samedi 18 décembre 2021

Le fiasco de la Megali Idea en Anatolie, raconté par René Grousset



René Grousset, Le Réveil de l'Asie. L'impérialisme britannique et la révolte des peuples, Paris, Plon, 1924, p. 11-36 :


"Dès que s'effondra l'Empire ottoman, la première pensée des hommes d'Etat britanniques fut de faire de Constantinople un autre Gibraltar et de l'Asie Mineure une nouvelle Egypte. Dans les derniers jours d'octobre 1918, comme l'armée d'Orient, victorieuse des Bulgares, se préparait à marcher sur Vienne et Munich conformément à l'intérêt bien entendu des Alliés, M. Lloyd George obtint du cabinet de Paris une mesure qui engageait tout l'avenir : le général Franchet d'Esperey reçut l'ordre de diriger sur le Bosphore tous les contingents britanniques placés sous son commandement. Mais il ne suffisait pas que les troupes britanniques entrassent les premières à Constantinople, il fallait éviter que la Turquie ne capitulât entre les mains du commandant en chef français. Dans ce but, l'Angleterre négocia avec la Porte, par l'intermédiaire du général Townshend, alors prisonnier des Turcs, un armistice brusque. Par cet armistice, signé à Moudros le 30 octobre 1918 entre le grand vizir et l'amiral anglais Calthorpe, l'Empire ottoman se remit à la discrétion de la Grande-Bretagne, substituée au faisceau de l'Entente. Dans leur précipitation, les négociateurs britanniques avaient omis d'exiger le désarmement des forces turques, omission dont nous verrons plus loin les conséquences.

Cependant, après l'armistice de Moudros, Franchet d'Esperey vint établir son quartier général à Constantinople, où ses fonctions de commandant en chef de l'armée d'Orient semblaient devoir lui assurer une situation prépondérante. Sa présence gênait la réalisation du plan britannique. Pour en finir avec la fiction du commandement français et mettre la main sur Constantinople, l'Angleterre recourut à un coup de force. Le 16 mars 1920, le général anglais Milne, sous prétexte de prévenir un mouvement nationaliste turc, fit occuper les ministères ottomans et les casernes de Stamboul et installa dans la ville, en permanence, l'état de siège. Tous les partisans d'une Turquie libre et aussi les plus connus des amis de la France, furent arrêtés. Le lendemain l'ordre britannique régnait à Stamboul, comme au Caire et à Amritsar. Le général Franchet d'Esperey refusa de sanctionner par sa présence cette prise de possession brutale, et rentra à Paris. M. Lloyd George avait les mains libres en Orient.

Si l'Angleterre s'était contentée de gouverner l'Empire ottoman par elle-même ou par des Turcs interposés, peut-être eût-elle pu réaliser ses desseins. Les Turcs, accablés par leur défaite, conscients des fautes qu'Enver et Talaat leur avaient fait commettre, semblaient résignés au protectorat britannique. Mais le maintien d'un tel protectorat supposait une armée considérable. Or le War Office se trouvait en pleine démobilisation. Les troupes britanniques contrôlaient bien Constantinople, mais l'Anatolie leur échappait. Quant aux contingents indiens, travaillés par la propagande gandhiste, ils témoignaient d'une répugnance croissante au rôle qu'on leur faisait jouer. Le cabinet de Londres eut donc l'idée d'une domination par intermédiaire, analogue à celle qu'il exerçait par les Hedjâziens en Arabie et en Syrie. Dans ce but, il s'adressa aux Grecs.

La Grèce, cette alliée de la onzième heure, n'avait joué dans la guerre européenne qu'un rôle secondaire. Mais elle avait à sa tête un autre Cavour, — un Cavour moins la prudence, — Venizelos. Dans le chaos oriental de 1919, Venizelos conçut le projet de restaurer, au lieu et place de l'Empire ottoman, le grand Empire byzantin du douzième siècle. Il avait déjà rendu à l'Hellade la Crète, les îles de la côte d'Asie, la Macédoine, la Thrace occidentale. Qu'il y ajoutât la Thrace orientale et l'Ionie, et les jours glorieux des Comnènes ressusciteraient.

