signalé le débarquement des Grecs à Smyrne ? Un rapport écrasant a été déposé le 12 octobre 1913 [1919] par l'amiral américain Bristol, le général français Bunoust, le général anglais Hare et le général italien Dall Ollio. Ce rapport constatait la responsabilité directe du commandement hellénique et comme conclusion demandait le retrait immédiat des troupes grecques ? Quelle suite a été donnée ? Aucune ! Alors à quoi bon perdre du temps à constater des choses aussi évidentes que les sévices, conséquences inévitables d'une guerre passionnée ? Sévices réciproques. Si les Turcs déportent les populations du Pont que l'on soulève sur leurs derrières, les Grecs brûlent les villages, font sauter les mosquées, sans oublier bien d'autres tristes exploits attestés par des rapports impartiaux. Quel argument en faveur de l'évacuation seul moyen d'arrêter les hostilités ! Au lieu de cela nous biaisons, nous acceptons l'enquête à condition qu'elle soit menée parallèlement dans les deux camps. L'affaire traîne. Les Kémalistes font observer très justement que les observateurs doivent être choisis non parmi des esprits prévenus, mais parmi des neutres désintéressés."


Stéphane Yerasimos, "La question du Pont-Euxin (1912-1923)", Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 153, janvier 1989, p. 18-21 :

"L'hiver et le printemps 1919, période pendant laquelle les Alliés prennent progressivement possession des points stratégiques du territoire ottoman, Turcs et Grecs s'accusent mutuellement d'agressions et les seconds réclament une occupation alliée. Yakup Şevki Pacha, commandant de l'armée du Caucase, en cours de démobilisation, envoie des renforts à Samsun pour faire face aux bandes grecques, mais les effectifs squelettiques et démoralisés de l'armée régulière sont loin de faire le poids. Les notables turcs de Samsun et des environs invitent alors les bandes Lazes pour rétablir l'équilibre. Celles-ci prennent rapidement l'habitude de vivre sur le pays sans trop distinguer les Grecs des Turcs. De son côté, le métropolite Ghermanos organise à Samsun un comité des notables grecs qui dispose des sous-comités dans les villages. Ceux-ci se chargent des collectes locales des fonds, assurent les contacts avec les chefs des bandes et la coordination en cas d'alerte générale.

La position des Alliés face à cette situation est assez complexe. Pris entre la tendance à occuper le vide et la peur de l'engrenage, ils sont en même temps en concurrence. Dans ces conditions, les agents locaux, travaillés par les populations chrétiennes, sont les plus favorables à l'intervention, tandis que les gouvernements, effrayés du désordre mondial de l'après-guerre, sont plus que réticents. Entre les deux, les hauts-commissaires à Constantinople hésitent et font pression sur le gouvernement ottoman pour maintenir l'ordre.

Parmi les Alliés, les plus engagés sans doute sur le terrain sont les Américains, représentés par les agents de l'American Tobacco Co. à Samsun et par les missionnaires du collège anatolien de Merzifon, institution dont la clientèle est principalement grecque et arménienne. Par contre, Mark Bristol, le commissaire américain à Constantinople, va progressivement prendre une position hostile à toute action visant à démembrer les territoires anatoliens de l'Empire, préférant un mandat américain qui s'exercerait sur l'ensemble de l'Etat turc. En ce qui concerne les Anglais, leur représentant local à Samsun, le capitaine Salter, est donné comme un co-organisateur des bandes grecques avec Ghermanos, tandis que le haut-commissaire britannique appuie ses demandes incessantes d'intervention. Par contre Londres, beaucoup plus prudent, se contente d'envoyer quelques troupes coloniales. (...)

Mark Bristol, le commissaire américain en tournée en mer Noire, déplore « les effets anarchiques de l'action grecque » et s'oppose de la manière la plus forte possible « à la répétition des mesures similaires à l'occupation grecque de Smyrne ». Le consul américain Chessborough, qui visite le littoral au début du mois d'août, note la différence entre le pragmatisme des Grecs de Trabzon et l'exaltation de ceux de Samsun. Il ne ménage pas ses mots pour accabler Ghermanos, « ambitieux, intriguant, sans scrupules, dont l'ambition est de devenir patriarche par tous les moyens ». Même son de cloche chez Ian Smith : « l'éloignement de Mustafa Kémal et de Refet Bey (alors commandant du 3e corps d'armée à Amasya) contribuerait à restaurer la confiance des éléments chrétiens ; mais en même temps l'éloignement de l'actuel évêque orthodoxe de Samsun est hautement désirable. Il est à la tête de la propagande menée actuellement au profit d'un Etat du Pont, il contrôle l'organisation des bandes grecques établies pour des raisons politiques dans l'ensemble de la région, il est assez intolérant dans ses vues et ses ambitions en tant que pro-helléne sont sans limites. » Enfin, le commandant de l'USS Olympia, qui arrive à Samsun à la fin août, renvoie tout le monde dos à dos en déclarant que, d'après M. Johnson de l'American Tobacco Company, « les brigands grecs sont présidés par l'archevêque grec et les turcs par le gouverneur »."