Les Anglais entrèrent dans ces vues. Tout en côtes et par conséquent à la merci des maîtres de la mer, l'empire byzantin de Venizelos serait un simple satellite de l'Empire britannique. De plus, la solution grecque offrait l'avantage de répondre aux tendances chrétiennes et humanitaires du libéralisme anglo-saxon. Toutes les vénérables réminiscences gladstoniennes, tous les leitmotiv du puritanisme reparurent ; ce n'était plus l'intérêt de l'Empire, c'étaient la Morale et la Bible qui châtiaient la Turquie au profit de la Grèce. L'opinion française subit, pour d'autres raisons, un entraînement analogue. Une vague de romantisme passa sur notre pays. Comme aux jours de Missolonghi et de Navarin, tout Français revécut ses rêves de jeunesse et, d'instinct, se retrouva philhellène. La réalisation de la Grande Idée ne devait-elle pas être une des conséquences logiques de la Victoire du Droit ? Les Grecs à Smyrne, l'Ionie rendue aux Athéniens, n'était-ce pas la conclusion attendue des nouvelles guerres médiques, l'éternel barbare vaincu par la Grèce éternelle ? En vérité, les représentants de l'hellénisme dans ces journées décisives du printemps 1919, ce n'étaient plus ni Constantin de Holstein ni même Venizelos, c'étaient Thémistocle et Périclès... Emporté par ces souvenirs le Conseil suprême, en mai 1919, autorisa les Grecs à occuper au nom des Alliés la majeure partie du vilayet de Smyrne.

Cette décision allait changer radicalement les données de la question turque. Résignée à la suzeraineté des puissances occidentales qu'elle avait offensées et qui l'avaient vaincue en combat loyal, la Turquie s'indigna à l'idée d'obéir aux Grecs. L'élément turc, qui constituait l'aristocratie et la masse rurale des vilayets anatoliens, éprouvait une humiliation physique à se voir subordonné aux éléments levantins, à la population marchande du littoral smyrniote, hier encore sujette. Ce n'était plus pour les Musulmans une défaite politique, c'était une déchéance sociale.

Pour éviter une explosion, il eût fallu que l'occupation grecque fût conduite avec un tact infini. Or, à peine débarquées à Smyrne (15 mai 1919), les troupes grecques ouvrirent une fusillade sur les soldats turcs désarmés. Des scènes analogues se déroulèrent à Aïdin, à Pergame et à Brousse. En même temps, des statistiques complaisantes, accueillies par la presse britannique, apprenaient au monde que la population de l'Anatolie n'était pas en majorité turque, mais grecque et arménienne. (...)

Ce fut un peuple de paysans courant aux armes parce qu'on touchait à sa terre. Négligeant Constantinople, où la Turquie officielle était tombée dans la vassalité britannique, le plus énergique des généraux ottomans, Moustapha Kémal, alla fonder une nouvelle Turquie, — libre celle-là, d'une liberté indomptable et farouche, — au fond de l'Anatolie orientale. (...)

Au moment de l'occupation de Smyrne par les Grecs, il se trouvait en inspection militaire près de Samsoun, sur la mer Noire. A son appel, les troupes et les populations de Sivas, Kaisarieh, Kastamouni, Angora et Konieh, rompirent avec le gouvernement de Constantinople devenu un simple instrument aux mains de l'Angleterre. Kémal convoqua les patriotes en congrès à Erzeroum (10 juillet 1919), puis à Sivas (5 septembre), proclama la guerre nationale pour chasser les Grecs de Smyrne et fit procéder à des élections sur tout le territoire anatolien. Les députés se réunirent à Angora le 23 avril 1920 et s'y constitueront en Assemblée souveraine, à la manière de la Convention française. A l'unanimité, ils votèrent un « Pacte national » par lequel ils s'engageaient à ne faire la paix qu'après la délivrance de l'Anatolie et de la Thrace.

Ainsi la politique britannique avait manqué son but. Sa brutalité avait acculé le peuple turc à la révolte. Sa maladresse avait fait glisser de ses mains le gage qu'elle croyait tenir. De Constantinople, où l'ancienne Turquie se trouvait à la merci de la première escadre venue, la citadelle de la puissance turque avait été transportée au fond du plateau d'Anatolie où elle était insaisissable et invulnérable. Croyant posséder la capitale turque, l'Angleterre ne tenait plus qu'une ville de province d'où toute vie politique s'était retirée. Sans doute conservait-elle dans son jeu le gouvernement officiel de la Porte et le sultan Méhémet VI : ce dernier venait même de mettre Moustapha Kemal au ban de l'Empire. Mais l'asservissement du sultan lui enlevait tout crédit auprès de ses sujets. Pensant, grâce à la complicité du khalife osmanli, disposer de l'autorité religieuse dans le monde de l'Islam, l'Angleterre n'avait plus entre les mains d'un pontife déchu, sans obédience et sans prestige. De plus, en traitant ostensiblement ce khalife comme un simple râja indien, elle soulevait dans l'Islam entier, de l'Egypte aux Indes, d'el Azhar à Aligarh, une vague d'indignation qui allait ébranler les assises mêmes de l'Empire britannique.

Le gouvernement de M. Lloyd George se refusa à reconnaître son erreur. Par le traité de Sèvres du 10 août 1920, il fit consacrer en droit la situation créée par l'occupation de Smyrne. Ce traité, en effet, ne se contenta point de détacher de l'Empire ottoman ses provinces arabes : Arabie, Syrie, Mésopotamie. En Europe, il enleva a la Turquie la Thrace orientale, de population en majorité turque, avec Andrinople, la première capitale européenne des Osmanlis ; la Turquie, de ce côté, ne conservait que Constantinople jusqu'aux lignes de Tchataldja. En Asie la Turquie perdait l'administration de la zone des Détroits ; elle cédait à la Grèce ses droits de souveraineté sur le territoire de Smyrne, et elle acceptait le principe d'une rectification de frontière à l'est, au profit du foyer arménien. Cession et acceptation sans valeur. Le traité avait été signé du côté turc par le sultan et son grand vizir, qui ne représentaient rien d'autre qu'eux-mêmes et que leurs protecteurs britanniques. La Turquie véritable, celle d'Angora, tint l'acte de Sèvres pour nul et non avenu. Dans ces conditions, il allait falloir imposer à Angora les clauses de Sèvres. La première conséquence de cette étrange paix fut donc une nouvelle et double guerre : guerre ouverte entre Angora et la Grèce, guerre dissimulée entre l'Empire britannique et le monde musulman. (...)

Briser la force turque à l'aide de l'hellénisme avait paru, dès l'époque du traité de Sèvres, une entreprise hasardeuse. Tournés vers le commerce, les professions libérales et les discussions politiques, les Grecs modernes ne passaient pas pour une race particulièrement militaire. Tant que Venizelos resta au pouvoir, la magnifique façade classique plaquée par lui sur les faiblesses de la Grèce contemporaine, put faire illusion. Mais après le rappel de Constantin, aucun doute n'était possible : les Grecs étaient las d'une guerre dont ils ne voyaient plus l'issue. Seulement l'Angleterre leur en interdisait l'aveu. Dès que les politiciens du Péloponnèse paraissaient disposés à traiter avec Angora, M. Lloyd George, en des harangues gladstoniennes, faisait miroiter à leurs yeux la coupole de Sainte-Sophie. Mais s'il leur prodiguait les encouragements diplomatiques, son appui n'allait guère plus loin : il ne disposait pas de bataillons. De sorte que l'Angleterre empêchait les Grecs de faire la paix sans les aider à faire la guerre.

La tâche assignée aux Grecs, la conquête du sauvage plateau d'Anatolie, se présentait comme une des plus difficiles qu'une armée régulière pût envisager : une autre guerre d'Espagne ou du Mexique, décevante, stérile. Pour défendre ce pays montagneux et désertique, une des races militaires les plus résistantes du vieux monde, commandée par des généraux jeunes, de la valeur de Moustapha Kémal et d'Ismet Pacha. Et du côté grec, comme instrument de conquête, des troupes vaillantes sans doute, mais démoralisées par les discordes civiles, des généraux de cour, un état-major de politiciens.