Mark L. Bristol, lettre à James L. Barton (président du Near East Relief), 28 mars 1921 :

"Je crois qu'il faut lancer une campagne et introduire la situation arménienne et grecque devant notre peuple aux Etats-Unis de manière franche et équitable, en racontant les deux côtés de l'histoire. La propagande grecque aux Etats-Unis a donné à notre peuple une idée entièrement fausse en ce qui concerne la question grecque. Les pays européens se prêtent à cette propagande trompeuse. La situation difficile dans laquelle les puissances européennes se sont retrouvées au Proche-Orient est due, à mon avis, au fait qu'elles fondent leur action sur des méfaits. Il n'y avait aucune justification pour mettre les Grecs à Smyrne et cela a été confirmé par un rapport d'enquête qui était l'enquête la plus juste et honnête qui n'ait jamais été faite. Ce rapport est au Département d'Etat. Les Grecs continuent de prétendre qu'ils ont une majorité de population dans les parties de l'Asie Mineure qu'ils occupent. Vous savez, et nous savons tous que ce n'est pas vrai. Ceux qui connaissent les Grecs ici savent qu'ils ne sont dans aucune guerre représentatifs des anciens Grecs que nous admirons tous. En fait, ils sont tout le contraire. Je ne crois pas qu'il y ait un seul représentant d'un pays européen à Constantinople qui ne désapprouve pas l'occupation de l'Asie Mineure par les Grecs. Il n'y a aucun doute dans le monde que le soutien à ceci repose simplement sur le vieux principe du maintien d'un équilibre des puissances au Proche-Orient. Je ne pense pas qu'il y ait le moindre doute dans le monde que si notre peuple au pays était amené à réaliser cela, il se soulèverait contre tout soutien à la Grèce par l'argent ou l'influence morale. (...)

Le Proche-Orient est un cloaque qui doit être vidé et nettoyé sans aucune demi-mesure. L'idée d'établir une Arménie indépendante et de placer les Grecs sur une partie du territoire ne fait que créer, avec la nouvelle Turquie qui serait établie, trois cloaques au lieu d'un. Par conséquent, je vous supplie d'user de votre influence et de celle de tous ceux qui sont avec vous, dont je sais qu'ils ont beaucoup d'influence en Amérique, pour que notre peuple aux Etats-Unis soit pleinement informé de la question du Proche-Orient. Adoptons une grande politique et défendons-la, et faisons de notre mieux pour que cette politique soit appliquée."

Source : https://www.ataa.org/armenian-issue-revisited/admiral-mark-l-bristol-to-dr-james-l-barton-1921


Le colonel-commandant (suisse) Edouard Wildbolz (président de la Commission pour l'échange des prisonniers gréco-turcs), "Echange des otages civils et prisonniers de guerre gréco-turcs.", Revue générale de droit international public, n° 54, juin 1923, p. 594 :


"La Commission s'est toujours refusée à assumer les fonctions d'arbitre. Ce rôle ne lui appartient pas. Une seule idée l'a toujours dirigée : elle a voulu, dans la mesure de ses forces, contribuer à la pacification et à l'apaisement des populations si cruellement frappées. C'était là le but de l'accord du 30 Janvier et de ceux qui l'ont élaboré.

La Commission se fait un agréable devoir de signaler ici les services inestimables que lui a rendus l'amiral Bristol, haut commissaire des Etats-Unis et commandant de la flotte américaine stationnée à Constantinople, en transportant nos délégués, notre correspondance et nos dépêches sur ses destroyers. L'amiral Bristol a ainsi infiniment facilité notre tâche et nous a évité les plus graves embarras. La flotte américaine a donc puissamment secondé une grande oeuvre humanitaire."

Sur l'amiral Bristol : L'amiral Mark L. Bristol et les Arméniens

Le contexte de l'acquittement de Soghomon Tehlirian (1921) : conflit germano-polonais et volonté de rapprochement avec l'Angleterre de Lloyd George

Heath W. Lowry, "American Observers in Anatolia ca. 1920 : The Bristol Papers"

Les populations musulmanes et chrétiennes de Kars, au gré des fluctuations militaires et géopolitiques

Voir également : Les Grecs en Asie mineure (1919-1922) : une défaite annoncée

L'armée qui a ruiné les espoirs des nationalistes grand-grecs

 

Le général Townshend : "la victoire définitive des armées turques, dont j'avais longtemps auparavant prédit le succès"

Joseph Kenworthy : "Ce qui pourrait arriver de plus fâcheux pour l'empire britannique, ce serait une victoire des Grecs"

Leland Buxton : "le désir insatiable de conquête des Grecs sera leur ruine tôt ou tard"