Une première offensive hellénique conduite avec 120 000 hommes par le général Papoulas en direction d'Eski Chéir et d'Afioum Kara-Hissar, les deux principaux nœuds des voies ferrées anatoliennes, échoua (23 mars-1er avril 1921). Une deuxième attaque (10-20 juillet) atteignit ces deux objectifs, grâce à l'aide d'obus à gaz et de chars d'assaut prêtés par l'armée britannique. Cependant, rien n'était fait tant qu'Angora, citadelle de la résistance, restait debout. Le 14 août, l'armée grecque marcha donc sur Angora. Une bataille sévère se livra sur le Sakharia (16 août-1er septembre). Les Grecs réussirent à franchir le fleuve, mais ils ne purent aller plus loin et, le 7 septembre, battirent en retraite sur Eski-Cheir et Afioum Kara-Hissar.

La Grèce avait donné le maximum de son effort et elle avait échoué. Il était désormais acquis qu'elle ne pourrait triompher d'Angora.
Dans ces conditions, le plus sage était pour elle d'évacuer l'Anatolie en « sauvant la face ». Le 22 mars 1922, M. Poincaré proposait un accord en ce sens (rétrocession aux Turcs de l'Anatolie avec une bande de terrain en Thrace, la Grèce gardant encore Gallipoli et Andrinople). On sait aujourd'hui que, livrés a eux-mêmes, les hommes d'Etat grecs eussent saisi avec empressement l'occasion offerte. Ils se heurtèrent à l'opposition secrète du cabinet Lloyd George. Poussé par ses terribles protecteurs britanniques, le gouvernement grec prit alors une initiative désespérée. En juillet 1922, il annonça l'intention de marcher sur Constantinople et, dans ce but, préleva sur le front d'Anatolie trois divisions qu'il massa en Thrace devant les lignes de Tchataldja.

Le coup de main sur Constantinople fut bien près de réussir. Le transport des troupes grecques en Thrace n'avait pu s'effectuer sans l'assentiment tacite du haut commissaire britannique, général Harrington [l'armée grecque continuait à recevoir un soutien britannique à cette date, mais ce soutien ne venait pas du général Harington]. Mais le général Pellé, commandant des détachements français dans la capitale turque, prit en main la défense des lignes de Tchataldja. Sa fermeté intimida les Grecs qui ajournèrent leur tentative. M. Lloyd George en manifesta le plus vif dépit. Dans un discours aux Communes, le 4 août 1922, il proclama les droits de la Grèce sur Constantinople et mit une fois de plus les Turcs au ban de l'humanité.

Cette déclaration ne laissait d'espoir aux Turcs que dans le sort des armes. — Les Grecs venaient de commettre la faute de dégarnir leur front dans le secteur d'Afioum Kara-Hissar. Ce fut de ce côté que le commandant turc, Ismet Pacha, lança son attaque principale. Les lignes d'Afioum Kara-Hissar furent emportées par surprise le 26 août. Les Grecs se replièrent en désordre sur Kutayeh et Ouchak, mais Kutayeh fut pris le 31 août et Ouchak le 3 septembre. Dans la débâcle, le généralissime grec Tricoupis fut fait prisonnier et ses troupes refluèrent vers Smyrne, où elles s'embarquèrent. Quant à l'armée grecque du nord, celle d'Eski Chéir, percée à son tour et menacée d'encerclement, elle n'eut que le temps d'évacuer cette place (1er septembre) et de s'enfuir vers la Marmara.

La retraite des Grecs fut marquée par les mêmes excès que, trois ans plus tôt, leur débarquement. Eski Chéir, Ala Chéir, Ak Hissar, Aïdin, vingt autres villes turques furent incendiées. Il fallut l'envoi d'un contingent français pour protéger les admirables mosquées de Brousse. Les troupes turques venaient de traverser leurs campagnes transformées en désert lorsqu'elles entrèrent à Smyrne (9 septembre 1922). En pénétrant dans les faubourgs, elles se virent attaquées par la populace arménienne. Dans le combat de rues qui s'ensuivit, un incendie éclata qui consuma la ville. Grecs et Turcs s'en sont rejeté la responsabilité. Il semble en réalité qu'elle incombe aux Arméniens.

Depuis quatre ans l'Angleterre luttait contre les Turcs par personne interposée. Ses mercenaires hors de combat, il fallait qu'elle se résignât à prendre les armes. Mais l'Islam s'était si bien solidarisé avec Angora qu'en attaquant Angora, ce serait l'Islam tout entier qu'elle aurait à combattre. Du Caire au Malabar, tous les Moslim saluaient, frémissants, la victoire kémaliste. Déclarer la guerre aux Kémalistes, c'était pour les Anglais allumer l'incendie en Egypte, en Palestine, au Kurdistan, en Afghanistan, au Bengale. D'autre part, accepter la victoire turque, c'était reconnaître la plus grande défaite qu'ait subie la Grande-Bretagne depuis la perte de ses colonies américaines : c'était la perte de l'Orient. Dilemme redoutable. M. Lloyd George, qui y avait acculé son pays, se décida à la lutte. Le 16 septembre, dans une note Reuter, il invita les Alliés et les Dominions à une nouvelle croisade. Toutes les escadres de la Grande-Bretagne furent concentrées dans les Détroits ; toutes ses troupes disponibles furent jetées à Tchanak, sur la rive asiatique des Dardanelles, pour barrer aux Kémalistes la route de l'Europe. Mais en France, le gouvernement de M. Poincaré refusa de s'associer à une telle politique et retira les contingents français restés à Tchanak. Même refus de la part de l'Italie, de la Serbie et de la Roumanie. Dans les Dominions et en Grande-Bretagne même, l'opinion, d'abord surprise, répugnait aux aventures. Le cabinet de Londres dut se résigner à battre en retraite. Il laissa M. Poincaré envoyer à Smyrne M. Franklin-Bouillon, avec mission de préparer un armistice. Après des discussions difficiles, les Turcs se méfiant toujours de la bonne foi britannique, cet armistice fut signé à Moudania le 11 octobre. La Turquie recevait l'assurance de recouvrer, en même temps que l'Anatolie, la Thrace orientale jusqu'à la Maritza y compris Smyrne. En revanche, Moustapha Kemal s'engagea à retenir son armée en Asie jusqu'à la paix définitive. Quelques jours après, le grand vaincu de cette guerre, M. Lloyd George, fut contraint de démissionner (19 octobre 1922).

La conférence pour la paix s'ouvrit le 20 novembre à Lausanne. Ismet Pacha, le vainqueur des Grecs, y représentait la Turquie. Après des débats mouvementés, où les méthodes d'Angora rappelèrent trop souvent les roueries levantines de l'ancienne Porte, les négociations furent suspendues le 4 février 1923. Elles reprirent le 23 avril et aboutirent enfin au traité du 24 juillet 1923.


Le traité de Lausanne rendit en toute souveraineté à la Turquie l'Anatolie et la Thrace orientale. La frontière de la Thrace fut fixée au thalweg de la Maritza, Karagatch inclus. La frontière entre l'Anatolie et la Syrie resta celle qu'avait établie l'accord franco-turc d'Angora ; la frontière entre l'Anatolie et l'Irak devait être déterminée dans un délai de neuf mois, avec recours éventuel à la Société des nations. La question de Mossoul resta donc en suspens. Les troupes britanniques continuèrent à occuper cette ville, mais les Turcs la revendiquaient formellement, et aux élections législatives d'août 1923, ils admirent les députés de Mossoul à la Grande Assemblée d'Angora. Quant à l'hypothèque arménienne qui, depuis cinquante ans, pesait sur l'Asie turque, elle fut définitivement levée. Aucune allusion ne fut faite par les Britanniques au foyer arménien. La frontière turque de ce côté resta celle du traité de Kars. D'autre part, il fut entendu que la Grèce et la Turquie procéderaient à un échange de populations, dont le premier résultat devait être de déshelléniser le vilayet de Smyrne.

La souveraineté de l'Etat turc fut reconnue sans restriction. Pas d'indemnité de guerre, plus de contrôle des Détroits par les Puissances, plus de servage économique, plus de protectorat religieux des minorités chrétiennes, plus de Capitulations. La Turquie était désormais aussi libre chez elle que l'Empire du Soleil Levant depuis 1905. Comme conséquences mondiales, Afioum Kara-Hissar égalait Moukden et le traité de Lausanne celui de Portsmouth. En s'obstinant à présenter les Grecs comme les mandataires de l'Europe, M. Lloyd George avait réussi à faire de l'inévitable défaite grecque une défaite européenne.

Mais c'était l'Angleterre qui était la plus atteinte dans son prestige comme dans ses intérêts. Malgré les succès partiels et tout relatifs que sa diplomatie avait pu remporter à la conférence, la paix de Lausanne marquait la défaite définitive de l'impérialisme britannique dans le Levant. De l'immense zone de protectorat que lord Curzon avait rêvé de constituer depuis Constantinople jusqu'à l'Afghanistan, l'Afghanistan, la Perse et l'Anatolie s'étaient déjà détachés. Voici que Constantinople s'en détachait à son tour. L'évacuation de la ville par les dernières troupes alliées, le 2 octobre 1923, fut pour les Turcs la consécration de cette immense revanche. L'Orient échappait aux Anglais, leur flotte se voyait chassée des Détroits et les résultats de la Grande Guerre dans cette partie du monde étaient perdus pour eux. Tout se passait comme si, en 1923, l'Empire britannique avait été vaincu par les Turcs.

A la faveur de leur triomphe, ceux-ci avaient consommé la grande révolution morale commencée depuis quatre ans : le 1er novembre 1922, l'Assemblée d'Angora avait prononcé la suppression du Sultanat, c'est-à-dire la disparition officielle de l'Empire ottoman. La maison des Osmanlis ne conserva que le khalifat religieux ; encore chaque khalife devait-il être élu par l'Assemblée nationale. La souveraineté politique passa de la famille impériale au peuple turc lui-même représenté par l'Assemblée. Le 18 novembre 1922, le dernier sultan Méhémet VI, qui n'était depuis longtemps qu'un instrument docile aux mains de l'Angleterre, s'enfuit de Constantinople à Malte sur un vaisseau britannique. Le lendemain, l'Assemblée d'Angora élut khalife le prince héritier Abdul Medjid, que l'on savait acquis à la cause kémaliste. Un an plus tard, l'Assemblée, sanctionnant officiellement en droit ce qui existait déjà en fait, proclama la République, avec Moustapha Kemal comme président (29 octobre 1923).

Ainsi se trouva résolue, d'une manière assez inattendue pour l'Europe, la question de l'héritage de l'Empire ottoman. L'Europe avait bien réussi, après neuf ans d'efforts, à faire disparaître cette vieille entité historique. Seulement les héritiers de l'Empire ottoman, ce n'étaient ni les Grecs, ni les Russes, ni les Anglais. C'étaient les Turcs eux-mêmes.

Sur René Grousset : L'histoire d'une rencontre : l'Occident "croisé" et l'Orient turc musulman

René Grousset : une arménophilie ambivalente, incertaine, parfois extrêmement asséchée

Un Turc bleu au XXe siècle : la volonté de fer de Kemal Atatürk en Anatolie

Voir également : Le général Baumann et les Grecs

Le lieutenant-colonel Foulon et les Grecs

L'officier Auguste Sarrou et les Grecs

Le rapport de la Commission interalliée d'enquête sur l'occupation grecque de Smyrne et des territoires adjacents (1919)

Les crimes de guerre massifs des forces armées grecques en Anatolie occidentale : le rapport du Comité international de la Croix-Rouge (1921)

L'Anatolie occidentale sous occupation grecque (1919-1922) : les exactions gréco-arméniennes contre les populations musulmanes

Les Grecs en Asie mineure (1919-1922) : une défaite annoncée

L'armée qui a ruiné les espoirs des nationalistes grand-grecs

Berthe Georges-Gaulis et les Grecs

Les Grecs à Izmir : le témoignage de Philippe de Zara (1922)

L'incendie d'Izmir (1922) : la piste gréco-arménienne